L’EXPLORATEUR LOUIS DELAPORTE (1842-1925) À SAINT-PRIX


Le docteur Gérald Donzelle, avec lequel nous avons collaboré pour l’Histoire de Saint-Prix1, publiée en 1982, nous parlait de la vie de son village, dans sa jeunesse, des habitants et visiteurs célèbres et entre autres de l’explorateur Delaporte qui vécut au village de Saint-Prix2 aux XIXe et XXe siècles, il écrivait : « Louis Delaporte, explorateur qui, avec Francis Garnier3, participa à la découverte des ruines d’Angkor – et devint conservateur du musée du Trocadéro – les moulages qu’il rapporta de ses missions en pays khmers servirent à la reconstitution du temple d’Angkor-Vat à l’exposition coloniale de 19304 ». Nous nous proposons de faire la connaissance de cet illustre Saint-prissien. Dans ce but, suivons la recension réalisée par Georges Coedès5 dans le Bulletin de l’École française d’Extrême-Orient, en 19296, de l’ouvrage de René de Beauvais (pseudonyme d’Hélène Savard), Louis Delaporte explorateur. Ses missions aux ruines khmères, dans la biographie qu’elle consacre à Louis-Marie Delaporte, son époux7.


« Avec Louis Delaporte, conservateur du Musée Indochinois du Trocadéro, est mort en 1925 le dernier survivant de la Commission d’exploration du Mékong, le premier vulgarisateur de l’art khmer en France, un des amis de la première heure de notre institution. Le livre de René de Beauvais est « destiné aux enfants, aux jeunes, et tiré des lettres de Louis Delaporte, de ses notes et souvenirs, de la relation de l’expédition du Mékong dans le Tour du Monde de 1866-1868, et de ses ouvrages : Voyage au Cambodge, Les monuments du Cambodge ». À ceux qui n’ont connu Louis Delaporte que comme conservateur du Musée du Trocadéro, il révèle la figure du jeune officier de marine que ses premières croisières portèrent du Mexique en Islande (avant son premier voyage en Indochine en 1866), du compagnon de Doudart de Lagrée qui, plus heureux que son chef, put achever cette exploration du Mékong si importante dans l’histoire de notre colonisation en Indochine. À travers les lettres inédites, revit la figure sympathique d’un homme dont l’enthousiasme pour l’art khmer et le dévouement au musée créé par lui n’avaient d’égales que pour sa modestie. « Je ne suis, m’écrivait-il en 1909 au moment où j’établissais le catalogue de sculptures originales du Trocadéro8, je ne suis, hélas, que la moitié d’un conservateur de ce musée, n’ayant envisagé que le côté art. D’autres feront le reste ».

Il ne manque à ce volume, par ailleurs fort bien présenté, qu’une table des matières et des gravures, et la bibliographie des travaux de Louis Delaporte. La voici :

- Atlas du voyage d’exploration en Indochine effectué pendant les années 1866, 1867 et 1868 par une Commission française présidée par M. le Capitaine de frégate Doudart de Lagrée, Paris, Hachette, 1873, in-plano.

- Le Tonkin, in Bulletin de la Société de géographie de Paris, 6e série, t. V, 1873, p. 190.

- Rapport fait au Ministre de la marine et des colonies et au Ministre de l’Instruction publique, des cultes et des beaux-arts, sur la mission scientifique aux ruines des monuments khmers de l’ancien Cambodge, Journal officiel, 1er et 2 avril 1874, p. 2516 et 2546.

- Le Cambodge et les régions inexplorées de l’Indochine centrale, in Bulletin de la Société de géographie de Paris, 6e série, t. IX, 1875, p. 193.

- Une mission archéologique aux ruines khmères, in Revue des Deux Mondes, 15 septembre 1877.

- L’antique temple de Bayon chez les khmers, in Revue de Géographie, III, 1878, p. 45 et p. 421.

- Cortège royal chez les khmers, in Revue de Géographie, III, 1878, p. 270.

