Les « Jurys de l’Histoire valmorencéenne »

4ème jury : le mardi 16 novembre 2010 à la salle de La Croix-Blanche à Saint-Leu-la-Forêt

« La mort du prince de Condé : suicide ou meurtre ? »


   

Le Prince de Condé                                              Sophie Daws


Les quelque 150 personnes participant à ce « jury » ont reçu par e-mail ou à l’entrée de la salle la notice d’informations suivante :


BIOGRAPHIE RAPIDE DU PRINCE DE CONDÉ

Louis-Henri-Joseph, duc de Bourbon, prince de Condé, fils de Louis-Joseph de Bourbon et de Charlotte-Godefride-Elisabeth de Rohan-Soubise, naît le 13 août 1756. Il épouse à quinze ans en 1771 sa cousine, la princesse Louise, Thérèse, Bathilde d'Orléans (1750-1822), fille de Louis-Philippe d'Orléans. Ce mariage d'amour, mêlé d'incidents romanesques, est retracé dans l'opéra comique de Laujou, l'Amoureux de quinze ans. Un enfant naît de cette union : Louis Antoine Henri de Bourbon, duc d’Enghien, né en 1772. Mais le couple ne sera pas longtemps heureux.

En 1779, à l'occasion d'un bal masqué, une altercation se produit entre la duchesse de Bourbon et le comte d’Artois, frère du Roi. Pour venger l'insulte, le duc de Bourbon se bat en duel au bois de Boulogne avec son cousin. Deux ans plus tard, en 1781, il se sépare d’avec son épouse, coupable d'avoir persiflé les Condé dans une pièce de théâtre qu'elle a montée. Dans le  même temps, il a deux filles naturelles avec une chanteuse de l’Opéra, Mlle Marguerite Catherine Michelot :

- Adélaïde Charlotte Louise (1780-1874), qui épousera en premières noces, en 1803 à Londres, Patrice-Gabriel de Bernard de Montessus (1761-1831), comte de Rully, lieutenant général, pair de France le 17 août 1815 et en secondes noces en 1833, Guy-Jacques de Chaumont (1787-1851), comte de Quitry, chambellan de l’Empereur Napoléon Ier.

- Louise Charlotte Aglaé (1782-1831).

Mais cette vie privée agitée est éclipsée par la brillante valeur que déploie le duc de Bourbon, sous le commandement du duc de Crillon, en 1781, au siège de Gibraltar, où il est blessé à côté du comte d'Artois, son ancien rival.

Pendant la Révolution, le prince suit son père dans l’émigration, et commande un corps d'émigrés, qu'il a levé dans le pays de Liège. Il se distingue par son intrépidité dans la plupart des affaires où est engagée l'armée de Condé, principalement au combat de Berstheim, où il reçoit une blessure au poignet. Il deviendra ensuite gouverneur de Franche-Comté.

Après le licenciement de l'armée des princes, le duc de Bourbon se rend en Angleterre avec son père, le prince de Condé. C'est là qu'en 1804, il a la douleur d'apprendre la mort de son fils, le jeune duc d'Enghien, exécuté dans les fossés du château de Vincennes. Cette perte, dont il ne se consolera jamais, lui enlève tout espoir de voir se perpétuer le nom de Condé, car si la duchesse de Bourbon vit encore, depuis longtemps séparée de son mari, elle a passé des plaisirs scandaleux de sa jeunesse aux mortifications d'une ascète. Elle mourra, le 10 janvier 1822, laissant à son neveu, le duc d'Orléans, une fortune considérable.

Durant le premier Empire, le duc de Bourbon reste à Londres, où il mène grand train. C’est là qu’il rencontre, en 1810, Sophie Dawes (cf. sa biographie). Pendant les Cent-Jours, le duc de Bourbon essaie, sans succès, de diriger un soulèvement en Vendée. À la restauration de 1815, il est nommé colonel-général de l'infanterie légère et pair de France. Mais il se tient à l'écart d'une cour où il lui faudrait côtoyer le prince de Talleyrand, dans lequel il ne peut voir que l'assassin de son fils1. Les idées nouvelles, d'ailleurs, répugnent à cet esprit attaché aux traditions de l'ancienne monarchie.

Lorsque, le 13 mai 1818, la mort de son père fait passer sur sa tête le titre et le nom de prince de Condé, il continue de se faire appeler duc de Bourbon. Héritier de la charge de grand maître de la maison du roi, il ne paraît à la cour que pour y remplir, à de rares intervalles, ses devoirs d'étiquette. Ce n’est qu'après l’assassinat du duc de Berry, le 15 février 1820, par Louvel, qu'une véritable réconciliation s'opère entre le prince de Condé et le reste de la famille royale. Il accourt aux Tuileries, et, oubliant ses vieux griefs de Versailles et de Quiberon, il tombe dans les bras du père du duc de Berry, Charles X. À partir de ce jour, le duc partage son existence entre le Palais-Bourbon - où l'appellent de temps à autre les devoirs de sa charge - Chantilly, sa résidence favorite, et Saint-Leu, sa « campagne » d’été. Avec son décès, intervenu le 27 août 1830, s’éteint l’illustre dynastie des princes de Condé. Le duc d’Aumale, son filleul et petit-cousin, fils de Louis-Philippe, reçoit son patrimoine, mais se voit refuser le droit de porter son nom et ses titres, ce qui ne l’empêchera pas de titrer son fils, Louis-Philippe Marie Léopold (1845-1866), prince de Condé.


BIOGRAPHIE RAPIDE DE SOPHIE DAWES, BARONNE DE FEUCHÈRES

Sophie Dawes, naît à l’île de Wight le 20 septembre 1790. Elle est fille de Richard Dawes (1751-1828), pêcheur d’huîtres et contrebandier. Tant que le père est vivant, la famille réussit à vivre à peu près correctement. Mais après la mort du chef de famille en 1796, la mère a du mal joindre les deux bouts et place Sophie à l’âge de 13 ans, chez un agriculteur en tant que servante. La jeune fille devient femme de chambre à Portsmouth, puis gagne Londres où elle exerce divers métiers, dont celui de vendeuse d’oranges à Covent Garden et de courtisane à Piccadilly. C’est là qu’elle rencontre le duc de Bourbon, qui s’éprend d’elle. Ce dernier l’installe en 1812 dans une magnifique maison de Queens Square Bloomsbury et lui fait donner une éducation adéquate. C’est ainsi qu’elle apprend le français, le latin, le grec, la musique et surtout, les bonnes manières. À la chute de Napoléon, en 1814, le duc rentre en France. Il est rejoint, après les Cent-Jours, par Sophie. Pour éviter le scandale et permettre à sa maîtresse de paraître à la Cour, le duc de Bourbon, devenu prince de Condé après le décès de son père (mais il ne veut pas en porter le titre), lui fait épouser en 1818 son aide de camp, le chef de bataillon Adrien Victor Feuchères, originaire de Nîmes. Il la fait passer pour sa fille naturelle, la dote richement et obtient pour son mari un titre de baron.

La jeune mariée déclare s'appeler Sophie Dawes, fille de Richard Clark, esquire à Southampton, et de Jeanne Walker,  son épouse, veuve de William Dawes, attaché de son vivant à la compagnie des Indes, mort au Cap le 16 juin 1812. La vérité est que si elle se nomme bien Sophie, le reste est de pure invention. Lorsqu’elle mourra, les héritiers du sang obtiendront une décision judiciaire établissant qu'elle s'appelait Sophie Dawes, née à l'île de Wight, de pauvres pêcheurs. William Dawes était son frère et non son mari.

Le baron de Feuchères, qui ignorait la nature exacte des relations unissant le duc à la belle Anglaise, finit par découvrir en 1822, la nature des relations qu'entretient son épouse avec le prince de Condé. Humilié d'avoir été à peu près le seul à ignorer ce "secret de Polichinelle" qui fait jaser le Tout-Paris, il quitte sa femme, lui restitue sa dot, et lui impose en mars 1824 une séparation officielle qui fait scandale, privant la baronne de Feuchères de son statut mondain. Elle se voit interdire de paraître à la Cour et dans les salons à la mode.

La baronne de Feuchères n’aura alors de cesse que de revenir en cour et d’arrondir sa fortune. Elle use de son ascendant, de plus en plus accentué, sur le duc de Bourbon pour lui arracher, à force de harcèlement, le 30 août 1829, la signature d’un testament en faveur du duc d’Aumale, un des fils de Louis-Philippe, duc d’Orléans. Ce dernier réussit, au début de 1830, à faire lever par son cousin, le roi Charles X, l’exclusion infâmante de la baronne de Feuchères, qui retrouve alors avec délice les salons parisiens. Son nouveau protecteur, Louis-Philippe, cerise sur le gâteau, devient roi à la fin du mois de juillet 1830. C’est alors qu’intervient, le 27 août suivant, la mort suspecte du duc de Bourbon, qui a enfin accepté de porter le titre de prince de Condé après les « Trois Glorieuses » (27, 28, 29 juillet 1830).

La baronne hérite d’une fortune estimée à plus de dix millions de francs, une somme énorme pour l’époque. Elle devient notamment propriétaire du château et du parc de Saint-Leu, dont les revenus lui ont déjà été attribués par le duc de Bourbon en 1824. Elle se retire d’abord dans sa propriété de Mortefontaine dans l'Oise, puis en 1837, elle réalise ses actifs français et vend notamment son domaine saint-loupien par lotissement. Elle va jusqu’à faire raser le bâtiment qui a été le théâtre du drame. Une grande partie de la forêt de Montmorency est menacée de démembrement. C’est alors qu’une intervention d’une quinzaine de maires de la Vallée de Montmorency fait échouer le projet.

La baronne de Feuchères, honnie en France, se retire en Angleterre en 1837. Elle se fait construire une maison dans le domaine de Bure Hommage, près de Christchurch, et une belle demeure à Hyde Park Square, à Londres. Sa mère est ramenée à un couvent de Hammersmith, où elle meurt âgée de près de 90 ans. Dans ses dernières années, comme pour se repentir de ses actes, Sophie Dawes se convertit au catholicisme et fait des dons importants aux œuvres de charité (Elle est considérée dans l’île de Wight comme une bienfaitrice). Elle se déclare même prête à payer, de sa propre cassette, les 2 millions que, dans son testament, le Prince de Condé a demandé de faire verser (sous formes d'annuités) à une fondation chargée d'aider matériellement les enfants et petits-enfants des anciens combattants de la Vendée Royaliste (Vendée Militaire). En effet, Louis-Philippe - qui déteste les Vendéens, les Chouans et les Légitimistes de la Vendée - et son fils, le Duc d'Aumale, ont refusé d'appliquer cette clause testamentaire et l’ont fait casser par le Tribunal d'instance de la Seine. Ils iront même jusqu’à empêcher, par voie judiciaire, la baronne de payer à leur place !

Devenue hydropisique, Sophie Dawes, baronne de Feuchères, décède le 15 décembre 1840 d'une sorte d’angine. Comme l’écrit un de ses biographes : "Elle a été étouffée rapidement, comme étranglée par une main invisible".

Comme le divorce n’existe pas à l’époque (ou plutôt n’existe plus, depuis 1815), le baron Adrien de Feuchères, bien que séparé de corps et de biens par décision judiciaire en 1829, hérite d’une grande partie des biens de son ex épouse. Refusant de percevoir pour lui-même un sou de cette fortune qu'il considère comme « le salaire du vice », il la consacre entièrement à des œuvres de bienfaisance et de charité : à Nîmes et à sa région, dont il est originaire, aux hôpitaux de Paris et à l’armée (pour 100 000 francs). Le reste de la fortune de la baronne revient à sa nièce, Sophie Thanaron, qui deviendra Mme Corbin et qui habitera le château de Mortefontaine jusqu’à sa mort en 1901.


LA MORT DU PRINCE DE CONDÉ : AGENDA DES PREMIERS ÉVÉNEMENTS

Le matin du 27 août, à huit heures, suivant l'ordre qu'il en a reçu la veille, le valet de chambre Lecomte se rend à l'appartement de son maître. Il traverse le grand corridor, ouvre la porte du petit cabinet de toilette, dont il a la clef, et frappe à la porte de la chambre à coucher. Il n'obtient pas de réponse. La porte est fermée en dedans par un verrou. Pensant que le prince est encore endormi, Lecomte sort, et attend pendant quelques minutes le réveil de son maître. Sur ces entrefaites, arrive le premier chirurgien du prince, M. Bonnie, qui vient faire son service. Il frappe à son tour. Même silence.

Lecomte et M. Bonnie reviennent tous deux faire à la porte de la chambre à coucher une nouvelle tentative. Aucune réponse.

Inquiets de ce silence, qui présage un malheur, le chirurgien et le valet de chambre se transportent chez M. de Lavillegontier. Il est sorti depuis six heures du matin : il a appris que, la veille, le curé de Saint-Leu a été insulté par un colporteur, et il a voulu s'assurer par lui-même de ce fait, assez grave, vu l'état des esprits.

Lecomte, cependant, et M. Bonnie se décident à aller chez Mme de Feuchères, qu'ils trouvent « profondément endormie ». Réveillée en sursaut, avertie de ce silence inquiétant, elle se lève à la hâte, et, à moitié vêtue, se précipite vers l'appartement du prince. Elle l'appelle à haute voix. Puis, à grands cris : « Monseigneur! Monseigneur, ouvrez ! C'est moi, Monseigneur !... » Rien ne répond. Alors, elle donne l'ordre d'enfoncer la porte.

Le valet de chambre Dubois va chercher une masse de fer. Un autre valet, Manoury, en frappe la porte à coups redoublés : un panneau cède, M. Bonnie, chirurgien, se glisse le premier par cette ouverture. Manoury et Lecomte le suivent.

Manoury s'est dirigé à grands pas vers le lit : il est vide, découvert et affaissé. La chambre est à peine éclairée par la lueur que laissent filtrer les volets, et c'est à l'aide de la faible clarté que jette dans l'âtre une bougie sur le point de s'éteindre, que Manoury et M. Bonnie entrevoient le prince, debout, contre la fenêtre du nord, la joue droite appuyée contre le volet, immobile, dans la position d un homme qui écoute.

M. Bonnie se précipite vers le prince, écarte une chaise placée auprès de lui et qui lui barre le passage. Manoury saisit son maître dans ses bras, veut le reporter dans son lit : le corps est raide, le visage et les mains sont froids. On ouvre les volets de la fenêtre du levant. Alors, on voit que le corps du prince est pendu par un mouchoir à l'espagnolette de la croisée. La tête est inclinée sur la poitrine, les genoux sont ployés, les bras raidis et pendants, l'extrémité des pieds touche le tapis.

M. Bonnie veut couper le mouchoir. Mais, comme il a déclaré que le prince est mort et que tout secours est inutile : «  Qu'allez-vous faire ? s'écrie Manoury : on nous accuserait d'un crime, et nous sommes tous innocents ».

