HISTOIRE DE LA FORÊT DE MONTMORENCY


Présentation de la forêt de Montmorency

Laissons Albert Dauzat et Fernand Bournon, nous décrire la forêt de Montmorency au travers de leur ouvrage « Paris et ses environs », publié en 19251.

« À l’ouest de la plaine du Parisis, s’étire une série de hauteurs et de rides en grande partie boisées - dont la plus importante porte la forêt de Montmorency - qui séparent la grande plaine de la vallée de l’Oise2.

La forêt de Montmorency occupe un vaste massif qui s’étend au Nord-Ouest au-delà du bourg qui lui a donné son nom. Elle est formée de trois grandes rides parallèles, dont l’altitude maximum atteint 193 m (aux « Pins-Brûlés », sur Saint-Prix), entre lesquelles de menus cours d’eau ont creusé des vallées peu encaissées : Jura en miniature, auquel il ne manque même pas la cluse transversale par laquelle les ondes réunies de deux ruisselets (les rus de La Chasse et de Corbon) s’échappent vers Montlignon et Eaubonne pour se déverser dans le lac d’Enghien3 ».


Cet ensemble de 2 200 hectares, dont 1 960 ha de forêt domaniale, semble immense grâce à l’inattendue diversité de ses perspectives et à la majesté de ses hautes futaies de chênes et d’essences les plus variées : pins et hêtres, châtaigniers et bouleaux y sont abondamment représentés.

Sa flore est aussi une des plus riches, surtout au voisinage des ruisseaux.

Au cœur de cette forêt, à mi-distance entre Bouffémont et Montlignon, se trouve le domaine de La Chasse (en réalité sur Saint-Prix), où Albert Dauzat et Fernand Bournon, nous invitent de nouveau à faire quelques pas.

« L’excursion était plus belle avant la [première] Guerre [mondiale] quand le décor forestier du château était intact. En effet, en 1915, un propriétaire (sans doute déjà le baron Léopold Double) vendit toute cette partie de la forêt à un industriel qui installa une scierie dans l’ancienne grange (il s’agit des communs, détruits dans les années 1970) : en l’espace de cinq ans, des hectares furent coupés à blanc. Il ne reste plus, à la place des futaies séculaires, qu’une immense houle de buissons et taillis. Seul, le grand chêne penché sur l’étang fut épargné ».


À la sortie de Montlignon, en direction de Domont, s’amorce sur la gauche de la R.D. 909 une avenue d’arbres majestueux qui conduit au château de La Chasse4.


La forêt de la Région parisienne : son dynamisme et son passé

Le colloque de Rambouillet d’octobre 1977, dont le thème était consacré à la forêt, a assurément permis aux forestiers d’enrichir leurs connaissances sur l’histoire et le passé des massifs qu’ils gèrent5. Nous verrons successivement la composition et la physionomie de la forêt dans le temps, de la Préhistoire au Moyen Âge, puis la sophistication et l’intensification des interventions humaines avec les plantations, sans parler des coupes et du pâturage, réalisées par l’homme et l’évolution de la végétation, surtout dans les parcs, mais aussi dans les forêts privées à l’époque, jusqu’au XXe siècle.




Composition et physionomie de la forêt

La forêt conquiert un territoire vide par étapes successives, toujours les mêmes pour des conditions édaphiques et climatiques données. C’est ce que l’on appelle le dynamisme des associations végétales6.

Tout d’abord apparaissent les associations colonisatrices, souvent des graminées sociales (molinie bleue en sol acide). Elles font place à des tapis de fougère aigle, puis de bruyères, où surviennent plus tard des bouleaux, des trembles, puis quelques chênes. Plus tard les chênes se font plus nombreux, et les hêtres, les charmes viennent se mélanger à eux. La forêt est alors solidement établie.

Le climax7 est aujourd’hui une notion théorique, puisque l’homme intervient partout, même en forêt. On peut cependant imaginer avec vraisemblance la forêt climacique8 en remarquant que les éléments constitutifs en sont connus : surtout le chêne, le hêtre, le charme, et qu’elle comporte nécessairement, en raison de l’absence d’exploitation, une forte accumulation de bois mort, de débris végétaux. Il en résulte une inflammabilité très grande, et les incendies dus à la foudre, aujourd’hui fort rares, y seraient fréquents, donnant lieu à la destruction des arbres sur de vastes surfaces, à l’apparition d’essences colonisatrices, suivie de la succession normale des stades aboutissant plus tard au climax. Il ne s’agit donc pas d’une forêt continue.

