VALMORENCY


Histoire générale de la Vallée de Montmorency,

des origines jusqu’à 1900


Le texte ci-après est un premier essai de synthèse de l’évolution historique de la Vallée de Montmorency.


Généralités

La vallée de Montmorency joue un rôle important de voie d’accès à la mer depuis les temps les plus reculés. Elle est essentiellement formée, jusqu’à la fin du XIXe siècle, de villages, souvent très peu peuplés, même si Montmorency joue un rôle important au titre de siège de la châtellenie. Mais, depuis le départ des seigneurs de Montmorency, l’importance de ce « bourg » décroît considérablement : il passe de 364 feux (environ 1456 habitants) en 1620, à 292 feux (environ 1 168 habitants) en 1726 Il s’agit, en fait, d’un terroir essentiellement rural, avec peu d’activités à caractère industriel et commercial. Deux problèmes majeurs limitent l’exploitation agricole : la forêt, qui couvre les versants Nord et Sud, ainsi qu’une partie de la « plaine », et un vaste terrain marécageux au fond de la vallée, qui fait l’objet depuis le XIIe siècle de travaux d’assèchement, qui ne prendront véritablement fin qu’au milieu du XXe siècle.

L’espace disponible se distribue entre deux catégories de terrains :

- de vastes domaines paysagers, possédés par de riches personnages, qui font vivre une population de jardiniers et d’intendants, dès le XVIe siècle,

- des exploitations agricoles de petites dimensions, qui se morcellent à l’infini, de génération en génération, du fait de la « Coutume de Paris » qui impose, dès la première moitié du XVIe siècle, un partage équitable entre les enfants d’une même famille. On trouve peu d’ouvriers agricoles avant le XIXe siècle, et peu de fermage. L’essentiel de la population est composé de petits propriétaires, qui vivent souvent modestement. La vigne joue dès le départ un rôle fondateur. Le cultivateur est appelé vigneron, même s’il cultive très peu la vigne.


De la protohistoire au haut Moyen-Âge

Les premières populations du Mésolithique (VIIIe au VIe millénaire avant notre ère), du Néolithique (Ve millénaire à 1700 avant notre ère) à la protohistoire (âge du Bronze et âges du Fer, 1800 au Ier siècle avant notre ère), puis à la période Antique (gallo-romaine, Ier au Ve siècle de notre ère) se fixent autour de deux axes :

- Sur les hauteurs, à proximité de la forêt, qui fait l’objet d’un défrichement progressif, et surtout à côté des points d’eau potable que constituent les sources naturelles, les étangs et les rus. L’eau est en effet vitale, non seulement pour les cultures, mais pour les besoins de la vie courante. Pendant longtemps, les villageois devront faire un long chemin pour accéder à un unique point d’eau.

- Dans la plaine, le long des principaux axes routiers de circulation que sont l’antique chemin gaulois, qui relie Lutèce à Taverny via Argenteuil et l’ancienne chaussée Jules César, qui joint Lutèce à Pontoise, l’intersection se faisant à Ermont. La vallée de Montmorency ne possède pas d’axes fluviaux, ni de rivières navigables, contrairement à beaucoup d’autres « pays », comme le Parisis ou le Vexin français. Or, ce sont les cours d’eau qui ont été utilisés les premiers par l’homme, avant les axes terrestres, depuis les temps les plus reculés.

Durant la période mérovingienne et le haut Moyen-Âge, les premières abbayes jouent un rôle déterminant dans la structuration de la vie sociale et politique. La Vallée de Montmorency n’est pas le siège de grands établissements monastiques. Mais elle est entourée, à sa périphérie immédiate et à Paris, des abbayes bénédictines de Saint-Denis (fondée dès 490) , de Saint-Martin de Pontoise (fondée vers 1050), de Saint-Martin-des-Champs (relevée vers 1060), augustinienne de Saint-Victor de Paris (fondée en 1100), cisterciennes de Notre-Dame-du-Val (fondée en 1125), de Royaumont (fondée en 1228) et de Maubuisson (fondée en 1241), rejointes plus tard par les Templiers, avec des commanderies ou maisons à Montmorency, Cernay (Ermont), Rubelles (Saint-Prix) et au château du Mail à Sannois, puis par son héritier, l’ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem (ou de l’Hôpital) qui deviendra l’Ordre de Malte. Ces hauts lieux de spiritualité ont dans notre région de larges possessions (clos de vignes, bois, fours, pressoirs, carrières, tuileries, etc.) et d’importants pouvoirs temporels (cens, dîmes, censives, églises, etc). Au fil du temps, ils établiront des annexes sous la forme de prieurés. Citons : le prieuré de Saint-Martin de Pontoise (dit le prieuré Noir) à Tour (Saint-Prix, vers 1085), les prieurés bénédictins de Taverny (vers 1121) et de Saint-Eugène de Deuil (vers 1100), auxquels il convient d’ajouter le prieuré victorin de Notre-Dame du Bois-Saint-Père à Bouffémont (vers 1135), puis installé à Tour (au XVIe siècle, dit le prieuré Blanc), et le prieuré cistercien ou maison de MaantMontubois), en milieu forestier, près de Taverny.