- Exposition universelle de 1878. Catalogue du Ministère de l’Instruction publique, des Cultes et des Beaux-arts, t. II, 2e fasc., Missions et voyages scientifiques (n° XI : Mission Delaporte), Paris, 1878, in-8°.

- Un temple khmer voué au Nirvâna, in Actes de l’Inst. ethnogr., t.VIII, 1878, p. 400 ; Mémoires de la Société académique indochinoise, t. I, 1878, p. 294 ; - Ann. de l’Extrême-Orient, t. II, 1879, p. 139.

- Voyage au Cambodge. L’architecture khmer, Paris, Delagrave, 1880, in-8°.

- Des édifices khmers, in Bull. Soc. géogr. Rochefort, t. IV, 1882-1883, p. 161.

- La grande voie commerciale de l’Indochine. Le Mékong et la navigation à vapeur, in Revue de géographie, t. XXIX, 1891, p. 183.

- Les monuments du Cambodge. Étude d’architecture khmère, in Publication de la Commission Archéologique de l’Indochine, Paris, Leroux, 2 vol., 1914-1924, in-plano.


Nous allons maintenant découvrir plus en détail la vie mouvementée de Louis-Marie-Joseph Delaporte, grâce à sa biographie publiée dans le Dictionnaire de Biographie française par F. Marouis, dans le tome 10, paru en 1965.


Louis-Marie-Joseph Delaporte est le fils d’Armand Delaporte, avocat. Il naquit à Loches le 11 janvier 1842 et fut reçu à l’École navale de Brest en mai 1858. En juin 1861, il s’embarqua pour le Mexique sur La Foudre, prit part à la démonstration navale faite sur Veracruz, fut atteint par la fièvre jaune, revint en France, fit un nouveau voyage à Veracruz sur L’Albatros et rallia Brest en avril 1863.

Le 25 mai 1866, il fut envoyé en Cochinchine et, presque aussitôt, désigné par l’amiral de La Grandière pour faire partie de la mission du commandant Doudart de Lagrée, destinée à étudier la navigabilité du Mékong et rechercher éventuellement ses sources. Les six officiers qui composaient la mission du Mékong partirent le 5 juin 1866, remontèrent le fleuve jusqu’à Pnom-Penh, s’engagèrent dans le déversoir du lac Tonlé-Sap et furent les premiers à visiter les ruines d’Angkor (au Cambodge). Ils reprirent ensuite la remontée du fleuve et la reconnaissance de ses affluents, dans un climat débilitant, souffrant du froid, de la chaleur, de l’humidité, de la misère, de l’isolement. À Xieng-Khong, au point où le Mékong pénètre au Tonkin, Doudart de Lagrée, déjà malade, décida d’abandonner la remontée du fleuve et se dirigea vers la Chine par Sémap, Yun-Nan, Tong-Tchouen, fort mal accueilli d’ailleurs par les Chinois. Le chef de l’expédition mourut en route, en avril 1868, et les survivants de l’expédition, commandés par Francis Garnier, revinrent à Saïgon en descendant le Yang-tsé-Kiang, puis par mer.

Revenu en France, Louis Delaporte collabora par ses dessins et, parfois, par la plume, à la rédaction du Voyage d’exploration en Indochine, qui devait être publié par Édouard Charton9, directeur de publication chez Hachette, éditeur de la revue Le Tour du Monde, de 1870 à 1873, rédigé par Francis Garnier10. Il coopéra à la guerre de 1870 en surveillant les côtes de la mer du Nord et, en 1873, il demanda à être chargé de mission pour étudier scientifiquement la navigabilité du Song-Hoï, ou Fleuve rouge, au Tonkin. Nommé chef de l’exploration du Tonkin, il quitta la France le 18 mai 1873 et débarqua à Saïgon. Il organisa immédiatement, avec six compagnons, l’exploration des villes ruinées du Cambodge. Encouragé par le Gouverneur général de l’Indochine et par Norodom, roi du Cambodge, il se porta vers les cités khmères avec un grand convoi de bœufs et d’éléphants, reconnut Préah-Khan, qui était en fort mauvais état de conservation et qui fut littéralement pillée, puis Beng-Meléa, Pnom-Bok, Siem-Réap, qui furent également dépouillées de tout ce qui était pratiquement transportable. À Angkor, Louis Delaporte montra plus de retenue : il dégagea le temple de Bayon à Angkor-Thom, leva le plan d’Angkor-Vat, prit de nombreux moulages, mais ne put s’empêcher de diriger vers la France toutes les parties de sculpture qui se trouvèrent facilement détachables. Ces dépouilles gagnèrent Saïgon sur des radeaux. Quelques-unes périrent en chemin.