On ouvre alors la porte. Les gens de la maison, les grands officiers, se pressent dans la chambre : on a retenu Mme de Feuchères dans une pièce voisine, pour lui épargner ce triste spectacle. Bientôt, M. Louis-Spiridion Frain, comte de Lavillegontier, pair de France, premier gentilhomme de la chambre de S. A. R. fait évacuer la chambre, et les portes de l'appartement sont fermées par son ordre jusqu'à l'arrivée des autorités, qu'on a été prévenir.

À neuf heures trois quarts, le maire de Saint-Leu, Pierre-Gervais Tailleur, arrive au château, accompagné de son adjoint, M. Leduc, et d'un membre du conseil municipal, M. Vincent Saint-Hilaire. M. Letellier, chirurgien, s'y rend au même moment. En présence de ces trois personnes, le maire reçoit les déclarations de M. Bonnie, de Lecomte, de Manoury et de Leclerc. Il rédige son procès-verbal.

Dès onze heures, la nouvelle de la mort est portée à Paris, au Palais-Bourbon. À onze heures et demie, le roi Louis-Philippe la reçoit, au Palais-Royal, et ordonne immédiatement à M. de Rumigny, l'un de ses aides-de-camp, au baron Pasquier, président de la Chambre des Pairs, et au marquis de Sémonville, grand référendaire de la même Chambre, de se rendre à Saint-Leu, pour y réunir tous les renseignements possibles sur l’événement. Ils partent accompagnées du général Lambot, officier de la maison du duc de Bourbon (qui a passé la nuit à Paris), de M. Cauchy, archiviste de la Chambre des Pairs, et de M. Guillaume, secrétaire du cabinet du Roi. Ils arrivent à Saint-Leu, à trois heures, en même temps que M. le Juge d'instruction de Ponloise, M. le Procureur du roi de l'arrondissement, et deux docteurs en médecine, MM. Godard et Deslions, dont le ministère a été requis par la justice.

À une heure de relevée, Jean-Marie de la Rousselière-Clouart, juge de paix du canton d'Enghien, assisté de Jean-Baptiste Flan, ancien huissier, demeurant audit Enghien, arrive sur les lieux. Il donne l'ordre de décrocher le corps et de le replacer sur le lit.

À trois heures de relevée, Armand Soret de Boisbrunet, juge d'instruction près le tribunal de première instance de l’arrondissement de Pontoise, accompagné de Charles-Ernest Vinnet, juge auditeur, faisant fonctions de procureur du roi, en l'absence et par empêchement du  procureur du roi près ledit tribunal, et assisté de Jean-Claire Petit, greffier, arrivent au château de Saint-Leu suite à une lettre adressée par le comte de Lavillegontier, premier gentilhomme du duc de Bourbon.

En même temps, une nouvelle visite du corps est effectuée par les docteurs Godard, chirurgien en chef, et Deslions, médecin en chef de l'hospice de Pontoise, qui dressent un procès-verbal concluant « que le prince a probablement succombé à une asphyxie par une strangulation, mais que l'ouverture du corps est nécessaire pour déterminer d'une manière précise la cause de la mort ».

À neuf heures du soir, les docteurs Marc, Pasquier et Marjolin, envoyés par le roi, arrivent au château. Nouvelle constatation de l'état du corps, sur l'invitation des magistrats, nouvelle confirmation des observations précédentes.

Le 28 août, au matin, le procureur général Bernard (de Rennes) fait procéder à une autopsie par les docteurs Marc, Marjolin et Pasquier et rédige un procès-verbal qui établit « que la mort a été la suite de la strangulation ; que la strangulation n'a pas été opérée par une main étrangère ».

Le même jour, le Moniteur officiel, organe accrédité du gouvernement, annonce « le décès de S. A. R. très-haut et puissant prince Louis-Henri-Joseph de Bourbon-Condé, duc de Bourbon, prince du sang ».

Le 30 août, le testament du prince est ouvert.

Le 4 septembre, le corps embaumé, qu'on garde depuis six jours en chapelle ardente dans l'église de Saint-Leu, est porté à Saint-Denis, pour y être enseveli dans les caveaux de la famille royale. Deux escadrons de hussards, un bataillon de troupe de ligne et la garde nationale de Saint-Leu forment l'escorte.

Le 7 septembre, la Chambre du conseil du Tribunal civil de Pontoise rend une ordonnance de non-lieu, motivée en ces termes : « Attendu qu’il résulte de l’information que la mort du prince de Condé a été volontaire et le résultat d’un suicide ; que la vindicte publique n’a, dans cette circonstance, aucun renseignement nouveau à rechercher, ni aucun coupable à poursuivre, et que la procédure est complète, déclare qu’il n’y a lieu à suivre. »

Le 9 septembre, le cœur du prince, demandé par les habitants du village, est porté à Chantilly par l’abbé Pellier de Lacroix, son aumônier, qui célèbre un nouveau service. Au cours de son oraison funèbre, il déclare que le prince est « innocent de sa mort devant Dieu ».


LES DEUX PROCÈS : CRIMINEL ET CIVIL

Pour la bonne compréhension du dossier, il faut retenir que deux procédures vont être lancées simultanément :

1. Sur le plan criminel : s’agit-il d’un suicide ou d’un assassinat ?

2. Sur un plan civil, pour annulation du testament : en cas d’assassinat, le testament est révocable si le meurtrier est le bénéficiaire du legs. Mais, même s’il est avéré que le prince s’est bien suicidé, ses héritiers naturels, les princes de Rohan introduisent une instance pour captation d’héritage.

La procédure commence par le procès criminel.


Le supplément d’enquête devant le tribunal de Pontoise

Deux libelles paraissent  en septembre 1830 :

- Appel à l’opinion publique sur la mort du prince de Condé (anonyme)

- Les Secrets de Saint-Leu., par Adolphe de Belleville

Dans le courant du mois d'octobre 1830, à la faveur de l'impression produite par ce dernier libelle, qui a été distribué gratuitement et avec profusion, les princes de Rohan lancent une demande en supplément d'instruction, signée : Jules-Armand-Louis de Rohan.

Le 1er novembre 1830, le Procureur du roi de Pontoise requiert M. le juge d'instruction d'informer sur la plainte de MM. de Rohan. L'enquête commence devant le tribunal de Pontoise.


Instruction du dossier par le juge de la Huproie

Le 2 février 1831, la Cour royale de Paris s’empare du dossier et dessaisit le tribunal de Pontoise, dans la mesure où le prince de Condé est une personne de sang royal2. L'enquête repart donc à zéro, sous la direction de M. de la Huproie, conseiller-rapporteur, nommé par la Cour.

Le 6 février 1831, M. de la Huproie ouvre son procès-verbal d’information et procède à l’audition du premier témoins, dont les dépositions, multiples pour un grand nombre, composeront une formidable enquête qui sera bouclée le 2 juin : en quatre mois, M. de la Huproie aura entendu 120 témoins et recueilli 231 dépositions.

Notons que Mme de Feuchères sera entendue à trois reprises, toujours comme témoin, jamais comme accusée. Et pourtant, par une violation de la loi jusque-là sans exemple, elle obtient communication de l’instruction criminelle.

Durant toute l’enquête, du premier au dernier jour, les allées et venues se succèdent presque sans interruption entre le parquet du procureur général et le cabinet particulier de Louis-Philippe.

Le matin du 2 juin, à l’issue d’un entretien avec la famille royale (Louis-Philippe et la princesse Adélaïde), M. Persil, qui a remplacé M. Bernard (de Rennes), considéré comme n’étant pas assez fiable aux yeux du pouvoir en tant que procureur général, rend visite à M. de la Huproie. Celui-ci ne dissimule pas sa conviction absolue de l’assassinat du prince de Condé, et annonce au procureur général qu’il va déposer un rapport en ce sens, proposant notamment la mise en accusation devant la Cour d’Assises de Mme de Feuchères, du valet Lecomte, de l’abbé Briant et des époux Dupré. M. Persil met en garde M. de la Huproie sur les conséquences de son rapport et demande que soient convoqués, cette fois-ci comme témoins et non plus comme experts, les trois médecins du roi, MM. Marc, Marjolin et Pasquier. M. de la Huproie n’en voit pas l’intérêt.

Le 3 juin, dans la soirée, M. Persil, après avoir rapporté au roi la détermination de M. de la Huproie, se rend de nouveau au domicile de ce dernier. Il l’informe que « son rapport ne verra pas le jour, parce que des raisons d’État s’y opposent » et lui annonce sa mise à la retraite.

Le 4 juin, une double ordonnance du Roi met d’office à la retraite M. de la Huproie, et nomme M. Charles Theurier, son gendre, juge titulaire près le Tribunal civil de la Seine (à titre de dédommagement).

Le 5 juin, M. Brière-Valigny, président de chambre à la Cour royale de Paris, est substitué à M. de la Huproie, dans les fonctions de rapporteur de l’affaire du duc de Bourbon.


Le jugement de la Cour royale de Paris

Le 9 juin, les chambres de mise en accusation et des appels de police correctionnelle de la Cour royale de Paris sont réunies pour entendre le rapport de la procédure. Le procureur général, M. Persil, requiert qu'il n'y a pas lieu à suivre.

Le 10 juin, M. Persil requiert un supplément d’instruction ainsi que l’audition de M. M. Marc, Marjolin et Pasquier, comme témoins. Le nouveau rapporteur recevra leurs témoignages sans une seule pièce sous la main, sans avoir pris connaissance de l’affaire ! M. de Valigny, en effet, n’aura communication de l’énorme dossier que le 16 juin et c’est ce jour-là qu’il est tenu de déposer son rapport sur le bureau de la Cour !

Par chance pour ce dernier, le mandataire des princes de Rohan présente, le 16 juin, avant délibération de la Cour, une requête visant à obtenir un sursis à statuer, pour pouvoir communiquer un Mémoire relatif à quelques questions de médecine légale relatives au prince. Ce mémoire, qui court déjà depuis quelque temps dans le public, sous le titre Mémoire médico-légal sur la mort du prince de Condé, favorable aux thèses des princes de Rohan, a été écrit par M. Gendrin, médecin réputé. L'un des experts, le docteur Marc, médecin du roi Louis-Philippe a réfuté la théorie de ce dernier dans une brochure intitulée : Examen médico-légal sur la mort de S. A.R. le prince de Condé. La Cour consent à s'ajourner au 21 juin.

M. Brière-Valigny bénéficie donc de cinq jours supplémentaires pour lire le volumineux dossier que son prédécesseur lui a laissé. À part les trois médecins entendus sur la réquisition de M. Persil, et sur lesquels on compte visiblement pour influencer les conseillers, il ne reçoit aucune déposition nouvelle.

M. de la Huproie, en vue d’alléger le lourd fardeau assumé par M. Brière-Valigny, a pourtant informé le président Séguier que, nonobstant qu’il soit dessaisi, il tenait à sa disposition, à titre consultatif, le rapport détaillé et raisonné qu’il s’apprêtait à déposer et ses conclusions toutes prêtes. Il n’a pas été donné suite à sa proposition, pour des raisons faciles à comprendre.

La Cour regrettera, mais sans en tirer les conséquences pratiques, l’absence de cette utile contribution :

« La Cour a dû regretter, dans l’intérêt de la vérité, que la retraite de M. de la Huproie au moment où elle allait être appelée à prononcer, l’ait privée des indications précieuses que ce magistrat pouvait lui donner mieux que tout autre, et sur les détails de cette immense instruction et sur le degré de confiance qu’elle pouvait accorder aux divers témoignages. On sent, en effet, qu’un nouveau rapporteur, quels que fussent son zèle et sa capacité, ne pouvait pas connaître aussi bien l’instruction, après un examen de douze à quinze jours, que celui qui l’avait faite et s’en était presque uniquement occupé depuis cinq mois. »

Le 21 juin, la Cour de Paris, qui siège pendant deux heures à huis clos, rend l’arrêt suivant :

« La Cour, après en avoir délibéré, considérant qu’il n’est pas établi que la mort de Son Altesse Royale le duc de Bourbon, prince de Condé, soit le résultat d’un crime, dit qu’il n’y a lieu à suivre ».


Pourvoi en cassation

L’article 88 de la loi du 27 ventôse an VIII confère au procureur général près la Cour de cassation le droit et la faculté de se pourvoir contre les jugements et arrêts, dans l’intérêt de la loi. Il ne le fait pas, et pour cause : ce procureur n’est autre que M. Dupin, qui a servi d’intermédiaire dans la rédaction du testament du duc de Bourbon en faveur du duc d’Aumale !

Le 24 juin, c’est le prince Louis de Rohan, en tant que partie civile, qui forme un pourvoi contre l’arrêt de la Chambre des mises en accusation. Le dossier de l’affaire arrive à la Cour de cassation démuni du mémoire relatant les faits et les circonstances sur lesquelles il se fonde. Une main restée inconnue l’a soustrait !

Le 23 juillet, la Cour de cassation, siégeant en présence de l’avocat général Voysin de Gartempe, remplaçant le procureur Dupin, qui a préféré ne pas se trouver dans une position embarrassante, rend après deux journées de plaidoiries un arrêt de pure forme :

« La Cour… attendu que le ministère public ne s’est point pourvu contre l’arrêt attaqué… déclare M. le prince de Rohan non recevable dans son pourvoi et le condamne à l’amende ».

L’affaire est désormais close sur le plan pénal. L’arrêt rendu a l’autorité de la chose jugée. Il convient de remarquer que la Cour de cassation n’a pas cru bon de casser le jugement de la Cour de Paris, au vu des multiples fautes ou erreurs de procédure que l’ensemble du dossier a pu connaître au cours de son déroulement, ce qui est normalement son rôle.

« M. Gustave de Beaumont, substitut du procureur du roi près le Tribunal de première instance de la Seine, avait dans son dossier relatif au procès intenté au sujet du testament de S. A. R. monseigneur le duc de Bourbon, deux pièces qui donnaient de l’inquiétude aux adversaires de MM. les princes de Rohan-Guémenée. On tenta quelques démarches pour l’amener à s’en dessaisir. Mais ces efforts furent vains auprès d’un magistrat trop profondément pénétré du sentiment de ses devoirs pour y manquer aussi gravement. On imagina alors de l’envoyer aux États-Unis, sous le prétexte d’y aller étudier le système pénitencier des prisons. Après son départ, les pièces compromettantes disparurent du dossier, lequel dans ce nouvel état plus favorable fut remis à un autre magistrat ». (Notice historique sur la vie et la mort de S. A. R. Mgr le duc de Bourbon, par le comte A.-S. de Villemur, p. 118.)


Procès civil

Reste à la justice de se prononcer au civil sur la demande en nullité du testament. L'affaire est jugée devant le tribunal de première instance de la Seine. Les plaidoiries commencent le 9 décembre 1831, sous la présidence de M. Debelleyme. Me Hennequin se présente pour les princes de Rohan, Me Lavaux pour la baronne de Feuchères, Me Dupin jeune pour le duc d'Aumale.