Sous l’influence grandissante du christianisme, la vie sociale et politique s’organise peu à peu autour des paroisses, qui relèvent de l’évêché de Paris. Au départ, un grand nombre des communes actuelles composant la Vallée ne sont que des hameaux, voire des écarts. L’érection d’un hameau ou d’un village en paroisse est liée à l’édification d’une église. On rencontre également des chapelles castrales dépendant des châteaux des grands propriétaires féodaux.


Une période de grande insécurité

Au fil du temps, les grands seigneurs féodaux disputent le pouvoir aux abbayes. Dans notre vallée, la dynastie des Bouchard de Montmorency, arrive peu à peu, à partir du XIe siècle, à se tailler un vaste domaine, aux dépens non seulement des grands monastères, principalement Saint-Denis, mais aussi des donations de l’ancien domaine du fisc royal, à cette même abbaye dionysienne. En 1293, sous Philippe-le-Bel, la châtellenie de Mathieu IV de Montmorency comprend les paroisses de : Soisy (Soisiaco), Groslay (Graulido), Montmagny (Magniacus villae), Andilly (Andeilli), Margency (Megafin), Montlignon (Moulignon et Metigier, écart de Montlignon), Saint-Prix (Thor), Eaubonne (Aquaputa en 635 et Aquabona en 1190), Ermont (viculus Ermedonis), Sannois (Centum nuces), Franconville (Francurtvilla en 1150), Saint-Gratien (Sancti Gratiani en 1205) et Épinay (Spinogelum villa super Sigona).

Pendant toute la période médiévale, la Vallée subit de plein fouet les nombreux méfaits des gens de guerre qui affectent l’ensemble de l’Île-de-France. Les paysans sont pillés et massacrés. La guerre de Cent Ans (1337-1453) est particulièrement ravageuse. En 1358, les Anglais de la garnison de Creil, aidés des Jacques du Beauvaisis, investissent Montmorency, dont ils détruisent le village et le château, qui ne sera pas reconstruit. En 1381, ils reviennent dévaster la ville. Cette dernière est de nouveau investie en 1411, cette fois, par le duc d’Orléans, ce qui amène Jacques 1er de Montmorency, conseiller et chambellan de Charles VI, à la faire entourer de nouveaux remparts, avec cinq portes. Aux désordres de la guerre s’ajoutent les grandes épidémies et la disette. 1348 est l’année de la Grande Peste noire (peste bubonique). Pendant 18 mois, elle ravage l’Occident. Le cimetière d’Ermont doit être agrandi, car devenu soudain trop exigu. On estime généralement que le tiers de la population d’Île-de-France en meurt. Entre le 25 mars et le 8 septembre 1418, 100 000 personnes sur les 250 000 que compte Paris sont emportées. L’hiver est d’une exceptionnelle rigueur. Les loups errent par bandes. La famine sévit, due aux dégradations. La lutte contre les Anglais reprend. Les campagnes se dépeuplent. Les terres retournent à la lande, aux marais, à la forêt. En 1419, les Anglais ravagent la Vallée. De 1435 à 1444, les « écorcheurs » sévissent. En 1442, le Camp de César à Taverny (ancien oppidum gaulois) est le refuge d’une bande anglaise, qui fait des incursions dans la Vallée, ravageant les champs et pillant les maisons. Les habitants de Taverny, Saint-Leu et Bessancourt se liguent pour les déloger, mais ce fait semble légendaire.