Louis Delaporte quitta Saïgon malade. Les nombreuses caisses qu’il rapportait à Paris furent mal accueillies : on n’avait pas de place. Les antiquités khmères furent reléguées à Compiègne en août 1875. En 1878 enfin, on leur trouva un local au Trocadéro. Louis Delaporte s’était marié en 1876, avec Hélène Savard. Il avait pris sa retraite comme lieutenant de vaisseau en 1880. L’année suivante, il obtint de la Société académique indochinoise une nouvelle mission pour Angkor. Il quitta la France le 3 octobre 1881, se rendit sur son chantier de fouilles mais, repris par les fièvres, il dut repartir presque aussitôt. Il se trouvait à Paris le 15 février 1882. En 1882, il obtint enfin qu’une aile du Musée d’ethnographie du Trocadéro fût réservée à l’art Khmer. Quand, en 1889, on créa le Musée Indochinois, Delaporte en devint le conservateur, musée qu’il aménagea avec amour. Il le dirigea jusqu’en 1924. Il mourut à Paris le 3 mai 1925, à l’âge de 83 ans.


Il a publié :

- Voyage au Cambodge. L’architecture khmer, Paris, Delagrave, 1880, in-8°. Réédition : Paris, Maisonneuve et Larose, 1999 (avec bibliographie de Louis Delaporte).

- Les monuments du Cambodge, 1924, 2 volumes.


On peut trouver sur Louis Delaporte :

- L. M., VII, 458, portrait.

- R. de Beauvais (pseudonyme d’Hélène Savard), Louis Delaporte explorateur (1842-1925). Ses missions aux ruines khmères, Imprimerie des Orphelins d’Auteuil, Paris, 1929, 205 p.11.

- R. de Beauvais (pseudonyme d’Hélène Savard), La vie de Louis Delaporte explorateur (1842-1925). Les ruines d’Angkor, Édition Lanore, 1931, 217 p., petit in-4°. [Ouvrage couronné par l’Académie française].


Louis Delaporte à Saint-Prix

La municipalité de Saint-Prix a rendu hommage à Louis Delaporte, ce célèbre explorateur de la première mission française à Angkor et sur le Mékong, conservateur du musée du Trocadéro aux XIXe et XXe siècles, qui a habité avec son épouse, Mme Delaporte, née Hélène Savard, et ses enfants, une propriété de Saint-Prix, en lui dédiant une rue de la commune, la rue de l’Explorateur Delaporte, avec, depuis 1998 une belle plaque émaillée, comme celles qui rendent hommage, entre autres, aux artistes-peintres Charles-Philippe Larivière et Albert-Pierre Maignan12, et à Auguste Rey13, dans le « vieux village » de Saint-Prix.

Le Musée municipal contrôlé de Saint-Prix conserve en outre des souvenirs de Louis Delaporte avec la présentation de plusieurs gravures du XIXe siècle et d’une statuette d’art khmer, ramenée par l’explorateur Louis Delaporte à Saint-Prix14.