Or cette forêt climacique est, en raison du faible niveau du peuplement humain, celle qui s’est installée dans le Bassin parisien à l’Holocène (11 800 B. P9.), après le Würm10, avec un climat plus chaud et plus humide que le nôtre, et qui au Subboréal (5 000 à 2 800 B. P.) a vu sa composition se modifier par régression de l’orme et du tilleul, pour prendre enfin au Subatlantique, à partir de 2 800 B.P., une forme correspondant aux climats et aux sols actuels. Il s’agissait, dans notre région, d’une forêt de chênes rouvres et pédonculés, d’ormes, de frênes, de noisetiers, de charmes et de hêtres, d’où le pin sylvestre paraît bien avoir été éliminé progressivement à partir de la fin du Würm. Si l’on en croit les palynologues11 et les préhistoriens12, il semble que l’influence de l’homme soit restée très faible jusqu’à 2 000 B.P. Bien que l’élevage se soit quelque peu développé au Néolithique, et que les défrichements importants aient eu lieu entre 7 500 et 5 500 B.P. (tourbière de Poigny), c’est aux Âges du Fer (l’Âge du Bronze prenant fin vers 725 avant notre ère) que pâturage et forêt, cultures itinérantes et défrichements commencent à « anthropiser13 » le paysage, qui ne sera façonné intensivement par l’homme qu’au Moyen Âge14.


Les plantations : évolution de la végétation

Les interventions de l’homme, directes ou indirectes, ont eu pour effet de masquer le dynamisme des associations végétales, tantôt en simplifiant la composition de la forêt, en la dégradant, ou au contraire en créant des peuplements pérennes, se maintenant aisément par exploitation du taillis ou par régénération naturelle d’une essence souhaitée, que les botanistes appellent « proclimaciques ». Leur permanence est liée à la répétition des interventions.

Un élément supplémentaire est venu masquer la succession naturelle des associations : il s’agit des reboisements.

Dès le Moyen Âge, on a planté des arbres utiles au bétail : ormes, frênes, châtaigniers, chênes. L’orme, planté le long des quais de Paris au XIVe siècle, a été largement utilisé, à la fin du XVIe siècle, le long des chemins et dans les parcs. Sully en a fait planter autour des églises. C’est encore l’orme qui a été planté comme arbre de la liberté après 1848.

Le robinier, introduit dès 1601 par Vespasien Robin, est considéré comme naturalisé, et a été largement utilisé pour fixer les talus des chemins de fer.

Les plantations sont devenues plus importantes à partir du milieu du XIXe siècle. À cette époque de déclin du pâturage en forêt, on a cherché, dans les massifs soumis au régime forestier, comme dans les bois privés les plus importants, à rendre productifs les vides résultant de l’intervention du bétail.

Il eut été certes long, et aléatoire, de compter sur le dynamisme des associations végétales naturelles, et l’on a planté du pin sylvestre, de reprise facile, de croissance rapide, en faisant surtout appel à la provenance de Hagenau, alors même que cette essence avait dans l’ensemble régressé dans la Région parisienne depuis la fin du Paléolithique.

Depuis le début du XXe siècle, on a ajouté, au pin sylvestre, des épicéas, et des résineux de lointaine provenance : Douglas, pin Weymouth d’Amérique du Nord, mélèze du Japon.

Le pin laricio de Corse a été largement planté sous la Restauration, puis le Second Empire. À Fontainebleau, il a même été greffé sur pin sylvestre. Chacune de ces introductions correspond à une époque déterminée, car se sont produits en la matière des modes, des engouements passagers, dont on peut aisément retrouver la trace dans les archives forestières. On tient ici les éléments d’une chronologie, de même que, depuis la Dernière Guerre, divers clones de peupliers ont été successivement préconisés pour la mise en valeur des prairies humides.

Ces pratiques ont dans l’ensemble abouti à des peuplements artificiels, proclimaciques, masquant le dynamisme des associations. Ainsi, l’aspect actuel de la forêt diffère-t-il profondément des stades antérieurs, historiques ou préhistoriques.

Il reste que l’intensité des perturbations apportée au tapis végétal a été moins importante, en général, dans les forêts que dans les cultures, et que certains secteurs boisés n’ont été ni défrichés, ni incendiés, ni même régulièrement exploités, depuis des siècles15.


La forêt de Montmorency à travers l’histoire

La forêt constitue, avant les grands défrichements des XIe-XIIIe siècles, une véritable frontière entre les finages habités et cultivés. Elle alimente une consommation seigneuriale et villageoise, mais aussi une exportation, importante jusqu’au XIe siècle, en direction des régions méditerranéennes, où la forêt ne cesse de régresser, et du monde musulman mal pourvu en bois - si l’on excepte le Liban.

À partir des grands défrichements, la forêt ne représente plus qu’un élément du paysage rural, dont les parcelles apparaissent beaucoup plus comme un complément des espaces cultivés que comme la formation naturelle par excellence. C’est à ce moment que les diverses forêts perdent souvent leur nom propre (Bière, Laye, Yveline) pour prendre le nom de la principale agglomération du voisinage (forêt de Fontainebleau, de Saint-Germain, de Rambouillet).