Une autre période de troubles succède à la guerre de Cent Ans

La guerre de Cent Ans se termine en 1453. La paix s’installant, il faut reconstruire une région complètement ravagée. En 1450, des lettres patentes de Charles VII ont déjà autorisé le seigneur Fromont, de Taverny, à modérer ou supprimer les servitudes à Andilly, afin d’y rappeler les habitants que les désordres de la guerre en ont fait sortir. Deuil, qui comptait 120 feux au XIVe siècle, n’en comprend plus que 40 à la fin du XVe siècle. De la fin du XVe siècle à la Révolution. La fin de la guerre de Cent Ans est supposée ramener la paix civile. Mais les villageois ne sont pas pour autant quittes de troubles de toutes sortes. De temps à autres, éclatent des jacqueries au nord de Paris, qui ont des répercussions sur la Vallée. En 1558, des paysans des environs de Saint-Leu-d’Esserent et de Clermont-en-Beauvaisis, ayant à leur tête Guillaume Varle, font une descente meurtrière sur Tour. Les seigneurs français se font aussi la guerre. Dans les années 1590, la Ligue fait des ravages. En 1589, les Ligueurs saccagent Montmorency. En septembre 1596, un rapport présenté au roi, signé du connétable de Montmorency, demande que « les habitants de Montmorency, Deuil, Saint-Pry, Saint-Leu, Taverny, Plessis-Bouchard, Franconville, Choisy (Soisy) et autres, attendu les grandes ruines et ravaiges qu’ils ont souffert, durant les troubles ayant été pris et pillés plusieurs fois des armées… obtiennent de sa Majesté décharges de divers subsides… ».

Plus tard, ce sera la Fronde. 1652 est une année terrible pour l’Île-de-France et la Vallée. Le 1er juin, les troupes royales commandées par Turenne installent leur camp à Deuil, au lieu-dit La Barre, qui est le point central de la vallée. À partir de là, la soldatesque multiplie les exactions pour se ravitailler ou, pire encore, pour se divertir. Avoine et sainfoin fauchés à Deuil, Andilly, Eaubonne, bétail volé à Franconville, à Ermont, églises ravagées et arbres fruitiers coupés à Saint-Leu, Taverny et Saint-Prix : tels sont les témoignages de la violence qui s’abat sur les habitants et leur territoire. Quand Turenne quitte Deuil le 17 juillet pour Compiègne, la vallée de Montmorency est dévastée. Épinay, Saint-Leu et Saint-Prix voient leurs curés fouettés ou tués. Les blés sont mangés par les chevaux des soldats ou vendus sur le marché par les soldats. Les habitants s’enfuient vers la forêt. Les terres abandonnées ne sont plus labourées, les vendanges ne sont guère abondantes. À Montmorency, il mourait en moyenne 58 personnes par an, en 1652, 424 personnes sont décédées, dont 310 décès d’août à septembre ; il y avait jusqu’à 10 enterrements par jour. À Eaubonne, on constate 16 décès sur une population d’à peine 100 habitants.


La consolidation de la construction féodale

Cette période est marquée par la fin de la dynastie des seigneurs de Montmorency, dont l’histoire culmine avec le connétable Anne de Montmorency né en 1493, et qui meurt à la bataille de Saint-Denis contre l’armée du prince de Condé en 1567. On lui doit notamment, en 1563, l’achèvement de la nef de la collégiale de Montmorency, qui deviendra église paroissiale en 1631. Son fils, le maréchal Henri II est le dernier duc de Montmorency, puisqu’il est décapité en 1632 à Toulouse, sans descendance directe. Son immense domaine, érigé en duché-paierie, est donné par Louis XIII, en 1633, au prince Henri de Condé, duc de Bourbon, qui a épousé en 1610, Charlotte-Marguerite, la sœur d’Henri II de Montmorency, mettant ainsi fin à une rivalité séculaire entre les deux grandes lignées. Les princes de Condé s’appliqueront, durant toute la période précédant la Révolution, à consolider leur emprise féodale sur les seigneuries villageoises de la Vallée de Montmorency, tout en ne résidant pas dans leur châtellenie, qu’ils gèrent depuis leur château d’Écouen.

La Vallée devient peu à peu « le jardin de Paris ». Les notables de la capitale, nobles ou bourgeois, s’installent « à la campagne », où ils se rendent durant la belle saison, tout en gardant leur domicile parisien. Ces privilégiés ont trois catégories de motivations pour posséder une propriété dans les environs de Paris :

- Être à la campagne, fuir les miasmes parisiens et respirer le bon air, dont la Vallée s’est faite une réputation.

- Acquérir éventuellement un titre nobiliaire en achetant un fief.

- Produire des fruits, que l’on est fier de montrer à Paris quand on a des invités de marque.