Bien que la cause ait été jugée sur le plan correctionnel, les défenseurs des princes de Rohan saisissent l’occasion de cette nouvelle procédure pour essayer de prouver, au moins devant l’opinion publique que 1° Le prince ne s'est pas suicidé 2° Il n'a pas testé librement. Les plaidoieries contradictoires sont longues et extrêmement argumentées de part et d’autre.

Le 22 février 1832, le président Debelleyme prononce un jugement longuement motivé, dans lequel le tribunal « … attendu que de tous ces faits résulte la preuve que le testament attaqué est bien l'expression de la volonté du testateur : déclare inadmissibles et non pertinents les faits articulés par les princes de Rohan, dit qu'il n'y a lieu à en faire la preuve, les déclare mal fondés en leurs demandes et conclusions principales, incidentes et additionnelles, tant contre le duc d'Aumale que contre la baronne de Feuchères, et les en déboute... ».

Le jugement du 22 février ne met pas fin à ces débats. Les princes de Rohan ont publié et largement diffusé, un mois avant le jugement, un libelle ayant pour litre : Observations de Me Hennequin, avocat, sur l'instruction relative à la mort du prince de Condé, ce qui est contraire aux usages. Mme de Feuchères en demande la suppression. Mais le tribunal de première instance se déclare incompétent, attendu que l'écrit n’a pas été produit au cours de l'instance. Mme de Feuchères s'adresse alors au tribunal correctionnel, et M. l'abbé Briant, aumônier de la baronne, s’estimant diffamé, porte également plainte. Cette affaire sera appelée à trois reprises à l'audience de la 7ème chambre de police correctionnelle, les princes de Rohan soulevant à chaque fois des questions de procédure. Le 8 juin 1832, ils sont condamnés, dans la personne de M. Louis de Rohan, à trois mois de prison, 4,000 francs d'amende. Le jugement ordonne la saisie et la suppression du Mémoire de Me Hennequin.


LA MORT MYSTÉRIEUSE DU NEVEU DE LA BARONNE DE FEUCHÈRES

James Daw, alias Dawes, baron de Flassans, neveu de la baronne de Feuchères, né à St-Helens, île de Wight, le 14 novembre 1799, décède à l’Hôtel Meurice à Calais le 18 juillet 1831 d'un mal inexpliqué.

Deux documents peuvent être versés au dossier :

- « La célèbre baronne de Feuchères (Sophia Dawes) est arrivée dans notre ville, venant de Douvres, lundi 18, à quatre heures après-midi. Elle était accompagnée d’une dame Becquey, d’un domestique, de M. Darmaing, rédacteur en chef de la Gazette des Tribunaux, et d’un de ses neveux, M. James Dawes, baron de Flassans, jeune homme de trente-deux ans, qui remplissait sous les auspices de sa tante la charge d’écuyer auprès de l’infortuné prince de Bourbon-Condé. La traversée, qui s’était faite à bord du paquebot à vapeur anglais le Sovereign, avait été assez longue, et le baron de Flassans, incommodé du mal de mer, avait fait quelques efforts pour vomir. Descendu à terre, il n’avait plus éprouvé aucun malaise, avait été à la douane pour faire expédier sa voiture, s’y était fait remarquer par ses manières distinguées, et avait dîné à l’hôtel Meurice avec goût et appétit. Mad. de Feuchères l’en félicitait et lui offrait du fromage. Il tend son assiette et tombe en même temps à la renverse. Quelques minutes après, il était mort, sans avoir pu proférer une seule parole. Il était alors huit heures. Avant dix heures, Mad. de Feuchères et M. Darmaing roulaient ensemble sur la route de Paris. Mad. Becquey fut chargée de faire rendre les derniers devoirs aux restes du malheureux jeune homme ». (L’Indicateur de Calais  -   24 juillet 1831)

- « Un de ses neveux, un jeune Anglais nommé James Dawes, à qui le prince de Condé fit don de la baronnie de Flassans, à laquelle il emprunta son titre, suit Mme de Feuchères dans un voyage à Londres, où elle va mettre en sûreté une partie de ses richesses nouvelles. Fier de sa récente fortune, ce jeune homme a revu ses anciens camarades. Il les a réunis dans un banquet. Là, racontant aux convives le drame de Saint-Leu et révélant des détails jusqu'alors ignorés, il s'écrie : « Cette nuit du 26 au 27 août, je l'ai passée à Paris. Sans cela je me verrais accusé comme ma tante ». Mme de Feuchères, avertie de cette incartade, dont le vin était peut-être la seule cause, prend ses mesures en conséquence. Le baron de Flassans, devenu dangereux ou suspect, débarque à Calais pour retourner à Paris. Pendant la nuit, il meurt d'une attaque d'apoplexie, d'une colique néphrétique ou de tout autre mal imprévu ». (Jacques Crétineau-Joly, Histoire de Louis-Philippe d'Orléans et de l'Orléanisme, vol. 2. , Lagny frères, 1863, p. 77).


BIBLIOGRAPHIE RAPIDE

(Classement chronologique. La plupart de ces livres sont numérisés, sur Google ou sur Gallica, sauf les plus récents)

- Antoine-Louis-Marie Hennequin, Plaidoyer de M. Hennequin, avocat pour les Princes de Rohan contre le Duc d'Aumale, G. Warée libraire, 1832, 179 p.

- Pélier de Lacroix (abbé), L'assassinat du dernier des Condé, démontré contre la baronne de Feuchères et ses avocats, suivi d'observations sur les procès verbaux et de pièces importantes et inédites concernant l'enquête, le fameux testament et son procès, vol. 1, Librairie moderne de Levasseur, 1832, 154 p.

- François Briquet de Lavaux, Amédée Lefebve, Examen de la procédure criminelle instruite à Saint-Leu, à Pontoise, et devant la Cour royale de Paris, sur les causes et les circonstances de la mort de S.A.R. le duc de Bourbon, prince de Condé, Imprimerie de Plassan et Cie, 1832, 400 p.

- Joseph Fr. Michaud, Louis Gabriel Michaud, Biographie universelle, ancienne et moderne, article Condé , Michaud frères, 1838, vol. 61, pp. 254-266.

- A. R. de Villemur (Comte), Monseigneur le Duc de Bourbon : Notice historique sur la vie et la mort de son Altesse Royale. Documents inédits, E. Dentu, 1854, 236 p.

- Armand Fouquier, Causes célèbres de tous les peuples, Vol. 3, H. Lebrun, 1860.

- Alfred François Nettement, Histoire de la Restauration, 5 tomes, Lecoffre Fils et Cie, 1860.

- Jacques Crétineau-Joly, Histoire de Louis-Philippe d'Orléans et de l'Orléanisme, vol. 2. , Lagny frères, 1863, p. 77).

- Antoine-Ernest Billault de Gérainville, Histoire de Louis-Philippe, Tome 3, autoédité, 1875, 602 p.

- Louis André, La mystérieuse baronne de Feuchères, Perrin et cie, 1925, 282 p.

- Dominique Paladilhe, Le prince de Condé : Histoire d'un crime, Pygmalion, 2005, 200 p.

- Pierre Cornut-Gentille, La baronne de Feuchères (1790-1840) : la mort mystérieuse du duc de Bourbon, Perrin, 2000, 255 p.

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TEXTE DE « L’AUDIENCE », lu par :

- Hervé Collet, président de Valmorency, auteur du scénario : le « président du jury »

- Juliette Degenne, comédienne : la lectrice

- Claude Lesko, comédien : le lecteur.


Le président du « jury »

Commençons par camper le décor. L’affaire que nous examinons se passe au château de Saint-Leu, qui sera détruit en 1838. Il n’est pas anodin de rappeler que c’est là qu’ont vécu, étant enfants, le roi Louis-Philippe et sa sœur, qui ont eu pour gouvernante la célèbre pédagogue, Mme de Genlis. Après l’épisode de la Révolution, la propriété a échu en 1804 à Louis Bonaparte et sa femme, la future reine Hortense, qui deviendra duchesse de Saint-Leu. Puis Louis-Joseph, prince de Bourbon-Condé l’a occupé l’été, après la chute de Napoléon. Au fait, comment doit-on dire : duc de Bourbon ou prince de Condé ?

Juliette

Lorsque la mort de son père, le 13 mai 1818, fait passer sur sa tête le titre et le nom de prince de Condé, il continue de se faire appeler duc de Bourbon. Il aurait dû prendre le titre de prince de Condé, mais il s’y refuse, ne voulant pas, dit-il, « porter un nom qui devait périr avec lui », puisqu’il a perdu son fils unique, le duc d’Enghien en 1802. Le 8 août 1830, au moment de signer une lettre de réponse au nouveau roi, le duc de Bourbon paraît hésiter pour ajouter à sa signature le nom de Condé. Il se lève pour aller chercher la dépêche qui lui a été adressée et voir si Louis-Philippe lui a donné le titre de prince de Condé. Il revient avec la lettre en disant : « Oui, l’adresse est : Prince de Condé » et il signe de ce patronyme. Sur la suggestion de Mme de Feuchères, après les remous des journées révolutionnaires de juillet 1830, le duc de Bourbon décide de ne plus porter d’autre titre que celui de prince de Condé, plus populaire que celui de Bourbon.

Président

Il faut donc s’attendre, dans les textes que nous allons évoquer, à trouver plus souvent le nom de duc de Bourbon que celui de prince de Condé. Rappelons tout d’abord qu’il a 74 ans au moment de sa mort. Aujourd’hui, on dirait que c’est un senior. Mais au 19ème siècle, c’est déjà un homme âgé, couvert de blessures et portant encore le deuil de son fils unique. Mais, ne nous trompons pas, il a toute sa tête et s’adonne encore à ses passions : la chasse, le whist et… bien d’autres plaisirs de la vie. Présentez-nous un peu son caractère.

Lecteur

« Malgré ses travers, son inégalité d’humeur, et d’autres graves défauts de caractère, le duc de Bourbon était aimé : il avait su se concilier l’attachement général. On lui pardonnait sa brusquerie, ses emportements, sa violence même, en raison de son excellent coeur. Dans le commerce habituel de la vie, et plus encore dans l’intimité, il portait un esprit d’aménité douce et bienveillante : c’était le trait saillant, caractéristique de sa nature. D’un naturel peu communicatif, il n’en était pas moins affable et accessible à tous. Toujours empressé à soulager ses semblables, sa charité était inépuisable ; il ne cherchait qu’à faire des heureux. Sans doute, il souffrait impatiemment qu’on lui demandât ; mais là où il apercevait ou on lui faisait voir un besoin véritable, il épanchait sans ostentation sa main secourable, des trésors de bonté ». (p. 138)

Président

Passons maintenant à la baronne de Feuchères. Elle a environ 37 ans. À vrai dire, on ne connaît pas avec exactitude sa date de naissance. Nous citons donc l’âge qu’elle déclare lors du procès en novembre 1830. Vous avez sous les yeux sa biographie, mais il est bon de camper quelques traits saillants de son personnage, car ils sont de nature à éclairer le dossier qui nous occupe.

Lectrice

« Son ascendant sur le prince est prodigieux. Personne en aucun temps n’a pu opposer de contrepoids à son influence, de résistance à ses volontés. À contrecarrer ses desseins ou ses caprices, tous ont également échoué : elle a eu raison de la famille du prince aussi bien que de ses serviteurs. Tout le monde a dû baisser pavillon devant elle, à peine de tomber en disgrâce, ou, autrement, d’être contraint de désemparer ». (p. 138)

Lecteur

« Habile à mettre à profit sa beauté et les charmes de son esprit, suppliante quand il le faut, violente et terrible quand il s’agit d’achever la victoire que l’adresse et la ruse ont commencée, madame de Feuchères exerce un pouvoir souverain, tyrannique, sur ce sauvage Hippolyte, intrépide sur le champ de bataille, timide dans la société loin de laquelle ses goûts et ses chagrins l’ont retenu; homme que trouble d’une manière sensible l’arrivée d’un étranger près de lui, réservé, vivant tout en lui-même, craignant avant tout de devenir l’objet des conversations et de la critique, également impuissant à soutenir les prières et les invectives d’une femme dont sa vieillesse est, pour ainsi dire, enivrée, et contre laquelle il ne sait trouver d’autre ressource que la fuite ».

(Plaidoyer de Me Hennequin pour les princes de Rohan, Paris, Warée, 1832, p. 201. )

Président

Avant d’aborder la question de la mort du prince, versons au dossier un premier témoignage sur l’état des relations entre nos deux protagonistes.

Lecteur

Il vient du dentiste Hostein lors du procès en correctionnelle en 1831.

« Après avoir dit d'abord que « les peines du prince lui avaient paru causées par une mésintelligence plus ou moins prononcée entre lui et la baronne », Hostein alla bientôt jusqu'à dire qu'il aurait conseillé au prince de briser des liens qu'il ne pouvait plus porter. Le prince lui aurait répondu :

« Vous croyez cela si facile. Quand on a soixante et onze ans, il est presque impossible de se soustraire à l'empire d'anciennes habitudes ; je l'ai tenté plusieurs fois, et toujours sans succès ; avez-vous quelquefois vu une mouche effleurer une toile d'araignée; pour peu que sa patte y touche, elle y reste, et l'animal vorace lui jette un fil qui l'enlace et la met à sa discrétion. En bien ! me voilà ! ».


La mort du prince

Président

Arrivons donc à la mort du prince. Les circonstances de sa découverte sont rapportées dans la notice que vous avez reçue à l’entrée, ainsi que les grandes lignes de la première enquête qui a suivi. Nous nous contenterons d’étudier, dans un premier temps, comment le décès a été interprété.

Lecteur

Il convient de remarquer que les premiers enquêteurs, qu’ils soient magistrats ou médecins, sont très prudents dans leurs constats et se contentent de déclarer que le corps du prince est « suspendu ». C’est le procureur général Bernard, dépêché par le roi Louis-Philippe qui, après avoir établi « que la mort a été la suite de la strangulation », ajoute que « la strangulation n'a pas été opérée par une main étrangère ».

Lectrice

Aussitôt après l'autopsie, le procureur général fait procéder à l'interrogatoire sommaire des personnes de la maison et des gens du prince. La première personne entendue est Sophie Dawes, baronne de Feuchères, qui fait la déclaration suivante :

« Depuis les événements de juillet dernier, j'ai remarqué que le prince était tombé dans une profonde mélancolie. Il a plusieurs fois déclaré devant moi qu'il ne survivrait pas à ces événements, qu'il avait trop vécu, et d'autres propos semblables. Il répétait aussi qu'il concevait très-bien qu'on pouvait se détruire, et qu'il en avait formé le projet à l'époque des Cent-Jours, lorsqu'il était dans la Vendée. J'ajoute que, mercredi dernier, vers trois heures après midi, m'étant présentée chez lui, je le trouvai écrivant une lettre, qu'il cacha à mon arrivée, et qu'il refusa de me laisser voir, disant que c'était une chose trop triste. Au surplus, je sais qu'il était très effrayé depuis le mois de juillet, et qu'il manifestait souvent la crainte qu'on vînt envahir le château ».