Le recul des cultures au XIVe siècle ne s’accompagne pas d’une véritable reconstitution de la forêt. C’est la friche et la lande qui gagnent. Quelques forêts de bouleaux, puis de hêtres, semblent cependant se garnir de nouveau.

Les forêts des réserves seigneuriales laïques, et notamment celles du domaine royal, sont en premier lieu des territoires de chasse, et c’est comme telles qu’elles sont souvent préservées.

La forêt accueille cependant, en tout temps, de nombreuses activités villageoises liées à l’exploitation du bois - boissellerie, fabrication du charbon de bois, exploitation des cendres - ou à la liberté de pâture concédée aux communautés villageoises, notamment pour l’élevage des porcs, dont le nombre sert parfois au XIe siècle à qualifier la forêt.

Ces activités sont étroitement réglementées : les porcs ne peuvent vagabonder la nuit, et les chèvres sont interdites, car elles grimpent dans les arbres pour manger les jeunes feuilles. Pour limiter les contentieux, les seigneurs pratiquent parfois le cantonnement, qui accorde aux villageois une partie de la forêt où ils ont tous les droits - ce seront les « communaux » - et leur interdit l’accès au reste.

Enfin, à partir du XIe siècle, la forêt devient le lieu d’élection des artisanats métallurgiques. La forge devient alors l’un des éléments normaux du monde forestier de la Normandie, de la Lorraine, de la Champagne. Des seigneurs, laïques et ecclésiastiques, créent eux-mêmes des forges pour tirer un meilleur parti de leurs forêts. Grosse consommatrice de bois, cette métallurgie met parfois en péril l’équilibre de la consommation et de la reconstitution, et l’on voit au XIVe siècle des mouvements paysans s’attaquer à des forges seigneuriales, dont l’excessive multiplication met en danger l’élevage villageois. D’autres tentatives, au sein de la population laborieuse, proviennent des défrichements auxquels procèdent les forgerons pour assurer, au moins en partie, leur subsistance : les paysans des villages voisins admettent mal la concurrence.

Il en est de même, dans notre région, pour les potiers de la vallée de l’Ysieux à Fosses en Pays de France16. Et il en fut sans doute aussi de même des verriers en forêt de Montmorency, dont l’activité est connue depuis le XIIe siècle : des vasa vitrea sont vendus sur le marché de Montmorency17 et attestée à Saint-Prix, au XVIe siècle18, comme pour les forgerons.

La forêt est donc, à partir du XIIe siècle, tout autre chose que le monde isolé que l’on perçoit au haut Moyen Âge. Des exploitants proches des voies navigables se spécialisent dans la fourniture aux villes des « merrains » (origine du nom de Méry-sur-Oise) de construction et des bûches pour le chauffage. D’autres vendent de pleins bateaux ou de pleines charrettes d’écuelles et de cuillers. Quant aux forgerons, qui vendent au village leurs socs et leurs serpes, ils approvisionnent également la ville en barres de fer, en coutellerie, en outillage, en clouterie et en épinglerie. La forêt prend donc sa place dans une économie d’échanges à l’échelle régionale.

Des conventions entre seigneurs et communautés villageoises organisent d’autre part les « usages forestiers », qui permettent aux habitants de la région de couper du bois pour la clôture des champs, pour la construction des maisons, voire pour le chauffage.

Les activités forestières et les droits judiciaires liés à la forêt justifient la création d’une véritable police confiée à des agents spécialisés, généralement nommés verdiers.

Pour les forêts royales, qui constituent une partie essentielle du domaine royal, la gestion technique et économique est assurée par une administration créée par Philippe le Bel et son maître des eaux et forêts, Philippe le Convers19.

Au XVIIe siècle, la forêt de Montmorency, déjà plus réduite, est alors divisée en haute et basse forêt. La basse forêt comprenait « les buissons de Boissy (Taverny), de Beauchamps » et le « bois de Montfras (Sannois) ». La haute forêt est morcelée en quartiers : quartiers « d’Anguien », de Taverny et de Chauvry, de Saint-Prix, de la Chasse, de Domont.

L’aveu de 1692 fait état des prérogatives du prince de Condé sur cette forêt de Montmorency, dans laquelle il possède les droits de chasse, de poisson, de fruits et de glandage. Il était formellement interdit aux vassaux du duché et à ceux des villages environnants d’abattre des arbres ayant plus de sept ans d’âge, et lorsqu’on avait obtenu l’autorisation de pratiquer une coupe, on était tenu de laisser 16 baliveaux par arpent (environ 50 baliveaux à l’hectare).