Ces nouveaux résidents coexistent paisiblement, et collaborent même de façon fructueuse, avec les cultivateurs : ils font vivre un certain nombre d’habitants de la région, jardiniers, intendants, maçons, notamment. Leurs innovations en matière agricole (fruitière notamment, mais aussi vinicole) ont des répercussions heureuses sur les cultivateurs de la Vallée. Étant tous vassaux du même seigneur - qui tient son territoire de main ferme - ils n’ont aucune raison de se battre entre eux. Les paysans s’adonnent encore à la culture de la vigne, mais celle-ci perd peu à peu de son importance, en raison de la concurrence des vins de Bourgogne et de Bordeaux. Les cultivateurs se tournent de plus en plus vers la production de fruits, dont la population parisienne, qui a crû considérablement, est friande. C’est ainsi notamment que naît la réputation de la cerise de Montmorency, mais aussi des poires de Groslay.


La mode des grands jardins paysagers

Le XVIIe siècle voit fleurir dans la Vallée les grands parcs paysagers, que l’on nomme aussi jardins anglais. De 1636 à 1645, l’incroyable Michel Puget de Montauron, qui s’est offert le luxe d’acheter la dédicace par Corneille de sa pièce Cinna, embellit le domaine de la Chevrette à Deuil, où il mène grand train. De 1670 à 1690, le peintre de cour Charles Lebrun édifie un domaine fastueux à Montmorency, où il accueille tout ce que la Cour compte de hauts personnages, dont l’illustre Bossuet. De son côté, le maréchal de Catinat, qui s’est retiré à Saint-Gratien en 1702, après une carrière exemplaire, aménage avec goût sa propriété longeant l’étang Neuf de Montmorency, qui deviendra le lac d’Enghien. Cette mode des parcs à l’anglaise, qui supplante peu à peu celle des jardins à la française illustrée par Le Nôtre, se répand dans toute la Vallée au XVIIIe siècle. Les grands propriétaires rivalisent d’ingéniosité et de faste.

À Eaubonne, le financier Joseph-Florent Lenormand de Mezières se taille, dans les années 1760, un vaste domaine seigneurial en réunissant une grande partie des anciens fiefs féodaux de la paroisse d’Eaubonne, et fait construire par l’architecte Ledoux un petit ensemble urbain et des villas, dont le poète Saint-Lambert sera locataire. À Franconville, le Comte d’Albon fait construire dans les années 1780 un incroyable parc, dont parle tout Paris, grâce à l’ouvrage Description d’une partie de la vallée de Montmorenci, que Le Prieur publie en 1784.


L’ère des « Lumières »

Les cinquante années précédant la Révolution voient se développer les salons littéraires et philosophiques où mûrissent les idées qui prépareront les événements de 1789. Tous les grands noms de l’intelligentsia de l’époque se réunissent l’hiver dans les hôtels de Paris, d’Auteuil ou de Passy, mais à la belle saison, dans les châteaux de la Vallée, en particulier ceux de Mme d’Epinay à La Chevrette (Deuil), de Saint-Lambert à Eaubonne, de Mme d’Houdetot à Sannois et, un peu plus tard, de Mme Broutin à Cernay (Ermont). Le bref mais fructueux séjour de Jean-Jacques Rousseau (de 1757 à 1762) dans la Vallée consacrera la renommée de cette dernière. Le « pèlerinage » à Montmorency deviendra le point de passage obligé des excursions dominicales des Parisiens, à mesure que se développeront les « transports en commun » : les premières lignes de messageries par carrosses à quatre places et guinguettes à six ou huit places sont créées dans la Vallée en 1778.

Pendant cette période, cependant, la vie des paysans valmorencéens s’alourdit. Les parcelles de terre se réduisent de génération en génération et les familles, corvéables et taillables à merci, vivent modestement et sont dépendants des événements climatiques. C’est ainsi qu’ils sont frappés de plein fouet par la terrible grêle qui, le 13 juillet 1787, ravage toute l’Ile-de-France jusqu’à Orléans. Quarante-trois paroisses manquent leurs récoltes. L'hiver de 1788-1789 est marqué par un froid terrible. Les fontaines tarissent, les puits se changent en glaçons, les moulins à eau s'arrêtent, le vin gèle dans les caves. L’Oise est prise pendant six semaines à Pontoise. Quelques paysans essayent de manger du son, d'autres de l'herbe bouillie. Le froid cesse avec le printemps, mais la famine continue. Une grande disette frappe tout le royaume et, entre autres, la Vallée, dont le Plessis-Bouchard, Sannois, Taverny, Bessancourt…