Président

La baronne de Feuchères induit donc dès le départ l’idée de suicide, suite à la tristesse ou la mélancolie du prince. Les autres témoignages vont s’enchaîner sur ce thème.

Lecteur

Le baron de Flassans, neveu de la baronne : « J’ai remarqué que, depuis le mois dernier, il était triste et silencieux ».

Lectrice

Le baron de Préjean, gentilhomme de la chambre du prince : « Depuis les événements du mois de juillet, le prince était inquiet, triste, et ne nous adressait que rarement la parole. Il disait qu'il avait peur pour nous, pour ceux qui l'entouraient, et il répétait qu'il avait trop vécu, que c'était trop de voir deux révolutions ».

Lecteur

M. le vicomte de Belzunce, gentilhomme de la chambre du prince : « Depuis les événements de juillet dernier, le prince m'a paru profondément affecté, et je lui ai entendu dire : ‘J'ai trop vécu ; voir deux révolutions, à mon âge, cela me tuera’ ».

Président

Il en sera de même pour tous les autres témoignages produits par les valets du prince. La confirmation de la « tristesse » du prince est apportée par la découverte dans la cheminée du prince de fragments de papier déchirés et à moitié calcinés. On cherche alors à recomposer l'écrit démembré, sans succès. Mais, le 28, le procureur général Bernard (de Rennes), informé de la découverte des fragments, s'écrie : « La vérité est là, il faut la trouver ! ». Avec M. Guillaume, il passe plusieurs heures à rapprocher les fragments et arrive à recomposer deux écrits, dont l'un, sauf quelques corrections, est la copie de l'autre.

Lectrice

Voici donc le texte reconstitué par le procureur :

« Saint-Leu et ses dépend appartiennent à votre roi Philippe. Ne pillés ni ne brûlés le château ni le village. Ne faites de mal à personne ni à mes amis, ni à mes gens. On vous a égarés sur mon compte, je n'ai qu'à mourir en souhaitant bonheur et prospérité au peuple français et à ma patrie. Adieu pour toujours. L. H. J. De Bourbon, Prince de Condé. P. S. Je demande à être enterré à Vincennes, près de mon infortuné fils ».

Lecteur

Le procureur pense tenir là une preuve absolue du suicide du prince et conclue magistralement :

« La résolution d'attenter à une vie, que des terreurs continuelles et chimériques lui avaient rendue insupportable, se manifeste si clairement par cet écrit, qu'il suffirait à lui seul pour convaincre irrésistiblement d'une vérité acquise d'ailleurs par tous les éléments de l'information, et sans qu'aucune circonstance se soit rencontrée qui pût donner la moindre ouverture à toute autre supposition. »

Lectrice

Le 2 septembre 1830, le procureur du roi près le tribunal de Pontoise présente le réquisitoire suivant :

« Nous, procureur du roi près le tribunal de première instance séant à Pontoise, (…) attendu qu'il résulte, d'une manière évidente, que la mort du prince a été le résultat d'un suicide ; que la vindicte publique n'a, dans cette circonstance, aucun renseignement nouveau à rechercher, ni aucun coupable à poursuivre, et que la procédure est complète, requérons qu'il plaise au tribunal, sur le rapport de M. le juge d'instruction, déclarer n'y avoir lieu à suivre, et en conséquence ordonner le dépôt des pièces au greffe ».

Le tribunal de Pontoise confirme le 7 septembre suivant cette réquisition. L’affaire apparaît donc close.

Président

Entre temps, le testament du Prince a été ouvert le 30 août. Comme on s’y attendait, le légataire universel est le duc d’Aumale, dernier fils de Louis-Philippe. Un legs substantiel, évalué autour de 12 millions de francs (sur les quelque 73 millions de la succession), est attribué à la baronne de Feuchères qui reçoit deux millions en espèces et les propriétés suivantes : Saint-Leu, Boissy, la forêt d’Enghien (c’est-à-dire de Montmorency) avec toutes ses dépendances, Mortefontaine, le pavillon qu’elle occupe au Palais-Bourbon avec le mobilier qu’il renferme.

Lecteur

« La lecture de ce testament constitua un coup de foudre pour la plupart de ceux qui l'entendirent. L'exécuteur testamentaire, M. de Surval, ne cacha pas que c'était la baronne qui avait empêché le prince de prévoir une disposition particulière en faveur des gens de sa maison. C'était même malgré elle, et sur les instances pressantes de M. de Surval, que les indemnités et les pensions avaient été réglées aux domestiques. La déception fut cruelle. Le mot d'ingratitude fut prononcé, ce qui contribua à délier les langues. Alors, éclata librement l'indignation de tous les intéressés. On commença à douter du suicide et à parler d'attentat. L'intérêt des officiers déçus dans leurs espérances s'unit à l'intérêt de la famille de Rohan, héritière naturelle qui, comme on pouvait s'y attendre, n'était pas mentionnée dans le testament ».

Président

L’opinion publique est alertée par un premier libelle anonyme, intitulé Appel à l’opinion publique sur la mort de Louis-Henri de Bourbon, prince de Condé.

Cette brochure, attribuée à tort à l’abbé Pélier de Lacroix, aumônier du prince, est de Lafont d’Auxonne. Un deuxième libelle intitulé Les secrets de Saint-Leu, d’un certain Adolphe de Belleville paraît dans la foulée en librairie. Le scandale fait son chemin. Aussi les héritiers directs du prince de Condé, les princes de Rohan lancent-ils, dans le courant du mois d'octobre, une demande en supplément d'instruction, signée Jules-Armand-Louis de Rohan.

Lectrice

Je ferai remarquer que Mme de Feuchères, loin de se raidir, est la première à souscrire à cette demande. Dès qu’elle en est informée, elle envoie au Procureur général un exemplaire de l'Appel à l'opinion publique et demande à ce que l’enquête soit la plus approfondie possible :

« La loi m'autorise, me dit-on, de poursuivre la diffamation; mais la diffamation existe par la seule publication d'un fait faux ou vrai : une pareille poursuite ne m'offrirait pas une réparation suffisante. J'ai besoin, maintenant, d'établir que ces horribles imputations ne sont pas seulement diffamatoires, mais calomnieuses. J'invoque donc, Monsieur, tout votre zèle pour que tous les témoins soient entendus ; que les mesures les plus sévères soient prises, et que l'on interroge principalement les auteurs de ces bruits injurieux. Voilà la faveur que je demande, et j'espère que vous ne me la refuserez pas. »

Vous voyez : elle est assurée de son innocence !

Lecteur

Ou plutôt de son impunité ! Nous y reviendrons.

Président

L'enquête commence devant le tribunal de Pontoise. Puis, le 20 février 1831, une évocation devant la Cour royale de Paris ayant été obtenue, l'enquête se poursuit sous la direction de M. de la Huproie, conseiller-rapporteur. Il ne nous est pas possible de retracer ce soir toute cette enquête, qui a recueilli les témoignages de 152 personnes, soit 210 dépositions au total. La seule chose que l’on puisse dire est que lors du procès criminel, comme pendant le procès civil, que toutes les fois qu’un témoignage allait dans le sens de l’assassinat, les avocats de Mme de Feuchères et du duc d’Aumale ont trouvé une parade. Nous allons en donner trois exemples.

Lecteur

Témoignage de M de Belzunce.

« Une observation nous fut suggérée par M. de la Fontaine, son inspecteur des chasses. Elle portait sur la facilité le fermer un verrou en se trouvant soi-même en dehors de la chambre. Chacun de nous a, depuis l'événement, fait cette expérience à l'aide d'un ruban ou d'une ficelle, et elle a réussi d'une manière effrayante, lorsque le verrou, jouait facilement. En lâchant alors une des extrémités du cordon, on retire l'autre à soi, et il ne reste aucune trace ».

Lectrice

L’avocat de Mme de Feuchères n’a pas manqué pas de faire remarquer que ces essais n’ont pas porté sur la porte de la chambre à coucher, puisqu’elle avait été enfoncée, et le verrou qui la fermait avait été forcé et tordu par les coups violents portés par Manoury. Les essais en question ont été effectués sur une porte vitrée mal jointe, dont le verrou était d'un jeu plus que facile.

Lecteur

Plusieurs serviteurs du prince ont déclaré que, blessé à la main droite, et ayant eu la clavicule gauche cassée, il ne pouvait se servir de ses mains et élever les bras qu'avec peine.

Lectrice

Réplique des avocats adverses :

« Pourtant le prince faisait, à la chasse, plus habilement qu'aucun antre, le coup dit du roi ; malgré la fracture ancienne de la clavicule de l'épaule gauche, il tirait au vol et chargeait son fusil lui-même (témoignage de M. de Flassans). Or, pour faire le coup du roi, il faut, on le sait, élever beaucoup le bras gauche. M. Bonnie, seul, a pu prétendre que le mouvement du corps suffisait pour tirer en l'air. Il faut encore, de toute nécessité, que le bras gauche se rapproche du tronc et se trouve au-dessus de la tète. D'ailleurs, pour se suspendre, le prince n'avait pas eu besoin d'élever les mains plus haut que le menton (rapport de M. Pasquier). En effet, l'anneau de l'espagnolette était à six pieds et demi du sol, et le prince, qui avait cinq pieds sept pouces à peu près, avait, étant monté sur une chaise, cet anneau au niveau du cou. Rien, à l'autopsie, ne fut remarqué qui pût nuire au mouvement des bras (rapport de M. Pasquier) ; et une fracture, depuis longtemps consolidée, de la clavicule gauche, ne pouvait pas être un obstacle au mouvement des bras (rapport de M. Marjolin) ».

Lecteur

Plusieurs témoins ont assuré que le prince montait les escaliers avec peine, appuyé sur une canne, d'où ils ont conclu que le prince n'a pu monter sur une chaise.

Lectrice

Réplique des avocats :

« Ces mêmes témoins oublient que, dans l'instruction première, cette impossibilité ne leur est pas même venue à la pensée, et que toute la maison a admis, sans difficulté, que le prince s'était servi d'une chaise pour se pendre. On avouera que pour monter seul à cheval, pour se mettre en selle, il faut un plus grand effort que pour monter sur une chaise. Or, jusqu'à la fin, le prince est monté à cheval. Pouvant monter a cheval, il pouvait, à plus forte raison, monter sur une chaise (M. de Flassans, Lecomte) ».

Président

Nous allons arrêter là les exemples, faute de temps. Il faut reconnaître que les avocats défendant la thèse du suicide ont été très brillants, en s’appuyant notamment sur des témoignages qui se contredisaient.

Lecteur

Ils ont réussi à convaincre les juges de la Cour de Paris parce qu’ils étaient sous influence. Mais ils n’ont pas pu répondre aux invraisemblances flagrantes que l’opinion publique et, plus tard, les historiens, ont soulignées.

Président

Vous avez raison. Les contemporains, mais aussi les historiens, sont restés sur leur faim. Nous n’avons pas le temps d’entrer dans tous les détails des invraisemblances qui demeurent. Mais, si vous le voulez bien, pouvez-vous nous résumer celles que vous qualifiez les plus flagrantes ?

Lecteur

Je vais essayer de les récapituler :

- Le prince, malgré son courage, craignait la mort. Il considérait le suicide comme une lâcheté. La pendaison était un mode d’exécution ignomineux réservé aux condamnés. Pourquoi, en tant que chasseur, ne s’est-il pas suicidé avec un fusil ?

- Le prince fermait rarement le verrou de sa porte. Pourquoi l’aurait-il fait spécialement le soir où il avait l’intention, soi-disant, de se suicider ? Pourquoi d’ailleurs s’enfermer quand on se suicide ?

- Les pieds du prince touchaient terre. Il aurait pu se redresser d’un coup de rein au dernier moment s’il avait été encore conscient à ce moment-là. Tel qu’il était suspendu à l’espagnolette, il n’avait pas besoin de monter sur une chaise pour s’étrangler. D’ailleurs, cette chaise, en raison de l’obscurité, a été renversée lorsque le premier témoin, M. Bonnie, est entré. Ce dernier l’a replacée approximativement, mais, selon ses dires, elle était loin du corps.

- Le nœud qui entourait sa gorge faisait plus mentonnière que nœud coulant.

- Le lit a été retrouvé à un pied et demi/deux pieds du mur alors qu’il était normalement calé le long du mur. Il était si lourd qu’il fallait se mettre à deux pour le tirer.

- Le prince dormait habituellement sur le côté du lit. Or, un affaissement assez profond a été constaté au milieu du lit. Lequel lit, par ailleurs, semble avoir été refait.

- Les morceaux de papier remis en ordre par le procureur n’étaient pas présents dans la cheminée le premier jour. Ils y ont été mystérieusement retrouvés le jour suivant. Ce papier reconstitué n’était pas une lettre de suicide, mais un projet de placard que le prince avait rédigé pour préserver Saint-Leu du pillage lors des journées de juillet.

Président

Pour donner un exemple des interrogations que se pose le juge de la Huproie, nous allons visionner un passage de l’émission de Stellio Lorenzi consacrée au « Mystère de Saint-Leu » (projection pendant 10 minutes)

Président

À cela s’ajoute l’incroyable façon dont l’enquête et le procès criminel ont été entachés d’irrégularités et de pressions, de manière à aboutir à un non-lieu. Nous ne commenterons pas cette procédure. Vous l’avez sous les yeux. Elle parle d’elle-même. Vous aurez noté que le juge de la Huproie s’apprêtait à mettre en accusation Mme de Feuchères au moment où il allait remettre son rapport au garde des sceaux.

Nous prenons le parti d’utiliser le temps qui nous reste à essayer d’expliquer pour quelles raisons l’ensemble de l’appareil judiciaire s’est mis au service de la famille du duc d’Orléans, devenu en juillet 1830, un mois avant le drame, Louis-Philippe, roi des Français.

Lectrice

Je veux bien vous suivre sur ce point, tout en attirant l’attention du public sur le fait que si Louis-Philippe est intervenu de tout son poids dans ce dossier, cela ne préjuge en rien de la culpabilité de la baronne de Feuchères. Il a étouffé l’affaire, pour éviter que ce drame éclabousse la famille royale alors qu’il venait juste d’accéder au trône.


Un élément d’explication : le rôle joué par le roi Louis-Philippe


Président

Je veux bien vous l’accorder, pour le moment, d’autant que nous avons besoin de vous pour lire ce qui va suivre. Je propose de livrer au jury le témoignage de l’historien Alexandre-Ernest Billault de Gérainville, qui a écrit L’histoire de Louis-Philippe, en quatre tomes, parus entre 1872 et 1875, donc sous la 3ème République. Curieusement, cet ouvrage est rarement cité dans les monographies consacrées au drame de Saint-Leu. Pourtant, son auteur a amassé des documents énormes et de première main.