La « révolution » de sept ans dans l’exploitation des châtaigniers remonte très loin, mais on n’en trouve que rarement la mention, la chose étant « naturelle ». On en trouve mention dans un inventaire du 15 février 1790 : « Environ 72 arpents de bois taillis, nature de chataygners qui s’exploitent dans une révolution de sept années à raison d’environ 11 arpents par an et dont le produit année commune des cinq dernières années est de 1902 livres 5 sols ».20

De tous temps les forêts ont constitué un refuge, une source de gibier et de nourriture, une zone de pacage pour les bêtes. C’était aussi, et avant tout, le moyen de s’approvisionner en bois de chauffage.

Le partage de cette richesse naturelle sous l’Ancien Régime est inégal et très codifié. La terre appartient au roi, au seigneur de Montmorency, à l’abbaye de Saint-Denis, à toutes les autres abbayes (Notre-Dame du Val, Saint-Martin de Pontoise, Saint-Victor de Paris, etc.), aux prieurés ou communautés (Bois-Saint-Père, prieuré Noir de Saint-Prix, Taverny, Templiers de la maison de Rubelles, Saint-Martin-des-Champs, etc.) et à tous les seigneurs laïcs locaux, vassaux des seigneurs de Montmorency21.

À eux également leur revient l’exclusivité des droits de chasse, de pêche et d’exploitation du bois. Les villageois peuvent bénéficier de certaines tolérances d’utilisations des forêts, des landes et des broussailles, codifiées par les Coutumes. Les paysans en ont la jouissance collective, sous la juridiction du seigneur et le contrôle des assemblées paroissiales.

Peu de censives roturières concernent les forêts. L’administration des eaux et forêts, créée par le pouvoir royal au début du XIVe siècle, est renforcée en 1346 par Philippe VI, et son emprise sera renforcée par de nombreux amendements successifs. Elle entre vite en conflit avec les intérêts villageois, dont les « coutumes » sont purement orales. La plupart d’entre elles ne seront en effet consignées par écrit que sous le règne de Louis XIII.

Ces droits d’usages distinguent alors les bois de chauffage, les bois d’œuvre destinés à la construction des maisons, granges, charpentes, instruments aratoires et à la menuiserie, ainsi que les bois à faire du charbon ou de la cendre. D’autres usages sont réglementés, comme ceux du prélèvement des matériaux en milieu sylvestre (gypse, marnes, sables, caillasses, terre à briques et à tuiles)22, ainsi que les usages aux fruits, nombreux en forêt.

Beaucoup de fruits forestiers, aujourd’hui tombés en désuétude, contribuent en ce temps-là à l’alimentation et à l’économie paysanne : néfliers, châtaigniers, aliziers, cornouillers, cormiers, sorbiers, merisiers, coudriers, etc. Ajoutons les pommiers, poiriers et cognassiers sauvages, qui se trouvent et cela au moins depuis la période gallo-romaine, en grand nombre dans nos forêts franciliennes. Les faînes du hêtre livrent également une huile appréciée. Enfin, un autre usage médiéval perdure, « la paisson » ou droit de pacage avec le droit de glandée, à l’usage des porcs, qui lui était associé.

La Maîtrise des eaux et forêts, les seigneurs, les gros fermiers et les notables ruraux n’auront alors de cesse que d’usurper et de grignoter ces usages coutumiers qui seront bientôt réduits en peau de chagrin. Il est vrai que lorsque le ramassage des bois morts et des fruits tombés est autorisé, les usagers en profitent souvent pour abattre des bois vifs, abaissant ainsi le rendement des coupes. Quand le pacage du bétail est toléré, les bestiaux consomment les pousses des jeunes arbres, ce qui entrave leur croissance ou les tue.

Ainsi, au XVIIIe siècle, la suppression de l’accès au bétail se généralise-t-il. Parallèlement, une surveillance très rigoureuse est exercée dans les forêts. Ce rôle est dévolu aux gardes-chasse, qui n’hésitent pas à verbaliser et à faire subir aux particuliers de nombreuses vexations. Ce sera un point fort des cahiers de doléances.

Après la Révolution, le domaine d’État et celui des collectivités est régi par le Code forestier, créé le 31 juillet 1827. À partir de cette date, l’administration procède peu à peu au rachat des derniers droits d’usages.

Jusque vers le milieu du XVIIIe siècle, les petits artisans bûcherons peuvent encore acheter leurs bois en fonction des besoins locaux immédiats23. Mais la spécialisation des tâches et des essences, les besoins croissants de la marine et de l’industrie naissante, laissent vite place aux marchands, seuls capables d’enchérir à bon escient. Le bois est en effet vendu aux enchères, par parcelles complètes, au plus enchérisseur. Et il vaut cher ! Pour fixer les idées, une coupe de 3 arpents et 60 perches (environ 1,25 ha) est emportée à 832 livres 10 sols en 1759, soit le prix de 20 vaches, de 14 bœufs ou de 8 juments suitées24.