Mme Annie Lagarde-Fouquet, qui lui a consacré récemment un article dans la revue Vivre en Val d’Oise, nous indique : « Pour moi, le nom d’Angkor est définitivement lié à celui d’Henri Mouhot et du magnifique récit, publié en 1863, dans la revue Le Tour du Monde15. Quelques recherches dans cette revue du XIXe siècle sont suffisantes pour comprendre pourquoi le nom de cet « explorateur », qui a vécu à Saint-Prix, doit être associé au célèbre site cambodgien et découvrir les origines de sa vocation d’archéologue, spécialiste des anciennes civilisations indochinoises »16.



Gérard Ducoeur,

février-avril 2010.




Publié sur le site de Valmorency (Association pour la promotion de l’histoire et du patrimoine de la Vallée de Montmorency) : www.valmorency.fr

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1 Donzelle (G.), Saint-Prix : mon village, in Balland (R.), Donzelle (G.), Ducoeur (G.), Poupon (C.), Renaux (D.), Histoire de Saint-Prix, éd. AREM, 1982, 280 p., en part. Les habitants et visiteurs célèbres, p. 235.

2 Cf. notre article  « Histoire générale de Saint-Prix ».

3 Garnier (Marie Joseph François, dit Francis), marin français (Saint-Étienne 1839 - Hanoï 1873). Voir infra note 9 pour sa bibliographie.

4 Donzelle (G.), op. cit., p. 233.

5 Coedès (George), historien et orientaliste français (Paris 1886). Directeur de l’École française d’Extrême-Orient, en 1929, il a rassemblé de nombreux documents inédits sur l’histoire de l’Asie du Sud-Est. Élu en 1958 à l’Académie des inscriptions et belles-lettres.

6 Coedès (George), Louis Delaporte, in Bulletin de l’École française d’Extrême-Orient, vol. 29, n° 1, 1929, p. 358-359.

7 René de Beauvais (pseudonyme d’Hélène Savard), Louis Delaporte explorateur (1842-1925). Ses missions aux ruines khmères, Impr. Des Orphelins d’Auteuil, Paris, 1929, 205 p.

René de Beauvais (pseudonyme d’Hélène Savard), La vie de Louis Delaporte explorateur (1842-1925). Les ruines d’Ankor, éd. Lanore, 1931, 217 p., petit in-4°. [Ouvrage couronné par l’Académie française].

8 Cf. Inscription du Siam et de la Péninsule malaise, in Bulletin de la Commission Archéologique de l’Indochine (B. C. A. I.), 1910, (9), p. 147- 154.

9 Lagarde-Fouquet (A.), Lagarde (C.), Édouard Charton (1807-1890) et le combat contre l’ignorance, Rennes, PUR, 2006, 248 p.

10 Garnier Francis, Voyage d’exploration en Indochine (1866-1867-1868), Le Tour du Monde, Hachette, 1870-1871(2e semestre), p. 1-96, p. 305-416 ; 1872 (1er semestre), p. 353-416 ; 1872 (2e semestre), p. 289-336 ; 1873 (1er semestre), p. 273-368.

11 Marouis (F.), (9). Louis-Marie-Joseph Delaporte, in Roman d’Amat et R. Limouzin-Lamothe (sous la dir.), Dictionnaire de Biographie française, Paris, librairie Letouzey et Ané, t. 10, 1965, p.703-704.

12 Cf. notre article « Charles-Philippe Larivière (1798-1876), Albert-Pierre Maignan (1845-1908), les artistes-peintres de Saint-Prix au XIXe siècle ».

13 Cf. dans la rubrique « Les historiens de la vallée de Montmorency », notre article « Auguste Rey, maire de Saint-Prix et historien valmorencéen ».

14 Le Musée municipal contrôlé de Saint-Prix est un musée archéologique, historique et ethnographique, il présente en particulier le mobilier archéologique provenant d’une dizaine de sauvetage sur le territoire de la commune, situé près de la Mairie au 45 rue d’Ermont 95390 Saint-Prix.

15 Voir supra note 10 pour les références.

16 Lagarde-Fouquet (A.), Louis Delaporte explorateur, dessinateur et musicien. La première mission française à Angkor et sur le Mékong, in Vivre en Val d’Oise, n°120, avril-juin 2010, p. 42-45.