Lecteur

Voici ce que dit cet auteur, en guise d’introduction :

« Le récit que l’on va lire est, en majeure partie, puisé à des sources inédites : informations personnelles, correspondances, mémoires, notes et papiers de famille, etc. Il est le résultat d’investigations approfondies et de laborieuses recherches. J’ai dû me livrer à un dépouillement considérable de pièces manuscrites dont je ne me suis tiré qu’au prix de l’affaiblissement de ma vue. Les originaux, copies et brouillons de lettres du duc de Bourbon, de madame de Feuchères et de la famille d’Orléans composent, à eux seuls, des liasses volumineuses. Le Rapport-Minute de M. le conseiller de la Huproie, et ses Notes particulières, que son gendre a bien voulu me communiquer, sont d’une écriture fine et serrée, aujourd’hui décolorée en maints endroits, au point qu’il m’a fallu la loupe pour la déchiffrer. Au dernier moment, j’ai encore reçu des documents de Prague, en Bohême. C’est même à cette circonstance qu’est dû le retard de la publication de ce troisième volume ».

Président

Le principal intérêt de la contribution de M. Billault de Gérainville – outre la récapitulation de l’ensemble de la procédure – est de nous montrer la genèse du testament du prince en faveur du duc d’Aumale.

Lectrice

« Altérée assez gravement dès 1827, la santé du prince subit un déclin rapide. Dès ce moment, ses serviteurs songent à lui suggérer un testament. À l’envi les uns des autres, ils tirent prétexte de leur dévouement pour engager le prince à pourvoir à l’avenir. Chacun a ses vues, son projet suivant ses opinions, ses affections ou ses antipathies. Les uns pressent le duc de Bourbon de se remarier avec une princesse de Saxe et de tenter les chances d’une paternité un peu tardive. D’autres, à défaut de mariage, conseillent de faire d’un jeune Bourbon un prince de Condé, tant on a de peine à se faire à l’idée de voir disparaître cette race vantée ! Mais sur qui tombera le choix ? Les uns parlent du duc de Bordeaux ; les autres, d’un Bourbon de Naples, frère de la duchesse de Berry ; d’autres enfin d’un jeune prince de la maison d’Orléans ». (p. 140).

Lecteur

« Le duc de Bourbon a alors pour premier aide-de-camp et secrétaire de ses commandements, le général baron Lambot, qui, dans ces doubles fonctions, a remplacé, en 1821, le baron de Saint-Jacques. M. Lambot conçoit le projet de faire tester le duc de Bourbon en faveur d’un des frères de la duchesse de Berry. Il lui importe de connaître sur ce point les sentiments personnels du roi. Pour cela, il ne craint pas de prendre, auprès de Charles X, l’initiative d’une démarche secrète ».

Lectrice

« À la surprise du général, le roi ne lui parait pas disposé à traiter ce sujet : du moins, il ne s’en explique pas clairement, et M. Lambot en conclut qu’il n’a pas dessein de s’en occuper. Une seconde tentative en faveur du ne réussit pas davantage. Rebuté de ce côté, le général prend alors le parti de se rallier à la cause de la maison d’Orléans, dont les vues ambitieuses et les visées cupides à l’héritage des Condé ne sont un mystère pour personne. Dès ce moment, il va se faire l’agent actif, la cheville ouvrière de l’intrigue qui, à la suite de phases diverses, doit aboutir au testament en faveur du duc d’Aumale ».

Président

Il va donc trouver le duc d’Orléans (futur roi Louis-Philippe, qui n’est alors que prince du sang) à son domicile à Neuilly, au début mai 1829. Comment est-il accueilli ?

Lecteur

« Le général trouve le chef de la famille d’Orléans dans une singulière disposition d’esprit. Dans sa défiance et son scepticisme invétérés, le prince n’est nullement convaincu que madame de Feuchères s’activera en faveur de l’adoption de son fils aussi chaudement que M. Lambot a l’air de le penser. Le général essaie de dissiper ses doutes, mais le duc d’Orléans tient bon et estime qu’il est nécessaire d’avoir Madame de Feuchères comme alliée dans le but de convaincre le duc de Bourbon ».

Président

Quelle est la réaction de Mme de Feuchères ?

Lectrice

Elle montre d’abord une indifférence calculée. Son dessein est d’amener la maison d’Orléans à mettre un prix proportionné au service demandé.

Président

Et quel est ce prix ?

Lectrice

Elle fait évidemment monter les enchères. Bien décidée à marchander son concours, elle répond à M. Lambot que, quant à elle, elle est satisfaite de sa condition. Le duc de Bourbon lui a déjà assuré Saint-Leu, dont elle touche les revenus. On lui a fait des offres magnifiques pour déterminer le prince à faire son testament : elle les a toutes refusées.

Président

Et alors ?

Lectrice

Elle veut bien décider le duc de Bourbon à tester en faveur d’un des enfants du duc d’Orléans, mais la difficulté est de lui en faire l’ouverture. Annoncer à un noble vieillard qu’il est temps pour lui de faire son testament est une tâche délicate. Elle s’en chargerait volontiers, si elle pouvait convaincre le prince qu’elle y gagnera quelque chose.

Président

Et quoi, par exemple ?

Lectrice

Eh bien, sa rentrée à la cour.

Lecteur

C’est tout ?

Lectrice

Ce n’est pas rien pour elle. Rappelons que Sophie Dawes, ancienne courtisane londonienne, a dû son introduction à la cour de France à son mariage avec le baron Richard de Feuchères. Le scandale de sa séparation de corps avec son mari a obligé Louis XVIII à l’en exclure. Elle en est restée profondément mortifiée. Tous ses rêves de grandeur se sont ainsi écroulés. Elle n’a de cesse que de revenir à la Cour.

Président

Il faut donner ici au jury quelques éléments d’explication.

Lecteur

Le baron de Feuchères explique ainsi sa séparation d’avec sa femme :

« Plusieurs années s’étaient écoulées, quand, par suite d’une querelle survenue dans mon ménage, j’appris de la bouche même de madame de Feuchères, qu’elle n’était point la fille de Mgr le duc de Bourbon, comme elle s’était plu à me le faire croire, mais qu’elle avait été sa maîtresse ; dès lors tous les bruits s’expliquèrent... » (Lettre du baron de Feuchères au ministre de la guerre).

Lectrice

Le duc d’Orléans se met donc à l’ouvrage pour faire rentrer la baronne de Feuchères à la Cour.

« La tâche était scabreuse et difficile : à la levée de son interdiction des Tuileries, il y avait des obstacles presque insurmontables. Le duc d’Orléans ne l’ignorait pas. Néanmoins, stimulé par le prix qu’elle y attachait, il se mit courageusement à l’oeuvre. Il vit Charles X à ce sujet. Ce dernier se rejeta sur les scrupules et la résistance prononcée que manifestait à cet égard sa famille. La Dauphine surtout était intraitable : sur cet article, elle se montrait d’une sévérité absolue. La duchesse d’Orléans étant venue étourdiment l’entretenir de la visite de madame de Feuchères à Neuilly, elle lui avait fait cette unique et sèche réponse : « J’espère au moins que vous n’avez pas reçu cette femme-là ! Non, balbutia la duchesse décontenancée ; c’est mon mari qui l’a reçue ».

Président

« On ne s’était pas trompé dans les appréhensions conçues touchant la résistance du duc de Bourbon à l’acte qu’on sollicitait de lui. Si adroitement que la question eût été mise sur le tapis, il se montra récalcitrant, absolument rebelle à ces ouvertures. On put se convaincre, une fois de plus, que ses vieilles antipathies n’avaient pas diminué à l’égard de la famille d’Orléans. Il ne fut pas possible d’obtenir de lui, seulement de bonnes paroles ! ».

Lecteur

C’est à ce point que la première fois qu’est proposé le nom du duc d’Aumale, au prince de Condé « il se lève avec vivacité, et dit en gesticulant : « Oh! cela, jamais... jamais le nom ou le titre de prince de Condé ne sera porté par un d’Orléans ! ».

D’ailleurs, lorsque le prince apprend le rôle qu’a joué le général Lambot dans tous ces préparatifs, il lui retire sa confiance et lui témoigne une froideur marquée. Il devient manifeste, à ses yeux, que son secrétaire des commandements s’est fait l’homme de la maison d’Orléans. M. Lambot obtient un congé et part pour la Provence, son pays natal. L’affaire du testament va désormais passer à d’autres mains.

Lectrice

C’est le 29 juillet 1829 que le général Lambot se trouve dessaisi de son rôle actif dans l’intrigue du testament : de ce moment, il cesse d’être la cheville ouvrière de l’affaire. Elle passe dans les mains du baron de Surval, intendant général du duc de Bourbon.

Lecteur

De son côté, la baronne de Feuchères, dépitée de son premier échec, harcèle littéralement le prince. Les souffrances de ce dernier sont attestées par M. de Surval, qui déclare :

« J’ai toujours remarqué dans Son Altesse Royale la plus grande répugnance à faire ce testament. Dès qu’il en a été question, il en a repoussé l’idée avec énergie ; et ce n’est qu’à force de tourments et d’importunités de la part de madame de Feuchères, que le prince y a consenti. Je l’ai vu souvent à ce sujet dans un état déplorable. Le matin particulièrement, à son lever, je le trouvais parfois dans la plus grande affliction et me disant : « Je n’ai pas fermé l’oeil de la nuit; tous ces tourments-là m’enflamment le sang d’une manière horrible. Y a-t-il rien de plus affreux que de se voir presser avec cette violence pour faire un acte qui m’est aussi désagréable. On n’a plus à me parler d’autre chose à présent ; ma mort est le seul objet qu’on ait en vue ».

Président

Le baron de Surval ajoute :

« Sur les observations que je lui faisais que, s’il avait la force de résister, il n’en serait pas ainsi ; que même, s’il voulait le permettre, je résisterais en son nom et le soutiendrais par tous les moyens en mon pouvoir, il me répondait toujours : « Non, ce serait encore pis ; vous vous mettriez mal avec elle, et ce serait pour moi un enfer continuel. Vous connaissez sa violence ». Sur les instances que je lui renouvelai d’en finir avec les tourments auxquels il était en proie, il me répondit une fois : « Si je ne consens point, elle me menace de partir. - Eh ! Monseigneur, laissez-la partir. - Je ne le puis, ajouta-t-il les larmes aux yeux : vous ne savez pas ce que c’est que la force d’une longue habitude et d’un attachement que je ne puis plus vaincre ». (Baron de Surval : Dépos. à Paris).

Lectrice

« Aussi le vieux duc de Bourbon cesse-t-il, peu à peu, d’opposer une résistance invincible. Il se raidit bien encore contre d’importunes exigences, mais seulement d’une façon passive. Il ne répond plus par un refus absolu : il se borne à dire qu’il ne veut pas être « pressé. » Et quand madame de Feuchères revient à la charge, s’il élude encore, on sent que sa volonté est ébranlée, et qu’on finira par avoir raison d’une résistance à l’agonie. « Vous savez que c’est une faiblesse, dit-il, mais je n’aime pas à entendre parler de ma mort ; ne m’en parlez point ». En butte à ces persécutions sans relâche, c’est au prix de sacrifices pécuniaires qu’il cherche à s’en affranchir. Il offre à la baronne le duché de Guise, l’un de ses plus beaux domaines, si elle consent à ne plus lui parler de testament. Madame de Feuchères demeure inflexible ». (B. de G., p. 159)

Président

À bout de forces, n’osant plus résister à Mme de Feuchères, le prince de Condé finit par signer le fameux testament le 30 août 1829, devant Me Dupin, notaire.

Lecteur

La veille encore, le prince s’est écrié avec véhémence :

« Oui, Madame, c’est une chose épouvantable, horrible, que de me mettre ainsi le couteau sous la gorge, pour me faire faire un acte pour lequel vous me connaissez tant de répugnance. Eh bien ! enfoncez-le donc tout de suite ce couteau, enfoncez-le ! ».

Président

Mme de Feuchères a triomphé sur toute la ligne ou presque. Elle a rempli son contrat avec le duc d’Orléans, qui voit son fils désigné légataire universel d’une fortune énorme. Elle-même est assurée d’un legs d’environ 12 millons, dont quatre, croit-elle, en espèces (en apprenant à l’ouverture du testament qu’il n’y en a que deux, elle s’écrira : « « Le malheureux! il m’a trompée : il m’avait promis quatre millions ».). Mais il lui manque encore le retour à la Cour, promis par le duc d’Orléans. Elle fait donc le siège de ce dernier pour recevoir le prix de ses services.

Lecteur

Mais le duc d’Orléans se heurte encore à la résistance de la famille de Charles X. La baronne de Feuchères est prête à faire des concessions. Elle va jusqu’à déclarer :

« Je suis prête à quitter ma demeure du Palais-Bourbon, sur-le-champ, plutôt que de laisser planer sur moi une défaveur qui afflige toute ma famille, ainsi que toutes les personnes qui prennent intérêt à moi ». (p. 195)

Président

Nous n’avons pas le temps d’entrer dans le détail des démarches entreprises pour faire fléchir le roi. Toujours est-il qu’elles finissent par aboutir en fin d’année 1829.

Lectrice

« Du nouvel an 1830, le plus inespéré, sinon le plus beau cadeau, c’est celui qui échoit à madame de Feuchères. À la fin, la famille d’Orléans a triomphé de l’obstination de Charles X : il a consenti à lever l’interdiction qui pèse si cruellement à l’orgueil de la baronne. Il fait plus : madame de Feuchères rentre à la cour sans condition. Elle n’est point obligée, au préalable, de quitter le Palais-Bourbon. Le duc d’Orléans se hâte de lui transmettre cette bonne nouvelle le 15 janvier ». (p. 205)

C’est le 7 février que madame de Feuchères va faire sa rentrée aux Tuileries. La réception est la grande, l’unique affaire qui l’occupe.

Lecteur

Mais le duc d’Orléans ne dort pas sur ses deux oreilles. Il surveille l’évolution de la situation chez le prince de Condé, jour après jour :

« Depuis la confection du testament, en dehors de son rôle officiel dans la maison du duc de Bourbon, il semble que M. Lambot n’y remplisse plus d’autres fonctions que celles d’affidé et de surveillant pour le compte de la famille d’Orléans. Il a soin de tenir son chef exactement au courant de tout ce qui s’y passe, particulièrement de l’état de la santé du prince ».


La révolution de juillet

Président

Il nous faut arriver aux journées révolutionnaires de juillet 1830, qui ont bouleversé le prince de Condé. Il a été en particulier horrifié par le pillage du palais de Saint-Cloud par les émeutiers.

Lectrice

« Là en étaient les choses, quand éclata la Révolution de juillet. L'effet produit sur l'esprit du duc de Bourbon par cette commotion nouvelle fut terrible. Sa mémoire évoqua tous les sanglants souvenirs d'un autre âge, et il crut à un nouveau (17)93. Il habitait alors Saint-Leu, et l'on y aimait cet innocent vieillard, dont le luxe et les charités enrichissaient tout le pays d'alentour. Mais, frappé de terreur par la chute de la monarchie, le duc de Bourbon s'obstinait à trembler pour lui-même et pour les siens. Les chants de liberté, dont l'écho se faisait entendre jusque dans sa calme demeure ; quelques excès commis par ces bandits isolés, écume que soulèvent les révolutions; ce drapeau tricolore, étendard de la République, remplaçant le drapeau blanc des anciens rois ; Charles X et sa famille partant pour l'exil, tandis que la faveur populaire élevait au trône le fils d'Egalité : tout cela troublait profondément le prince, et lui parlait de confiscation, d'émigration, d'échafaud ». (Billaut de Gérainville, p.)