Les sergents-gardes forestiers

Les sergents-gardes qui contrôlent les bois vivent physiquement dans la forêt la plus grande partie de leur temps. Ils sont assermentés. Sous l’Ancien Régime, leur principale occupation consiste à traquer les contrevenants et de récupérer les lucratives amendes qui s’y rapportent25. Les cahiers de doléances révolutionnaires demanderont la suppression de ces justices des eaux et forêts, qui outrepassent souvent leurs droits. Les sergents-gardes de la Maîtrise seront alors remplacés par les gardes forestiers, au XIXe siècle. Leur position deviendra alors beaucoup plus modeste, ainsi que leur salaire.

Le garde habite en lisière ou au milieu de la forêt, dans les maisons forestières. Il jouit d’un hectare de terrain attenant à la maison. Il peut avoir deux vaches et deux porcs qu’il nourrit sur place. Chaque jour, il fait deux tournées, surveillant et examinant tout : arbres, ouvriers sylvicoles et animaux sauvages. Rien ne lui échappe de ce qui concerne l’entretien de son bois.

Cette surveillance n’est pas toujours sans danger en raison des braconniers et des maraudeurs… mais le garde aime son métier et le transmet souvent à ses enfants. Plusieurs générations de gardes ont ainsi pu se succéder dans certains endroits26.


Quelques faits historiques autour du Château et du Prieuré

Laissons la parole à Charles Rowe (1899-1997, ancien conservateur du Musée J.-J. Rousseau de Montmorency, depuis 1958), qui se passionnait pour l’histoire de notre vallée et de la forêt de Montmorency.

« Dire quelques mots sur la forêt de Montmorency et son histoire peut sembler une gageure tant son passé est riche d’évènements depuis le haut Moyen Âge. Contentons-nous donc d’effleurer le sujet, tout en gardant l’espoir qu’un jour un ouvrage lui sera consacré.

Détruisons d’abord quelques légendes maintes fois mentionnées dans les textes. Comme cet épisode de la guerre de Cent Ans, entre autres, où 300 Anglais périrent massacrés au château de La Chasse, après être venus là mettre en sûreté le butin dont ils s’étaient emparés à l’abbaye de Chelles-sur-Marne27. Ou bien encore les rêveries de Robespierre pendant la Terreur, errant dans cette Forêt de Rousseau pour y chercher l’inspiration, toujours à proximité de ce château, haut lieu des Girondins proscrits ayant trouvé là un refuge qu’ils croyaient sûr.

Mais, par contre, comment ne pas apporter dès maintenant tous les encouragements possibles à ceux qui aiment nos bois et qui veulent les défendre, en les aidant à sensibiliser l’opinion sur ce qu’ils représentent dans notre histoire nationale comme dans celle des lettres avec le « Promeneur solitaire ».

Le château de La Chasse qui en est le centre, si l’on peut dire, et qui vient d’être acquis par les Domaines, deviendra bientôt l’un des pôles les plus attractifs de la ceinture verte de la Capitale, et l’on peut imaginer ce qu’il sera alors que les Montmorencéens et les Parisiens qui ne peuvent momentanément le connaître (1975).

La végétation y est d’une richesse et d’une exubérance exceptionnelles. Le Girondin Bosc ne la comparaît-il pas à la Caroline du Sud qu’il connaissait bien, tant les espèces y sont rares et belles ?

Charlemagne, nous dit-on sans preuves, fut le premier grand personnage à apprécier notre forêt28. Mais par contre, nous avons la certitude du passage du roi Jean-le-Bon, père de Charles V, venant y chasser, ainsi que Louis XI, tous deux reçus par les Montmorency – premiers barons de France – qui y résidaient.

Les Anglais aussi y furent les hôtes, si l’on peut dire, pendant l’atroce guerre de Cent Ans. Par deux fois, en 1358 et en 1381, tout fut pillé à Montmorency et alentour. C’est d’ailleurs à la suite de ces dévastations et massacres que Jacques Ier de Montmorency, en 1411, fit édifier les remparts autour de notre vieux bourg, dont quelques vestiges demeurent encore debout et qui, nous l’espérons, seront toujours respectés ; témoins de leur temps…

Le fils aîné de Jacques Ier Jean II devenu baron à son tour à la mort de son père en 1414, eut le bonheur de retrouver la paix et le calme au château de La Chasse, forteresse de ses ancêtres. Ce fut de nouveau le rendez-vous de chasse de la famille et c’est précisément lui qui reçut le roi Louis XI venant ainsi rendre visite à ce fidèle serviteur de la cause royale, alors que les fils de Jean II, en premières noces, le fameux Jean de Nivelle et Louis de Fosseux, étaient passés à l’ennemi d’alors : les Bourguignons.