De la Révolution à l’Empire

Les premiers mois de la Révolution sont plutôt bien accueillis, non seulement par les cultivateurs de la Vallée, satisfaits de voir arriver la fin des privilèges, mais aussi par une grande partie des notables installés dans le pays, acquis à la philosophie des lumières et dont beaucoup sont franc-maçons. Tous voient avec soulagement la fin de l’emprise des princes de Condé, qui devenait plus pesante, en raison notamment des dégâts causés aux cultures par les animaux de la forêt qu’il était interdit aux paysans de chasser. Certains grands propriétaires participent de bon cœur aux premières initiatives républicaines, en particulier à la Garde nationale, dont font partie Pierre Broutin à Ermont ou Cadet-de-Vaux à Franconville, celui-ci devient même président du Conseil général du nouveau département de la Seine et de l’Oise.

Les choses se gâtent avec la Terreur. Beaucoup d’anciens privilégiés émigrent ou se terrent dans leurs résidences, en essayant de se faire oublier, comme Mme Broutin à Cernay ou Joseph Lenormand de Mézières à Eaubonne. D’autres sont arrêtés et exécutés, comme le marquis de Giac à Saint-Leu ou le marquis d’Avrigny, à Soisy-sous-Montmorency. Les noms d’un certain nombre de communes sont modifiés : Saint-Leu devient Claire-Fontaine ; Saint-Prix, Bellevue-la-Forêt ; Montmorency, Emile, en hommage à Jean-Jacques Rousseau, dont la Convention fait un véritable héros national, et qui ordonne de transporter ses cendres au Panthéon. La Vallée de Montmorency elle-même devient le Val d’Émile.

Les propriétés des émigrés et les lieux de culte sont vendus comme biens nationaux. Les dégradations sont nombreuses, certaines irréparables. La forêt de Montmorency est soumise au pillage, la faune fait l’objet de chasses « sauvages » (le pays connaît la disette) et le déboisement incontrôlé entraîne de graves conséquences sur le débit des ruisseaux, dont Cadet-de-Vaux se fera l’écho vers 1800. La vallée de Montmorency devient, durant toute cette période troublée, un lieu de refuge pour un certain nombre de personnages politiques. Mme Broutin, à Cernay, cache des députés girondins comme l’abbé Morellet, Lacretelle, Mathieu, Leroi, en 1792-93. Fouché se réfugie à Saint-Leu en 1794-1795. Le naturaliste Bosc se fabrique une cachette en forêt de Montmorency, dans l’ancien ermitage du Bois Saint-Père, où il accueille, de 1794 à 1799, de nombreux amis girondins comme Roland, ancien ministre de l’Intérieur ou La Réveillère-Lépeaux, membre du Directoire.


L’emprise napoléonienne sur la Vallée

La vallée de Montmorency devient, durant le Premier Empire, un haut lieu de l’épopée napoléonienne. Louis Bonaparte, frère de Napoléon, s’installe au château de Saint-Leu en 1804. Sa femme, la reine Hortense, qui deviendra la duchesse de Saint-Leu en 1814, fait aménager dans son domaine de 80 hectares un parc magnifique, qu’elle confie au paysagiste Louis-Martin Berthault, architecte de la Malmaison. Le comte de Luçay, préfet du Palais du Gouvernement, acquiert en 1806 l’ancien domaine du Maréchal de Catinat à Saint-Gratien, où il fait construire, sous le regard vigilant de Napoléon, le château qui sera habité plus tard par une nièce de ce dernier, la princesse Mathilde, après le comte Philippe de Ségur, aide-de-camp de l’Empereur. Régnault de Saint-Jean d’Angely, bras droit de Napoléon, habite successivement l’Ermitage de Montmorency, la villa de Saint-Lambert à Eaubonne et le château de la Chaumette à Saint-Leu.

De son côté, Louis-Jérôme Gohier, président du Directoire, pourtant chassé par Napoléon lors du coup d’Etat du 18 brumaire, s’est installé à Eaubonne, à quelques pas de Regnault de Saint-Jean d’Angély. Sans doute est-ce parce que son gendre, le future comte d’Empire et général Eugène Merlin, fils de son collègue du Directoire, Merlin de Douai, est devenu lui aussi aide-de-camp de Bonaparte ?