Lecteur

Je confirme cet état anxieux :

« La chute de Charles X affecta douloureusement le duc de Bourbon. Dans l’intérêt de son repos, il avait pu se résigner à disposer de son immense fortune en faveur du duc d’Aumale ; mais toutes ses affections appartenaient à la branche aînée. Sa sollicitude s’était vivement émue au spectacle de cette maison de France si soudainement renversée du trône ; il était plein d’anxiété et d’alarmes sur l’avenir du fils du duc de Berry, sur le sort de ces trois générations de rois violemment précipités dans l’exil. Il répétait sans cesse : « Que vont-ils devenir ? Quel sera le sort de cet enfant ? » Au seul nom de Charles X, il fondait en larmes. (B. de G., p. 229)

Lectrice

« La révolution de Juillet lacérait en quelque sorte le testament fait, un an auparavant, en faveur du duc d’Aumale. Le duc de Bourbon avait testé surtout sous l’empire de cette idée, qu’en sa qualité d’héritier du trône, le fils du duc de Berry pouvait se passer de ses libéralités. Aujourd’hui, sous le coup et l’impression des événements, les plus vives répugnances lui revenaient contre un acte qu’on n’avait réussi à lui arracher qu’à force d’obsessions et d’importunités. Il lui échappait, parfois, des paroles significatives à ce sujet ; aussi, dans son entourage, s’attendait-on à un nouveau testament qui annulerait le premier. Il importait extrêmement à Louis-Philippe de combattre un pareil revirement d’idées. On a dû remarquer qu’au cours des événements récents, si graves et si imprévus qu’ils fussent, ni lui ni sa famille n’avaient un seul instant perdu de vue le duc de Bourbon. A leurs soucis politiques, se joignait l’appréhension non moins cuisante de laisser échapper une si riche proie ». (B. de G., p. 232)

Président

« Le prince avait confié à M. de Surval la garde de ses diamants, avec recommandation expresse de n’en parler à personne, surtout à madame de Feuchères. Dans les derniers jours de juillet, il s’était fait remettre par son intendant un million en billets de la Banque de France, également sous le sceau d’un secret absolu à l’égard de la baronne. « Elle se doutera bien, lui dit-il, que vous m’avez apporté de l’argent ; mais dites-lui que je n’ai pris que 60,000 francs. » Dans le courant d’août, M. de Surval, à qui le prince rend le million, veut lui remettre son reçu ; mais il s’y refuse, en disant qu’il considère ce million comme étant toujours à sa disposition, pour l’emploi qu’il en compte faire ».

À l’importance de la somme, on comprend que la destination n’était autre qu’une expatriation, et le chiffre que le prince avait dit d’accuser à madame de Feuchères n’avait évidemment pour but que de lui faire prendre le change sur la résolution bien arrêtée de départ. « Il est certain, dépose un témoin, que, dans les derniers temps, le prince manifestait l’intention de secouer le joug de madame de Feuchères, et que c’était là le motif qui le portait à s’éloigner. » (Baron de Préjean : Dépos. à Pontoise). (B. de G., p. 243)

Lecteur

« Dans l’impossibilité d’échapper par la fuite à l’enfer de son intérieur, le malheureux prince en est maintenant réduit à aviser aux moyens de pourvoir à la sûreté de ses jours. Le 25 août, il annonce à M. de Surval qu’il partira le lundi suivant 31 pour Chantilly, et il lui recommande de n’en rien dire à personne.

C’est ainsi que, dans son impuissance à se dérober autrement à madame de Feuchères, il est conduit à ce projet de retour à Chantilly, lequel, dans l’ordre accoutumé des choses, ne devait avoir lieu qu’au mois de septembre. Guy, son vieux valet de chambre, transportera les fusils de chasse à Chantilly, où le prince ne tardera pas à se rendre. Et telle est l’impatience du duc de Bourbon d’arriver à cette résidence où un instinct conservateur lui dit d’aller chercher un asile, qu’il recommande à Dubois, son architecte, de presser les travaux que de nouveaux aménagements nécessitent. Il devra déployer toute l’activité possible pour que l’appartement du prince soit prêt le 31 août, « dût-on même y passer la nuit ! ». (B. de G., p. 244)

Président

« C’était Manoury que le duc de Bourbon avait chargé des apprêts du voyage, en lui recommandant le plus profond secret, principalement à l’égard de madame de Feuchères. « Elle est fine, lui dit-il, elle cherchera à vous tirer les vers du nez ; prenez bien garde de lui laisser rien entrevoir de mes projets. » Il lui remet deux billets de mille francs avec commission de louer une voiture à Paris. Manoury doit prendre des chevaux de poste et se rendre, non à Saint-Leu, mais derrière la forêt de Montmorency, sur la route de Beaumont. La voiture attendra le prince au village de Moisselles. Pour la rencontrer il n’a qu’à traverser la forêt, ce qu’il lui est facile de faire sans éveiller les soupçons, sous prétexte de chasse. « Si vous ne revenez pas ce soir, dit-il au valet de chambre, je saurai ce que cela veut dire ».

Lectrice

Je lis pour vous la suite. Je vous vois venir.

« La nécessité de se munir d’un passe-port, ou plutôt la simplicité de Manoury, fait tout échouer. Pour l’obtenir, cet honnête nigaud croit indispensable de s’adresser au premier gentilhomme du prince, M. de la Villegontier, sorte de gobe-mouches, qui ne voit et n’entend que par les yeux et les oreilles de sa femme. Il ne pouvait manquer de lui en parler, et madame de la Villegontier, qu’on nous dépeint comme une mijaurée étourdie et babillarde, laisse à son tour éventer le secret, qui n’en est bientôt plus un pour madame de Feuchères. La tentative de fuite avortait ».

Mais cet épisode est connu dès le procès civil. L’avocat de Mme de Feuchères n’a pas eu de mal à démontrer que le soi-disant projet de fuite à l’étranger avait pour but de se protéger d’éventuels excès de la révolution de juillet. Dès que la situation politique s’est calmée, le duc de Bourbon a renoncé à s’expatrier.

Lecteur

Chère amie, je ne suis pas sûr que vous ayez bien en en tête la chronologie des événements. La révolution dont vous parlez a eu lieu un mois auparavant.

Effectivement, après le départ de Charles X et l’avènement de Louis-Philippe, le duc de Bourbon a abandonné son projet d’exil. Ce dont nous parlons, c’est d’un départ imminent pour Chantilly, fin août, car le prince ne se sent plus visiblement en sécurité à Saint-Leu.

Président

M. Nettement (Histoire de Louis-Philippe, p. 96) affirme de son côté :

« Des hommes bien placés pour connaître cette affaire ont assuré que d’abord la baronne de Feuchères ayant su que le duc de Bourbon avait fait un testament, depuis les journées de 1830, en faveur de Henri de France, comte de Chambord et de Mlle sa soeur, et qu’il devait le remettre à M. de Choulot, s’était décidée au crime pour s’emparer du testament. Maîtresse du testament après la sinistre nuit de Saint-Leu, elle n’avait pas laissé ignorer au duc d’Orléans que, le jour où elle serait en Cour d’assises, le testament serait produit en public ».

Lectrice

C’est une pure conjecture. Des présomptions, si pertinentes soient-elles, ne constituent pas des preuves, à moins que par leur gravité, leur précision, leur concordance, elles n’entraînent la conviction.

Président

Nous vous le concédons. M. Billault de Gérainville ne va pas jusque là. Il se contente de déclarer :

« Nous sommes convaincu que Mme de Feuchères n’a jamais eu en sa possession un testament dont elle pût se faire une arme contre la famille d’Orléans. Mais en soutenant que ce testament n’a jamais existé, nous devons reconnaître aussi que sa confection était imminente, inévitable. Le déplacement du prince de Condé de Saint-Leu ne pouvait manquer d’être fatal à ses premiers légataires. M. de Choulot n’avait été mandé d’urgence dans cette résidence, que pour hâter les derniers arrangements relatifs au départ. Or, indubitablement, le voyage à Chantilly n’était, dans la pensée du duc de Bourbon, que la première étape de sa sortie de France ». (p. 463)

Lecteur

« M. de Choulot avait reçu, le 24 août, à Chantilly, une dépêche qui le mandait à Saint-Leu le 27, à dix heures du matin. À l’issue de la scène qu’on vient de voir, un nouveau courrier lui est expédié pour qu’il arrive d’urgence à huit heures : il s’agit d’une communication importante. Ce jour-là, le prince doit se mettre en chasse à Chantilly : c’était un stratagème pour effectuer plus facilement son départ définitif de cette résidence. Sur cette expectative, le duc de Bourbon retrouve sa gaieté ordinaire ».

M. de Choulot n’avait été évidemment mandé d’urgence, et si matin à Saint-Leu, que pour précipiter le départ. Le duc de Bourbon se proposait de partir à l’insu de la plupart des personnes de sa maison.

Lectrice

« Cette fois encore, trop de personnes avaient été mises dans la confidence, pour que le secret n’eût pas transpiré. Madame de Feuchères était si bien instruite de la détermination du prince, qu’elle s’était empressée d’en aviser le Palais-Royal. (Papiers du général Lambot. Documents inédits.) »

Lecteur

Nous touchons alors, Mesdames et Monsieur, à un moment-clé du dossier.

Lectrice

Qu’est-ce que vous allez encore nous sortir ?

Lecteur

Je n’invente rien. Pour une fois, je ne vais pas citer M. Billault de Gérainville, mais M. Nettement :

« On assure, en outre, que Louis-Philippe avait un motif impérieux pour protéger son ancienne alliée : c’est que la baronne de Feuchères possédait une lettre dans laquelle il lui mandait d’empêcher « à tout prix » le départ du duc de Bourbon pour l’étranger. Sophie Dawes ayant commenté d’une manière sinistre ce mot imprudent à tout prix, le duc d’Orléans devait appréhender, dit-on, que la lettre, objet du commentaire meurtrier, ne fût produite à l’audience ».

Président

Cette accusation est grave. M. Nettement a-t-il les preuves de ce qu’il avance ?

Lecteur

Pas complètement. C’est plutôt M. Billault de Gérainville qui apporte les arguments, à mon avis décisifs, sur l’authenticité de cette imprudente missive :

« Cette lettre ne saurait aujourd’hui être révoquée en doute. Des personnes dignes de foi, entre autres le littérateur Auguis, ont attesté que l’original avait passé sous leurs yeux. M. Boullée, l’éminent historien, en a eu communication par M. Nicod, avocat général à la Cour de cassation et député ; et M. Odilon Barrot, l’un des exécuteurs testamentaires de Mme de Feuchères, n’en a jamais nié l’existence. Il y a plus : il a avoué que cette lettre, entre autres, avait été une des raisons qui lui ont fait refuser la correspondance de Mme de Feuchères avec la famille d’Orléans, que la baronne lui avait gracieusement offerte quelque temps avant sa mort.

La teneur de la lettre en question se trouve relatée dans la correspondance de Flassans avec le général Lambot, que nous avons sous les yeux. Flassans, qui la vise et la commente, affirme que les avocats de sa tante en reçurent le dépôt, et qu’elle devint ainsi pour elle une cause de sécurité absolue. Il est donc constant que, démunie de cette lettre, partant de la protection intéressée de Louis-Philippe, Mme de Feuchères aurait infailliblement gravi les marches de l’échafaud ! » (p. 463)

Lectrice

Si elle avait été coupable, ce qui reste encore à prouver…

Lecteur

Je cite la conclusion de M. Billault de Gérainville :

« Donc, c’est à la possession de cette trop fameuse lettre, que Mme de Feuchères fut redevable de l’assurance imperturbable, ou plutôt de l’audace qu’elle déploya dans l’instruction criminelle et au cours de ses procès. Ceux-là donc se sont gravement trompés, qui ont attribué à l’innocence de Mme de Feuchères son incoercible outrecuidance. Dans l’acte souverainement imprudent de Louis-Philippe, elle puisa même un surcroît de morgue et d’arrogance.

Le Roi, de son côté, demeura dans d’horribles transes aussi longtemps qu’il fut à la discrétion d’un coup de tête de la baronne ».

Lectrice

De là à commanditer un crime… !

Lecteur

Je vous l’accorde. L’auteur ne va pas jusque là :

« Quant à sa complicité, au sens ordinaire du mot, dans le meurtre du duc de Bourbon, des méchants ou des insensés pourraient seuls aujourd’hui la soutenir. De complicité matérielle, de participation directe, effective, à l’attentat, il n’y en eut d’aucune sorte de sa part. Mais pour ce qui est de la responsabilité morale, une juste part revient incontestablement à Louis-Philippe et à sa maison. Il est en effet plus que présumable que, sans les assurances récidivées de protection et de sauvegarde que sa soeur, sa femme et lui prodiguèrent à Mme de Feuchères, jamais elle n’eût conçu la pensée du crime, ou si elle l’eût conçue, jamais elle ne serait allée jusqu’à l’exécution. Mais ainsi encouragée, forte des déclarations solennelles, irrétractables, de la famille d’Orléans, elle se crut en position de tout oser. Du moment qu’on lui octroyait d’avance un brevet d’impunité, avec sa volonté forcenée et sa perversité native, elle ne pouvait manquer de descendre jusqu’au bout la pente, de fournir entièrement la carrière du crime ! » (p. 466).

Lectrice

Je proteste énergiquement à l’égard de ces conclusions. Ce que ces historiens avancent ne prouve en aucun cas l’assassinat du prince par Mme de Feuchères. Cette thèse, forte intéressante en soi, et que je suis obligée d’admettre au vu de toutes ces preuves qu’avance M. Billault de Gérainville, ne fait qu’expliquer pourquoi la baronne témoigne tant d’assurance durant tout le procès et pourquoi la procédure a été à ce point, disons « encadrée », par le pouvoir royal. Mettez-vous à la place d’une jeune femme, amante d’un homme âgé et riche. Ce dernier meurt de façon violente. On va forcément la suspecter. Cette situation constitue le scénario de centaines de dizaines de pièces de théâtre et aujourd’hui de centaines de films policiers. Mme de Feuchères n’a pas trop d’un appui comme celui du roi pour se tirer de ce mauvais pas ! Quant à Louis-Philippe, dont le fils est bénéficiaire de la mort du prince, il est aussi sur la sellette. Je ne suis pas là pour défendre sa réputation. Mais il a effectivement commis une imprudence énorme en écrivant « à tout prix » et il se trouve, de ce fait, à la merci de la baronne. Il défend son trône.