De quel prix d’ailleurs ne payèrent-ils pas cette mauvaise action ? Car, c’est au Château précisément, par devant Thomas Le Maire et Nicolas Billeroy, notaires au Chastelet de Paris, que fut signé le 24 juillet 1483 l’acte d’exhérédation divisant à jamais cette noble famille, dont l’histoire est si intensément liée à celle de la France.

Les Montmorency, premiers barons chrétiens aussi, se devaient de tous temps d’avoir à proximité de leurs résidences : chapelles, couvents et prieurés29.

En forêt, il ne pouvait en être autrement, bien que la distance fût courte jusqu’au bourg féodal. De longue date il y eut près du château de La Chasse un prieuré (dédié à Notre-Dame). C’est en effet Mathieu Ier, mort en 1160, qui le fit ériger (vers 1135)30. Des religieux furent appelés à y résider, apportant ainsi aux hôtes de la petite forteresse le réconfort de la religion.

Les chanoines dépendaient de l’abbaye Saint-Victor de Paris et le prieuré prit nom du « Bois Saint-Père ». La vie n’y était pas de tout repos, tant abondaient en forêt, fauves et bandits ! Ce fut à ce point qu’au XVIe siècle, alors que les Montmorency abandonnaient village et forêt pour de plus riches domaines, comme Chantilly et Ecouen, nos pauvres chanoines à leur tour s’en furent et s’installèrent à Saint-Prix, village plus sûr31. Le prieuré ne fut pas abandonné pour autant, mais le peu de vie qui y restait fut mis sous le vocable de « Sainte-Radegonde »32, nom qui figure encore sur nos cartes actuelles, et les seigneurs se contentèrent des énormes revenus que leur procurait l’abattage des arbres…déjà !

Les siècles s’écouleront et la place nous manque pour parler entre autres choses, de la Veuve Voyer qui, au XVIIIe siècle, naquit et mourut dans cette forêt quasiment vierge, se contentant d’y accueillir les rares promeneurs. C’était l’état de nature dans toute sa splendeur et son exubérance et l’on comprend ce que cela pouvait présenter d’attrait pour ceux qui, avec Jean-Jacques Rousseau, en avaient le culte. C’est lui qui la mit à la mode. On en parlait au temps où les Jussieu faisaient leurs cours de botanique au Jardin-du-Roi, notre actuel Jardin-des-Plantes, après la mort du philosophe. Parmi les assidus était Bosc33, celui qui allait devenir l’illustre Girondin dont l’Égérie fut la non moins illustre madame Roland.

Maintes fois les auditeurs des cours des frères Jussieu vinrent herboriser dans notre forêt. Ils en connaissaient les moindres recoins ; aussi, lorsque la Grande tourmente révolutionnaire arriva, n’y avait-il pas là un refuge idéal pour les traqués et les proscrits ; nous dirions aujourd’hui « les maquisards ».

Roland lui-même vint s’y cacher pendant que sa femme purgeait sa peine à la Conciergerie avant l’ultime supplice.

Plus tard, La Reveillère-Lépeaux, le conventionnel, y vint aussi et c’est grâce à lui que nous avons le récit détaillé, non seulement des beautés de la forêt à cette époque avec ses étangs et ses rus ; mais aussi de la vie quotidienne de ceux qui s’y cachaient.

Bosc comme Bancal des Issards et beaucoup d’autres, eurent ainsi la vie sauve ; à ce point que le premier, gardant au cœur un tel amour pour nos futaies, décida plus tard, non seulement de s’y faire enterrer, mais aussi d’avoir près de lui tous ceux qui lui étaient chers.

Ce modeste petit cimetière existe toujours, enfoui dans les lianes et les feuillages simplement bouleversé par une nature luxuriante (1975). À ses pieds murmure un des ruisseaux qui alimentent le lac d’Enghien. Puisse cet enclos combien émouvant, être un jour remis en état ; précieuse relique d’une famille dont le chef fut l’un des plus purs héros trop méconnu de la grande Révolution.

En évoquant ces quelques souvenirs, nous l’avons dit, nous ne faisons qu’effleurer un vaste sujet.

Nous devrions parler de Louis Bonaparte et de la reine Hortense, duchesse de Saint-Leu ; la place nous est mesurée34. Mais nous ne voudrions pas terminer toutefois sans dire un mot des princes de Condé qui furent longtemps les propriétaires de notre forêt, après la fin de la grande lignée ducale des Montmorency en 1632.

Louis-Joseph de Bourbon (1736-1818), chef des émigrés, s’était épris dès avant la Révolution de cet admirable lieu de chasse laissé dans le plus complet abandon.