La restauration

L’occupation des armées alliées en 1814-1815 est marquée par de nombreuses dégradations, en particulier dans le château de Montmorency, que le comte Aldini a restauré à grands frais quelques mois auparavant. En 1830, Louis-Philippe accède au trône. Il a passé une partie de son enfance au château de Saint-Leu, avant la Révolution, avec Mme de Genlis comme préceptrice. La vallée de Montmorency, déjà marquée par l’empreinte pré-romantique de l’auteur de la Nouvelle Héloïse, connaît une vogue romantique dans la première moitié du XIXe siècle. Alfred de Musset, qui passe des nuits effrénées en compagnie de jeunes dandys, dans tous les lieux « chauds » de Paris et chez son ami Alfred Tattet, au château de Bury à Margency dans les années 1835, s’exclame : « Qu'il est doux d'être au monde, / Et quel bien que la vie ! ».

Chateaubriand, dans le même temps, est fréquemment reçu à Andilly par son amie Claire de Durfort, duchesse de Duras, qui publie en 1836 son célèbre roman Ourika, dont les héros promènent leur nostalgie dans la forêt de Montmorency. La famille de Victor Hugo et le poète lui-même passent leurs vacances à Saint-Prix de 1840 à 1842, ce qui amènera la célèbre strophe :

« […] Connaissez-vous, sur la colline/ Qui joint Montlignon à Saint-Leu, / Une terrasse qui s’incline / Entre un bois sombre et le ciel bleu ? »


Les communes s’équipent

Pendant l’Empire et la Restauration, la principale préoccupation des municipalités de la Vallée est l’aménagement de la voirie, l’approvisionnement en eau potable et le problème des transports. Un service de diligences est créé entre Paris et de Montmorency en 1824 (la route d’Eaubonne- Moisselles est ouverte en 1847 seulement). Une douzaine de célérifères roulent tous les jours dans chaque sens. Chaque voiture, tirée par trois ou quatre chevaux peut contenir 20 à 24 personnes. Le projet de percement d’un canal à travers la Vallée, via le lac d’Enghien, récurrent depuis la fin de l’Ancien Régime, est finalement abandonné. Seul sera construit le canal de l’Ourcq.

L’arrivée de la ligne de chemin de fer Paris-Pontoise, en 1846, contribue à modifier le paysage de la Vallée, en accentuant le mouvement de morcellement des propriétés, amorcé dès 1842 par le lotissement de l’ancien parc de la reine Hortense et du prince de Condé à Saint-Leu. Par chance, les nouvelles demeures sont construites dans le style des anciennes et surtout, les parcs paysagers rivalisent d’élégance. Aussi la Vallée devient-elle de plus en plus un lieu d’attraction pour les Parisiens, d’autant que vient de s’édifier, près du lac d’Enghien, un nouveau village, qui sera érigé en commune en 1850. Enghien, en effet, voit se développer sa station thermale, qui a fait l’objet d’un premier essor quelques années à partir de 1776, grâce à la découverte en 1766, par le Père Cotte, de sources sulfureuses ayant de grandes propriétés thérapeutiques. Interrompue par la Révolution, l’exploitation des eaux d’Enghien reprend de l’ampleur grâce aux investissements réalisés par Péligot à partir de 1821 et surtout, depuis la spectaculaire guérison de Louis XVIII, atteint d’un ulcère à la jambe, et à qui son médecin a donné subrepticement les eaux de la station, en 1823. Ces eaux sont reconnues d’utilité publique par un décret de 1865.


La Vallée reste rurale

De leur côté, les cultivateurs de la Vallée continuent à vivre, la plupart du temps modestement, dans des exploitations de plus en plus réduites du fait de l’augmentation démographique. Leur vin ne fait plus recette, malgré les efforts entrepris dans les années 1800-1810, pour améliorer la qualité du cépage et le rendement du vignoble valmorencéen. La concurrence des vins de Bourgogne, de Bordeaux et du Languedoc se fait de plus en plus sentir avec le développement du chemin de fer. Mais la progression de la population parisienne accroit la demande en fruits et légumes, et les paysans de la Vallée se tournent délibérément vers les cultures maraîchères et les arbres à fruits, dont ils commercialisent les produits sur les foires et les marchés, à Montmorency ou à Paris.