Président

Vous avez raison de le dire. Louis-Philippe est terriblement embarrassé quand il apprend, très tôt, vers 11 h la mort du prince de Condé. Il envoie tout de suite un émissaire à Saint-Leu.

Lectrice

Cet émissaire, M. Pasquier, livre, dans un premier temps, dès 4 h de l’après-midi du 27 août, un rapport plutôt rassurant. Il signale au roi, dans son post scriptum que « l’on répand déjà qu’on n’a pas trouvé un seul papier : ainsi, il y a déjà été regardé ». Cela veut dire notamment qu’on n’a pas trouvé de nouveau testament.

Lecteur

Mais le second émissaire, M. de Rumigny, agent dévoué, policier de Louis-Philippe, qui est parti du Palais-Royal imbu de l’idée du suicide, ne peut plus conserver cette conviction quand il arrive sur les lieux. Au retour, il manifeste son sentiment en ces termes :

« Sire,

Le procès-verbal a été fait par les soins de M. de la Villegontier, qui a agi aussi maladroitement que possible. Les soupçons ne se portent encore sur personne. Mais Dieu sait ce qu’on apprendra, car je dois dire que la mort n’a pas l’air d’avoir été un suicide ! Il est important qu’on ne puisse accuser personne, et que le testament ne vienne pas faire accueillir des soupçons » (p. 305)

Ainsi s’explique la pression qui sera exercée tout le long de l’enquête et des procès qui suivront pour que la thèse du suicide soit retenue. La thèse de l’assassinat risquerait de mettre en cause le legs en faveur du duc d’Aumale, mais surtout, inciterait Mme de Feuchères à mettre en cause le rôle joué par Louis-Philippe dans la confection du testament.

Lectrice

Louis-Philippe n’avait pas le choix… C’est ce que l’on appelle la raison d’État !

Lecteur

Mais si, voyons ! Il aurait pu, il aurait dû, pour couper court aux ragots, renoncer à l’héritage. Mais l’enjeu financier était trop gros. Il aurait pu aussi s’éloigner de Mme de Feuchères, pour ne pas prêter à la calomnie. Au contraire, la baronne a continué à s’afficher avec arrogance à la Cour.

Président

Le jury appréciera.


La thèse du jeu érotique

Président

Nous devons maintenant évoquer une thèse plus récente, prétendant expliquer le drame de Saint-Leu. Elle est résumée par ce passage de Wikipedia, qui se contente de reprendre une version que l’on trouve un peu partout maintenant sur Internet et qui dit en substance :

« Les historiens contemporains s’accordent à dire que le prince de Condé est mort à la suite d’un jeu érotique qui aurait mal tourné »

J’ai cherché pour ma part, d’où pouvait venir cette thèse et j’ai découvert qu’elle provenait d’un passage de la fin de l’émission de Stellio Lorenzi, que nous allons maintenant visionner.


(NB. À la fin de cette émission, André Castelot, qui dialogue avec Alain Decaux, évoque un « jeu érotique », introduit par la baronne de Feuchères et qui « aurait mal tourné ». Il s’appuie sur une confidence d’un ancien conservateur du Musée Condé de Chantilly, qui l’aurait lui-même tenu du duc d’Aumale).


Président

Remarquons dès maintenant qu’André Castelot ne développe pas cette thèse et ses conséquences. Il nous faut le faire à sa place. Trois suppositions sont possibles :

- Le prince a pratiqué tout seul cet exercice

- Le prince l’a pratiqué en compagnie de Mme de Feuchères, qui n’a pas pu intervenir à temps et c’est une imprudence de sa part

- Le prince l’a pratiqué en compagnie de Mme de Feuchères, qui n’a pas sciemment volé au secours de son amant et il s’agit donc d’un crime par non assistance à personne en danger.

Examinons ces trois solutions.

Lecteur

La première solution a pour avantage d’innocenter tout le monde. Le prince ne s’est pas suicidé. Mme de Feuchères n’a pas commis de crime. On est même en droit de se demander si cette hypothèse n’a pas été mise en avant pour couper court à tout autre commentaire et pour mettre un point final à une affaire embarrassante. Pour ma part, je la crois invraisemblable.

Président

Pour quelle raison ?

Lecteur

Pour plusieurs raisons, que nous n’avons pas la possibilité de développer ce soir dans le faible temps qui nous est imparti et compte tenu du caractère délicat du sujet que nous abordons. Mais j’en citerai au moins deux :

1°. Il reste d’abord à prouver que le prince, même s’il est acquis qu’il avait – comme beaucoup d’hommes, même à 74 ans – des besoins légitimes, s’est adonné à ce genre d’exercice, et en particulier ce soir-là. Aucun historien du 19ème siècle et même du 20ème, à ma connaissance, n’en a parlé avant qu’André Castelot n’évoque cette hypothèse. Et je ne suis pas convaincu par les arguments que cet historien avance, si expert soit-il.

2°. À supposer que le prince se soit adonné à cet exercice, que lui aurait suggéré Mme de Feuchères, je doute qu’il s’y soit exercé seul, compte tenu de son caractère dangereux.

Président

Pouvez-vous nous en dire quand même un peu plus ?

Lecteur

Je lis dans la notice – entre parenthèses, très bien faite - de Wikipedia sur « l’asphyxie érotique » : « La mort arrive souvent lorsque la perte de conscience causée par l'asphyxie amène à la perte de contrôle de la strangulation, ce qui fait que l'asphyxie n'est pas interrompue et que la personne décède. Pratiquer l'asphyxie érotique seul augmente les risques ».

Lectrice

Deux objections :

1. D’abord, il est prouvé, et ce fait figure dans les procès-verbaux, que l’on a trouvé chez le prince le résultat d’une activité sexuelle cette nuit-là.

2. Je vous rappelle que le verrou était fermé de l’intérieur.

Président

C’est exact : le procès-verbal d’autopsie fait état d’une émission spermatique. C’est ce que le procès évoquera sous le terme pudique de la virilité du prince. La pudicité propre à cette époque ira jusqu’à rédiger cette partie de l’enquête en latin ! Mais je dois dire que personne n’a songé à quelque activité sexuelle que ce soit, car il est connu que la strangulation entraîne généralement ce phénomène. Cette émission spermatique a même été considérée comme une preuve presque irréfutable du suicide du prince par pendaison.

Lecteur

Quant au verrou fermé de l’intérieur…

Lectrice

Oui, cela va, on connaît votre thèse….

Président

Évoquons maintenant des deux autres possibilités. Elles supposent que Madame de Feuchères, si elle a participé à cet « exercice », a quitté la chambre en refermant le verrou, qui soi-disant ne peut être que de l’intérieur…

Lectrice

C’est justement ce qui prouve son innocence.

Lecteur

Je ne comprends pas pourquoi vous vous accrochez à cette thèse, car si Mme de Feuchères est présente ce soir-là, cela peut lui donner des circonstances atténuantes : surprise par le décès inattendu du prince, elle s’affole, va chercher du secours auprès de gens sûrs et essaie de donner à la scène l’apparence d’un suicide, ce qui expliquerait beaucoup de détails un peu difficiles à avaler.

Lectrice

Et pourquoi n’aurait-elle pas tout simplement laissé les choses en l’état, en faisant constater le décès par des tiers hors de tout soupçon ?

Président

Là, je me permets d’intervenir. Il faut comprendre la mentalité de ce temps. Nous sommes en pleine Restauration, ce qui veut dire, entre autres, restauration de l’ordre moral. Ce genre de pratique, couramment observée de nos jours, aurait terni à la fois la réputation du prince et celle de Mme de Feuchères. De plus, la baronne aurait été soupçonnée d’homicide volontaire ou au moins d’homicide par imprudence.

Lecteur

Sans compter que c’était peut-être la manière dont Mme de Feuchères voulait en finir avec le prince, pour éviter que ce dernier ne change son testament.

Président

En tout état de cause, il nous faut vérifier si l’hypothèse de la présence de Mme de Feuchères est plausible.

Lecteur

J’émets de gros doutes sur le fait que le prince veuille avoir des ébats avec Mme de Feuchères ce soir là, compte tenu de l’état de tension observé entre eux les jours précédents, et particulièrement au cours de la journée du drame. J’en veux pour preuves les témoignages suivants :

Premier témoignage :

« Le 26, à huit heures du matin, nouvelle et violente scène entre le duc de Bourbon et madame de Feuchères. A la suite d’une altercation prolongée, le prince ouvre tout-à-coup la porte de son salon avec de grands éclats de voix, et pousse dehors la baronne avec ces mots : « Laissez-moi tranquille ! » Il a refermé sur lui la porte avec violence, contre son habitude ; et, rentré dans son appartement, pâle et en proie à une extrême agitation, il se fait donner par Manoury de l’eau de Cologne ».

Deuxième témoignage :

« Au dessert, madame de Feuchères avait épluché des cerneaux pour le prince, qui se servait difficilement de sa main droite ; le prince les refusa, ce qui me frappa... » (François, valet de pied).

Lectrice

Tout cela ne prouve rien. La psychanalyse nous donne des renseignements étonnants sur le psychisme des couples, qui peuvent se déchirer le jour et se réconcilier la nuit au cours d’ébats amoureux, notamment si ces derniers prennent un caractère sado-masochiste.

Lecteur

Je veux bien, à la rigueur, l’accepter pour des couples jeunes et déjantés. Mais pour un vieillard de 74 ans, à 2 h du matin, un tel exercice, si périlleux, c’est peu vraisemblable, vous ne trouvez pas ? D’autant que le prince tenait beaucoup à se coucher régulièrement, avant minuit. Quand Mme de Feuchères venait le rejoindre, c’était en fin de soirée. Alors, vous pensez, à 2 heures du matin !

Président

Le jury appréciera. Nous n’avons ici que des conjectures. Je suis étonné que sur plus de 210 dépositions recueillies au cours de l’enquête, personne n’a évoqué, à ma connaissance, ce genre d’exercice. Mais cette version est soi-disant « soutenue par la plupart des auteurs contemporains », alors, il nous faut la prendre en compte.

Il est temps maintenant de passer au vote, mais auparavant, vos dernières plaidoieries…

Lecteur

Je serai bref. Il se fait tard et nous avons vu que la thèse du suicide comportaient tellement d’invraisemblances, que si Mme de Feuchères n’avait pas été soutenu par le roi Louis-Philippe, passez-moi l’expression : « comme la corde soutient le pendu », elle aurait été tout droit à l’échafaud. Le prince de Condé est un homme d’honneur, encore en pleine forme, malgré ses vieilles blessures. Il n’avait aucune envie de se suicider. Il était gai le soir de sa mort. Il était convaincu d’avoir enfin eu le courage de quitter sa maîtresse, ou en tout cas Saint-Leu, où Mme de Feuchères avait tissé autour de lui une épouvantable toile d’araignée. Sa maîtresse était au courant de son désir de partir. Il fallait agir vite, pour éviter que le prince ne change son testament, non seulement à l’égard du fils de Louis-Philippe, mais aussi à son égard. Elle a prémédité son crime, avec l’aide d’un ou plusieurs complices. Cela explique que, comme par hasard, son neveu Flassans et son ancien amant le général Lambot, étaient absents de Saint-Leu ce soir là ! Elle était assurée de l’impunité, car elle possédait l’arme suprême, la lettre de Louis-Philippe disant qu’il fallait « à tout prix » empêcher le départ du prince de Condé. Je partage l’avis des historiens, selon lequel il ne s’agissait que d’une imprudence de la part du roi, et non d’une complicité d’assassinat. Mais le risque de chantage que pouvait exercer Mme de Feuchères explique les incroyables manipulations de procédure dont les procès ont fait l’objet. Quel triste spectacle de la justice en ce temps-là ! Quant à la thèse tardive du jeu qui a mal tourné, j’ai déjà dit que je ne la croyais pas vraisemblable. Mais si cet épisode est véridique, je suis convaincu que Mme de Feuchères y a participé et que c’est sciemment qu’elle a laissé mourir son amant : cela dépendait d’elle de dépendre le prince !

J’ajoute par ailleurs que cette version émane de l’entourage de la personne qui était bénéficiaire de la mort du prince, le duc d’Aumale, lequel n’avait que huit ans à l’époque. Devenu adulte, il avait tout intérêt à accréditer une thèse qui arrangeait tout le monde, excepté la mémoire du prince de Condé !

Lectrice

Mesdames, Messieurs, le problème n’est pas de savoir si Mme de Feuchères est une charmante femme, victime de terribles calomnies, ou une horrible mégère. Sur ce point, chacun se sera déjà fait une idée, et je ne suis pas là non plus pour défendre sa réputation. La question qui est ici posée est de savoir si le prince de Condé s’est suicidé ou non.

Si vous répondez oui, le prince s’est suicidé, alors la question de la culpabilité de Mme de Feuchères ne se pose même pas. C’est ce qu’ont compris les premiers magistrats qui ont officié après le drame. Je veux bien admettre que la procédure a ensuite été bousculée par l’entourage du roi. Je dis bien l’entourage du roi – je reviendrai sur cette question. Mais les premiers témoignages – y compris de ceux qui n’étaient pas inféodés à Mme de Feuchères – étaient concordants pour souligner la mélancolie ou la tristesse du prince. Il a connu deux révolutions, il ne s’est pas remis de la mort de son fils, il est couvert de blessures et d’infirmités diverses. Il est conscient de l’affligeante dépendance dans laquelle il se trouve à l’égard de Mme de Feuchères - M. le président, vous l’avez souligné d’entrée de jeu.

Vous rappelez que le prince était gai avant d’aller se coucher ? Je veux bien le croire. Mais je crois surtout que le prince était cyclothymique, cela ressort des témoignages apparemment contradictoires qui le présentent parfois mélancolique, parfois en pleine forme. Tous les psychiatres vous diront que le suicide de ce genre de personnes se fait sous le coup d’une pulsion irrépressible. Quel mobile avait Mme de Feuchères pour le tuer ou le faire tuer ? Je ne crois pas à la thèse du projet de départ du prince pour l’étranger. L’exil ne s’imposait plus après le retour du pays à la stabilité politique. Fuir la dépendance à l’égard de sa maîtresse ? Mme de Feuchères savait qu’il n’en était pas capable. Il avait essayé plusieurs fois sans succès. Avoir peur qu’il ne modifie son testament ? Peut-être, mais même s’il avait changé de légataire universel, je suis intimement convaincue - et je pense que le jury me suivra sur ce point - que le prince n’aurait pas enlevé à Mme de Feuchères la part réservataire qu’il avait prévu pour elle.

On peut se demander pourquoi elle tenait tant à ce que ce soit le fils de Louis-Philippe qui reçoive le legs universel et non pas d’autres bénéficiaires, que ce soit les Rohan ou le fils du duc de Berry. Sans doute parce qu’elle était davantage sécurisée avec la famille de Louis-Philippe. Mais de là, à tuer ! La thèse du jeu érotique pourrait disculper Mme de Feuchères, mais à la seule condition que le prince ait pratiqué seul cet exercice.

Président

Vous ne croyez pas à la présence de Mme de Feuchères ?