Parcourant un jour en carrosse les piteux chemins qui subsistaient encore, le véhicule s’embourba. Accident banal peut-être, mais devenu bénéfique et amusant par la suite. D’abord parce qu’à partir de ce jour l’illustre propriétaire décida la remise en état des routes et carrefours, et ensuite lorsqu’il s’est agi de lui donner un nom, le prince appela celle où il dut patauger : « la Foutue Route », désignation que l’on trouve encore sur les cartes du temps qui sont aux archives du Musée Jean-Jacques Rousseau35 ».


Le massif forestier manque de disparaître au XIXe siècle

Le prince Louis-Henri-Joseph (1756-1830), fils de Louis-Joseph, le dernier des Condé mort le 27 août 1830 au château de Saint-Leu36, père du Duc d’Enghien, Louis-Antoine-Henri (1772-1804, assassiné sur l’ordre de Bonaparte dans les fossés du château de Vincennes), continue l’entretien de la forêt de Montmorency. Par testament, il lègue cet immense domaine boisé, avec beaucoup d’autres biens d’ailleurs (dont les châteaux de Saint-leu et de Boissy), à la tristement célèbre Baronne de Feuchères qui, à son tour, rend son dernier soupir en 1842. Les héritiers forment le projet de « défricher », charmant euphémisme qui nous est trop connu ! Une levée de boucliers se forme dans les villages alentour. Finalement, l’Administration s’y oppose et c’est ainsi que seront à peu près respectés nos arbres, et nos châtaigniers en particulier, témoins de tant d’histoire37.



Le château de La Chasse, les communs du château et l'étang amont de La Chasse - coll. part.


Les derniers développements du massif forestier au XXe siècle

Les deux Guerres mondiales ont été la triste occasion de beaucoup d’abattage et en bien des endroits nos admirables arbres ne sont plus que taillis propices à recueillir ces immondes horreurs, déchets en tous genres, qui les profanent38. Ce phénomène de « dépôts sauvages » tend heureusement à disparaître de nos jours, devant l’important travail d’information du public et de nettoyage sur le terrain effectué par les collectivités locales.

Les premières acquisitions par l’État du domaine forestier datent de 1933 : à savoir la propriété du baron Léopold Double, comprenant une superficie de 108,35 hectares.

Elles se poursuivent de 1933 à 1939 : la propriété des consorts Giard, dite domaine du Bois Corbon, comprenant une superficie de 67 hectares, celle des consorts Brincart, comprenant une superficie de 42 hectares à Domont et celle de M. Thomassin, comprenant une superficie de 102 hectares sur Piscop, Domont et Saint-Brice.

Elles atteignent 348 hectares en 1958 et 861 hectares au début de 1971.

Le 4 juin 1971, par arrêté du Ministère de l’Agriculture, l’acquisition de l’ensemble du massif forestier, sur un périmètre de 2 000 hectares environ (soit 1 100 hectares de plus), est déclarée « d’utilité publique ». En décembre 1982, la surface totale acquise est de 1 960 hectares39.

La forêt de Montmorency constitue actuellement un massif fde 2 200 hectares, dont 1 972 hectares de forêt domaniale.

Les forêts domaniales de Carnelle, de l’Isle-Adam et de Montmorency appartiennent à l’État (3 337 ha). La Région possède la butte de Cormeilles-Sannois et le bois de la Roche-Guyon, où a été créé un arboretum (1989). Le Département du Val d’Oise possède les bois de Morval, de la Tour du Lay et de Ronquerolles. Enfin les communes ou syndicats intercommunaux gèrent des espaces boisés ou des peupleraies dans les vallées du Sausseron ou de la Viosne40.

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1 Dauzat (A.), Bournon (F.), Paris et ses environs, éd. Larousse, Paris, 1925, 374 p.

2 Cf. notre article « Géologie de la vallée de Montmorency dans le Parisis – géologie, géomorphologie, utilisation des roches et des ressources naturelles par l’homme ».

3 Cf. notre article « La présence de l’eau dans la vallée de Montmorency ».

4 Collectif, Le sentier d’écologie forestière du domaine de La Chasse, Forêt domaniale de Montmorency, ONF, Académie de Versailles, septembre 1986, 32 p., en part. p. 1.

Cf. notre article « Le château de La Chasse à Saint-Prix et l’auberge du Bouquet de la Vallée à Montlignon ».

5 Morel (H.), La forêt de la Région parisienne son dynamisme et son passé, in Mémoires SHAP IDF, Paris, t.28, 1977 (1978), p. 17-27.

6 Bournérias (M.), Guide des groupements végétaux de la Région parisienne, Paris, 1968.

7 Climax : terme final évolutif d’une série progressive de formations végétales.

8 Climacique : qui concerne le climax.

9 B.P. : « before period , datation radiocarbone à partir de la date de référence de 1950.

10 Würm : [du nom d’un affluent du Danube] Quatrième et dernière glaciation du Quaternaire, dans les régions alpines. De 80 000 à 12 000 ans avant l’actuel.