La vigne restera toutefois dans le paysage valmorencéen jusqu’en 1914, bien que sérieusement affectée par le phylloxéra, à la fin du XIXe siècle. Le chemin de fer continue son implantation dans la Vallée après 1846, malgré les dégradations portées par des insurgés, lors des journées révolutionnaires de juin 1848, contre toutes les gares de la ligne Paris-Pontoise et en particulier celle d’Enghien. Des observateurs avisés ont cru reconnaître parmi les vandales des cultivateurs de Deuil et de la région, ulcérés par l’arrivée du chemin de fer, qui coupe en deux les villages traversés et qui est source de pollution. L’hostilité à la progression du chemin de fer se traduit également par la vive réaction des municipalités de la Vallée à un projet de ligne destinée à relier la capitale à une grande nécropole prévue à Méry-sur-Oise. Finalement, le projet de cimetière parisien est abandonné, mais une nouvelle ligne de chemin de fer est ouverte en 1876, reliant la gare d’Ermont à celle de Valmondois, via Saint-Leu. Les habitants des communes concernées ont fini par se rallier à cette nécessité.

Un service de véhicules attelés, appelés « coucous », assure la liaison entre les gares et les villages ou hameaux situés sur les hauteurs. Les « ânes de Montmorency » prennent le relais pour la promenade en forêt, le long des côteaux d’Andilly, de Margency, de Montlignon et de Saint-Prix, pour aboutir au château et à l’étang de la Chasse, qui constitue un puissant pôle d’attraction. Le chemin de fer, qui a déjà élargi son emprise en 1866 avec la création du Refoulons, reliant Enghien à Montmorency, via Soisy, gagnera encore du terrain avec l’ouverture de la ligne joignant Ermont à Paris, via Gennevilliers en 1908.

La paupérisation croissante d’une certaine couche de population amène, dans les années 1840, la constitution de sociétés de prévoyance et d’institutions charitables. Une Société philanthropique, dont le siège est à Sannois, est fondée en 1840 et autorisée en 1841. Elle couvre Sannois, Argenteuil, Cormeilles, Montigny et Franconville. La Société de prévoyance de Montmorency est fondée et 1841, par M. Sylvain Caubert, de Soisy, qui en devient président. Elle couvre les communes de Montmorency, Groslay, Saint-Brice, Deuil, Montmagny, Saint-Gratien, Enghien-les-Bains, Soisy, Eaubonne, Andilly, Margency et Montlignon.


Le retour de la famille Napoléon

La dynastie napoléonienne revient dans la vallée à partir de 1848 avec l’arrivée au pouvoir, en tant que président de la IIe république, de Charles-Louis-Napoléon Bonaparte, qui devient en 1851 empereur sous le nom de Napoléon III. « L’enfant du pays » (il a passé sa prime enfance au château de Saint-Leu, auprès de sa mère, la reine Hortense) tient à honorer la mémoire des membres de sa famille dont les dépouilles ont été réunies dans l’église de Saint-Leu, laquelle tombe en ruines. Il la fait restaurer et l’inaugure en 1851, en présence de toute la cour impériale, et notamment de sa cousine, la princesse Mathilde, qu’il a failli épouser. Cette même Mathilde, fille de Jérôme Bonaparte et nièce de Napoléon 1er (et de la reine Hortense), tient à habiter la Vallée qui a abrité tant de membres et de proches de sa famille. En 1851, elle loue à Saint-Gratien une partie de l’ancienne propriété ayant appartenu au Maréchal de Catinat, puis au comte de Luçay, proche collaborateur de Napoléon. Elle finira, entre 1853 et 1857, par acquérir l’ensemble du domaine qui, transformé en magnifique parc paysager le long du lac d’Enghien, accueillera pendant près d’un demi-siècle tout ce que la société de ce temps compte de célébrités. Elle sera jusqu’à sa mort en 1904, la bienfaitrice du village, où elle sera enterrée.


Le tournant de 1870

La guerre de 1870 marque un tournant. L’Empereur Napoléon III, fait prisonnier à Sedan, est destitué. Les armées prussiennes marchent sur la capitale et entrent dans la vallée en octobre. Elles occupent tous les châteaux de la région pour y loger leurs troupes. Le prince de Saxe, fils du Kaiser, fait du château de Margency son quartier général. Une batterie établie à Montmorency bombarde Paris. Une grande partie des habitants de la Vallée se réfugient dans la capitale, qui sera assiégée pendant plusieurs mois. Après la violente répression par le gouvernement français de la Commune de Paris, au printemps 1871 (« le temps des cerises »), les troupes allemandes quittent le pays en pillant les habitants et en laissant de lourdes dégradations infligées aux bâtiments. Instruit par l’expérience, le capitaine de génie Joffre, futur maréchal, édifie en 1874 le fort de Montlignon/Andilly, un des multiples ouvrages militaires construits à cette époque dans le but de renforcer la défense de Paris.

La deuxième moitié du XIXe siècle voit la confirmation de l’attrait que la Vallée de Montmorency exerce sur les Parisiens. Son air pur, la beauté des paysages, l’attrait de la forêt, l’élégance des villas et des châteaux, le souvenir laissé par Jean-Jacques Rousseau, la renommée de la station thermale d’Enghien, rehaussée par la création du champ de courses en 1860 et du Casino en 1868, tout cela contribue à faire de la Vallée un indéniable pôle d’attraction, notamment à une période où la capitale est en pleine transformation avec les travaux du baron Haussmann, préfet de la Seine, de 1853 à 1870.


La troisième république

Le troisième tiers du XIXe siècle voit sensiblement se modifier le paysage géographique, mais aussi sociologique de la Vallée. Les grandes propriétés font de plus en plus l’objet de lotissements. Par chance, les nouveaux propriétaires tiennent à conserver l’aspect agreste de leur acquisition et la physionomie rurale des terroirs n’est pas trop affectée, d’autant que les activités agricoles restent prédominantes. Mais la population valmorencéenne s’accroît dans de fortes proportions du fait de l’exode rural, facilité par le développement des chemins de fer. Les cultivateurs traditionnels se font de plus en plus aider par des journaliers, souvent issus de la Bourgogne, pour faire face à la demande croissante des Parisiens en matière de fruits et légumes.

Des activités économiques nouvelles font venir des artisans et des commerçants qui s’intègrent plus ou moins bien à la population implantée de longue date. Le statut de salarié se développe, créant ici ou là des situations de pauvreté qui demandent l’appui croissant des bureaux de bienfaisance et des sociétés de secours, sans toutefois instaurer de véritable prolétariat, car la situation financière des habitants de la Vallée s’est globalement améliorée depuis le début du siècle.

L’avènement du régime républicain apporte des changements notables à la situation politique des communes. Les municipalités sont désormais élues et plus nommées par l’administration. De nouvelles couches sociologiques accèdent ainsi au pouvoir, même si les grands propriétaires parisiens continuent à jouer un rôle non négligeable, ne serait-ce qu’en tant que « bienfaiteurs ». L’accroissement démographique entraîne des besoins croissants en matière d’équipements et de services publics, et les finances communales ont du mal à y faire face. Le mécénat a encore sa place. On le constate avec la Princesse Mathilde, bienfaitrice du village de Saint-Gratien ou la famille Davillier, mécène de Soisy-sous-Montmorency.

La fin du siècle voit le développement de la vie associative, sous toutes ses formes : mise en place de syndicats agricoles, de syndicats ouvriers, de sociétés artistiques, d’œuvres de bienfaisance. La vie religieuse se modifie peu à peu : si le régime concordataire subsiste jusqu’en 1905, on voit se développer d’autres cultes que le catholicisme, en particulier le protestantisme et le judaïsme. Cette époque voit aussi monter le concept de laïcité, qui se traduit parfois dans certaines communes par des « combats de clocher » entre curé traditionnel et maire anticlérical, comme à Groslay. Mais dans l’ensemble, la population valmorencéenne semble rester attachée aux « valeurs traditionnelles » et la paix civile est respectée, du moins jusqu’à la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905, qui introduira une certaine fracture.

À la fin du siècle, la Vallée de Montmorency apparaît toujours comme une terre d’accueil pour les Parisiens, qui peuvent venir s’y promener le dimanche. À l’inverse, Paris constitue de plus en plus un lieu de travail pour une nouvelle population de fonctionnaires ou d’employés que le chemin de fer achemine quotidiennement, et un pôle d’attraction pour les Valmorencéens en mal de loisirs et de culture.


Texte d’Hervé Collet, président de Valmorency, avec le concours de Gérard Ducoeur, vice président. Première publication : en septembre 2009. Texte révisé et augmenté en janvier 2010.


Pour plus de détails, nous invitons le lecteur à parcourir lsur notre site les différents « thèmes transversaux » concernant la Vallée de Montmorency, mais aussi les résumés historiques des différentes communes de la Vallée.


Publié sur le site de Valmorency (Association pour la promotion de l’histoire et du patrimoine de la Vallée de Montmorency) : www.valmorency.fr

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