11 Les palynologues : scientifiques qui déterminent les pollens (actuels ou fossiles), la végétation (arbres, arbustes, plantes – naturelles ou cultivées) et donc l’environnement de l’homme (ou son action) à une période donnée.

12 Planchais (N.), La végétation pendant le Postglaciaire : aspects de la végétation holocène dans les plaines françaises, in La Préhistoire française, Paris, CNRS, 1976, t. 2, Les civilisations néolithiques et protohistoriques de la France, A – La végétation, p. 35-43.

Soulier (P.), Halbout (H.), Lebret (P.), et al. 120 000 ans de paysages en Val d’Oise, SDAVO, CGVO, 1991, 64 p.

13 Anthropiser, comme anthropique ou anthropogène, dû à l’action de l’homme.

14 Morel (H.), op. cit., p. 19-21.

15 Morel (H.), op. cit., p. 24-25.

16 Guadagnin (R.), Fosses-Vallée de l’Ysieux, mille ans de production céramique en Ile de France, vol. 1, Les données archéologiques et historiques, CRAM, Caen, 2000, p. 23-71 et 41-42.

17 A.N. S 4193 n° 46, cité par Bedos (B.), La Châtellenie de Montmorency des origines à 1368, Aspects féodaux, sociaux et économiques, SHAP VOV, 1980, p. 262-263.

18 Ducoeur (D. et G.), et al. Histoire géologique du Parisis, in Ermont au fil du temps, Valhermeil, 1994, p. 9-14, p. 13.

19 Favier (J.), (sous la dir.), Dictionnaire de la France médiévale, Fayard, Paris, 1993, p. 427.

20 Bousquet (F. et J.), La forêt in Domont. Histoire d’un village d’Ile-de-France, Domont, 1975, p. 37-40.

21 Cf. notre article « Le rôle social et économique des communautés religieuses dans la châtellenie de Montmorency ».

22 Ducoeur (G.), La forêt de la préhistoire à l’antiquité, in Guide de la forêt de Montmorency, AFOMI, 1975, p. 7-18.

23 Cf. notre article « Les métiers de la forêt de Montmorency ».

24 Beau (J.-P.), Les métiers et les habitants de la forêt, autrefois, en Val d’Oise, in Vivre en Val d’Oise, n° 55 avril-mai 1999, p. 18-29.

25 Leurs gages étaient compris entre 50 et 1054 livres. Ils avaient droit de bois, gratifications sur les amendes dressées. Certains étaient très sévères. Entre 1742 et 1757, l’un d’eux donna 283 contraventions alors que d’autres n’en donnèrent qu’une seule. Données fournies par André Monneau pour la haute forêt de Montmorency.

26 Beau (J.-P.), op. cit. p. 28-29.

27 Rey (A.), Identification d’un château de La Chasse disputé entre Anglais et Armagnacs le 21 avril 1430, in Bull. SHP IdF, Paris, t. 41, 1914, t. à p.,16 p.

28 Aucun texte d’Eginhard, chroniqueur de Charlemagne, ne vient confirmer cette assertion, qu’il faut considérer comme légendaire. Le château n’apparaît dans les textes qu’en 1207, sous Mathieu II de Montmorency. Voir aussi supra, note 4.

29 Voir supra note 21.

30 Cf. notre article « Les premiers seigneurs de Montmorency ».

31 Cf. notre article « Les prieurés des abbayes de Saint-Martin de Pontoise et de Saint-Victor de Paris à Saint-Prix ».

32 Ce vocable n’a jamais été figuré dans les textes du prieuré du « Bois Saint-Père », il semble qu’il y ait eu une assimilation avec la source dite de « sainte Radegonde », objet d’un pèlerinage le lundi de Pâques. Voir aussi supra note 31.

33 Cf. notre article « Le naturaliste L.A.G. Bosc d’Antic ».

34 Cf. notre article « Brève histoire de Saint-Leu-la-Forêt ».

35 Rowe (Ch.), La forêt de Montmorency, un peu d’histoire, in Guide de la forêt de Montmorency, AFOMI, 1975, p. 19-23.

36 Voir supra note 34.

37 Rowe (Ch.), op. cit., p. 23.

38 Rowe (Ch.), idem.

39 Collectif, Le sentier d’écologie forestière du domaine de La Chasse, Forêt domaniale de Montmorency, ONF, Académie de Versailles, septembre 1986, 32 p., en part. p. 4.

40 Collectif, La forêt, in Géographie du Val d’Oise, CGVO, Musée départemental de l’Éducation, 1994, p. 169-172.