Lectrice

Cette thèse embrouillerait tout. Elle démontrerait la culpabilité de la baronne : soit elle ne l’a pas dépendu à temps, soit elle l’a fait sciemment. Comment, dans ce cas, prouver la vérité ? En tout état de cause, elle ne pouvait, dans ce cas, qu’essayer d’effacer toute trace de son intervention, ce qui pourrait tout aussi bien appuyer la thèse du crime prémédité.

Président

Votre conclusion ?

Lectrice

Je rappelle que dans le domaine judiciaire, le doute doit toujours profiter à l’accusé.

Mesdames, Messieurs, si vous pensez qu’au-delà des controverses, où il n’est pas, effectivement, toujours facile de se retrouver, le prince de Condé s’est bien suicidé ou a pratiqué seul un jeu qui a mal tourné, alors vous innocentez Mme de Feuchères. C’est la position que je défends.

Président

Et en ce qui concerne le rôle joué par Louis-Philippe, vous avez évoqué l’entourage du roi, en disant que vous alliez y revenir.

Lectrice

Oh, c’est juste une interrogation. Là encore, je ne suis pas chargée de défendre la réputation de Louis-Philippe. Je veux simplement relayer la question que s’est posée l’abbé Pélier de Lacroix, aumônier du prince, pourtant farouche défenseur de la thèse de l’assassinat. Je cite :

« Qui avait donné l'ordre d'étouffer cette affaire ? Qui était intéressé à faire croire au suicide ?.... On ne peut supposer que c'est Louis-Philippe, dont la délicatesse et l'honneur sont si connus, et dont le dévoûment et l'affection pour ses aînés de sang royal sont si incontestables. On ne peut supposer non plus que M. de Broglie ait pris sous son bonnet d'étouffer de lui-même cette affaire. M. le duc n'est pas un feuchériste : son nom et ses principes ne sauraient s'allier avec ceux de la fille d'un pêcheur d'huîtres. Une alliance comme celle-ci étonnerait même dans le fils d'un portier, ou d'un concierge honorablement connu. C'est donc là un problème que nous donnons à résoudre ». (Pélier de Lacroix (abbé), L'assassinat du dernier des Condé, 1832)

Président

Le jury est donc maintenant appelé à voter « en son âme et conscience ». On vous a distribué des bulletins de vote vous invitant à choisir une seule des options suivantes

- Le prince de Condé s’est suicidé

- Le prince de Condé a été victime d’un « jeu qui a mal tourné »

- Le prince de Condé a été assassiné par Mme de Feuchères et un complice.


Pendant le dépouillement du vote, le président du « jury » discute avec le public.

Le dépouillement des bulletins, sur 148 votants, donne le résultat suivant :

- Suicide du prince de Condé : 15 voix.

- « Jeu qui a mal tourné » : 19 voix.

- Assassinat : 114 voix.



______________________________

Au moment où le public s’apprête à quitter la salle, le président s’écrie : « Ne partez pas tout de suite : j’ai des révélations à vous faire ! ».


Lecteur

Monsieur le Président, pourquoi intervenir maintenant, alors que le débat est clos et que le jury a rendu son verdict ?

Président

Je pense que les membres du jury devaient être placés dans les conditions de l’enquête des années 1830. S’ils avaient été mis tout de suite dans la confidence, où aurait été le suspense ?

Lectrice

J’espère qu’ils comprendront. Nous avons encore quelques minutes à vous consacrer, surtout si vous nous dites que vous avez des révélations à nous faire. J’espère qu’elles sont inattaquables.

Président

L’auteur que je vais citer n’est pas un inconnu, puisqu’il s’agit de M. Billault de Gérainville, sur lequel nous nous sommes beaucoup appuyés au cours de notre enquête. Il a passé des mois et même des années à essayer d’éluder cette affaire, avec des documents de première main. Mais permettez que je reprenne mes notes, car chaque mot compte.

Lectrice

Faites donc. On va même vous aider à les lire, vos notes.

Président

Venez donc me rejoindre. M. Billault de Gérainville donne d’abord ses sources :

« Au moment de déchirer un voile jusqu’ici réputé impénétrable, je dois rendre compte, c’est évident, du fondement de ma narration, de la nature et de l’origine de mes preuves.

Elles découlent principalement de deux témoignages essentiels, relatés par Billaut de Gérainville en 1875, d’une portée inégale sans doute, mais tous deux d’une authenticité incontestable, rendus qu’ils ont été à des époques et dans des conditions qui mettent à l’abri de toute suspicion la véracité de leurs auteurs. J’ai, par devers moi, deux versions aujourd’hui de1875 encore complètement inédites, touchant le crime de Saint-Leu ».

Lectrice

Ciel ! Vous faites bien d’intervenir. Nous vous écoutons avec attention, surtout si c’est inédit.

Président

« La plus grave résulte des révélations in extremis de Lecomte, le valet de chambre de service, comme on sait, dans la nuit fatale. Le récit de Lecomte est, de plus, corroboré et complété par les éclaircissements de sa femme. C’est au lit de mort, à l’adjuration solennelle qui lui en est faite, que Lecomte se décide à rendre enfin témoignage à la vérité. Il a compris la nécessité d’une réparation, même tardive, aux mânes du prince de Condé. Après le silence qu’il a trop longtemps gardé, il éprouve le besoin de débarrasser sa conscience d’un poids insupportable. Ce qui achève de mettre le sceau à la sincérité de Lecomte, pour ce qu’il a déclaré, c’est que, sur les faits essentiels, il est absolument d’accord avec le général Lambot, l’auteur de la seconde version ». (p. 256)

Lectrice

Nous allons prendre votre relais pour lire ces révélations.

« M. Lambot est décédé en 1844. Il a laissé de nombreux papiers, qui m’ont été communiqués. Un manuscrit y figure sous ce titre : Eclaircissements sur l’assassinat de Mgr le duc de Bourbon, prince de Condé, et Observations sur la procédure criminelle, etc. Ce sont les ébauches d’un travail que, sans doute, le général se proposait de publier à son heure. Dans l’état, où il l’a laissé, ce mémoire étendu n’a jamais vu le jour, à notre connaissance du moins, et, probablement, il ne le verra pas de longtemps, à raison de la gravité des articulations et des personnalités qu’il renferme ».

Lecteur

« Le général ne fait pas mystère de la source de ses informations : il sait tout de Flassans, le propre neveu de madame de Feuchères, son confident, le dépositaire de ses secrets, avant la mésintelligence qui finit par éclater entre le neveu et la tante. Le général, je le rappelle, a passé cette nuit-là à Paris, au Palais-Bourbon, où il est rentré tard ». (p. 258)

Flassans, brouillé avec sa tante pour des motifs d’intérêts, est mort prématurément à Calais, en 1831, au retour d’un voyage d’Angleterre, et, à ce qu’on présume, dans les convulsions de l’empoisonnement. On frémit, à cette occasion, d’avoir à se demander si c’est un nouveau crime à porter au compte de madame de Feuchères ». (…)

Lectrice

« Le duc de Bourbon ne se servait presque jamais la nuit du verrou intérieur de sa chambre à coucher. D’ailleurs, pour qu’il le tirât, il suffisait de faire entendre une voix connue, d’annoncer un courrier, une missive urgente. Madame de Feuchères et son amant pénètrent donc sans difficulté dans la chambre de leur victime. Le prince est surpris en plein sommeil. Lui enveloppant brusquement la tête avec le linge apprêté à cet effet, le plus déterminé des assassins l’étreint violemment, pendant que son complice se jette sur le lit, qui n’a pas plus de trois pieds de haut. Là, comprimant sous ses genoux le corps dans les parties inférieures, il n’a pas de peine à se saisir des bras, et il les contiendra jusqu’à ce que le duc de Bourbon, à bout de forces, ait cessé tout mouvement de résistance ».

Mon Dieu, mais c’est horrible ! Je n’arrive pas à le croire…

Lecteur

Je prends le relais, le temps de vous ressaisir :

« Cela n’a pu être long : le vieillard a dû être bientôt épuisé. La tête ainsi enroulée, et le corps maintenu immobile, il aura été rapidement suffoqué. Mais la constriction violente exercée sur le cou y laisse sa trace dans l’excoriation que l’autopsie attestera. Le duc de Bourbon avait l’habitude de coucher avec un mouchoir disposé en forme de cravate autour de son cou. Le plus robuste des assassins s’en sert pour transporter, ou plutôt pour traîner le corps à la croisée. Cependant, dans l’accomplissement de cet acte, le lit monté sur des roulettes cède à ses efforts ; il se déplace, et s’éloigne d’environ un pied et demi du mur. Du lit à la fenêtre, il a fallu amener le cadavre sans trop de bruit ». (p. 276).

Lectrice

« Dans le trajet, au contact de corps durs et saillants, table de nuit, commode, chaises et bureau, il essuie les éraillures aux jambes qu’on y relèvera le lendemain. Reste à simuler la pendaison, pour faire prendre le change sur le crime. Dans le tour qu’il forme autour du cou du prince, le mouchoir est susceptible de laxité : l’assassin n’a qu’à y passer le second mouchoir qui sert de lien suspenseur. Le couronnement de l’oeuvre consiste à accrocher le corps à l’espagnolette. Quelques soins accessoires sont cependant encore à prendre. En premier lieu, on procède à la toilette du prince suspendu à son licou, on répare ensuite le désordre inévitablement apporté à la chambre. (…) Le dernier et décisif moyen pour détourner l’idée du crime, et accréditer invinciblement la croyance au suicide, c’est, du dehors, de ramener le verrou intérieur dans sa gâche, à l’unique porte d’entrée de la chambre à coucher du duc de Bourbon, à l’aide d’un cordon ou lacet, procédé que tout le moncle aujourd’hui connaît. Cela leur est d’autant plus facile, que, relâchée et mal jointe, la porte joue aisément dans sa feuillure. Mais, à la sortie de l’antichambre, un pied déjà sur les marches de l’escalier dérobé, au moment d’échapper, les deux assassins, ainsi qu’on l’a vu, se trouvent tout à coup, inopinément, en présence de Lecomte. (pp. 277/278)

Lecteur

Ah, ce fameux Lecomte, le valet de service ce soir-là !

Président

Il faut en effet revenir sur l’emploi du temps de Lecomte la nuit du drame :

« Le 26 août, à minuit, Lecomte a pris les ordres du duc de Bourbon pour son lever du lendemain. Il se retire, emportant avec lui la clef du cabinet de toilette, dont la porte communique avec la grande galerie du château. Ce jour-là, il se couche un peu plus tard que de coutume. Vers deux heures de la nuit, on frappe à la porte de sa chambre : c’est Dupré, valet de pied de madame de Feuchères, qui vient le prévenir qu’il se passe certainement quelque chose d’extraordinaire dans la chambre de Monseigneur, au mouvement inaccoutumé qui y règne : sa femme et lui ont entendu distinctement les allées et les venues de personnes. Lecomte ne peut s’expliquer ce bruit par la seule présence de madame de Feuchères. D’ailleurs, à cette heure, elle n’a pas l’habitude d’aller retrouver le prince dans son appartement. Monseigneur serait-il indisposé ? Mais, alors, il n’eût pas manqué de l’avertir, au moyen de la sonnette tenue à sa portée dans l’alcôve. Il a dormi d’un sommeil léger, et n’a rien entendu. Là-dessus Lecomte s’habille ». (P. 269)

Lectrice

« Sorti de sa chambre, il vient à peine d’ouvrir la porte de l’appartement du prince qui communique avec le grand corridor, qu’à la clarté du bougeoir qu’il tient à la main, il aperçoit deux personnes se dirigeant avec précipitation vers l’escalier de service. Lecomte s’élance à leur poursuite. Il les atteint ; mais quelle n’est pas sa stupéfaction quand il reconnaît X (le complice) et madame de Feuchères ! X..., fuyant par l’escalier dérobé, tire malencontreusement la porte vitrée, de façon que l’ayant refermée sur lui, madame de Feuchères est empêchée de le suivre. Lecomte se trouve de la sorte en face d’elle ».

Lecteur

« Sur le moment, elle demeure interdite à son aspect. « Cependant elle se remet de son trouble, et intime à Lecomte l’ordre de retourner dans sa chambre; et tel est le ton dont elle commande, » que Lecomte n’ose désobéir. Il regagne donc lentement sa chambre, mais en proie à toutes sortes de pressentiments funestes. Il se jette tout habillé sur son lit. X... et madame de Feuchères lui reviennent continuellement à l’esprit. Il a l’idée confuse d’un grand malheur. Le matin, beaucoup plus tôt qu’il ne l’a dédaré dans l’instruction, il est à la porte de la chambre à coucher de Monseigneur. Elle est fermée au verrou, contrairement à son habitude. Lecomte frappe inutilement à plusieurs reprises et à coups redoublés, si bien qu’on a dû l’entendre du dehors, et il ne s’explique pas qu’aucun témoin n’en ait déposé dans l’enquête ». (p. 270).

« Tel est, en substance, quant au fait de l’assassinat, le récit de Lecomte. Ce valet de chambre se reconnaît coupable d’avoir celé aux magistrats le fait terrible de sa rencontre avec X. et madame de Feuchères. Mais, pour le surplus, il proteste qu’il est innocent du meurtre du duc de Bourbon. Et, devant la justice, il a constamment déclaré l’assassinat du prince ».

Lectrice

« Après Lecomte, sa femme a fourni des renseignements qui, corroborant et complétant les explications de son mari, font jaillir une épouvantable lumière sur la nuit ténébreuse du 26 au 27 août. Ainsi, la femme Lecomte a vu entre les mains d’Adèle, femme de chambre de madame de Flassans, une serviette, ou napperon, maculée d’une façon bizarre. Ce linge était marqué de taches de tabac et de mucosités, froissé, roulé à ses extrémités d’une façon bizarre, comme s’il eût servi à étreindre un corps étranger. Adèle et elle en ont causé, ne pouvant comprendre comment il se trouvait dans la garde-robe de madame de Flassans, dont le mari ne prenait pas de tabac. La femme de chambre en a aussi parlé à sa maîtresse, qui a fait disparaître cette nappe. La femme Lecomte et son mari ont souvent réfléchi à cette particularité, et elle ne peut se défendre de penser qu’on s’est servi de ce linge pour étouffer le prince. Il est à sa connaissance que les époux Dupré ont reçu beaucoup d’argent de madame de Feuchères. Son mari et elle en ont également « obtenu des secours », mais elle ne précise pas la somme. Elle ajoute que si son mari n’a pas tout révélé dans l’instruction, c’est qu’il était dominé par la terreur qu’inspirait madame de Feuchères, et qu’il redoutait sa vengeance. (p. 271)

Lecteur (se tournant vers le président)

Billault n’a toujours pas dit quel est ce second assassin !

Président

Il le fait par degrés.

« Flassans, son neveu, avait lié connaissance avec un homme un peu plus jeune que lui, que le service du corps auquel il appartenait avait mis en rapport avec les hôtes du château de Saint-Leu. Il l’avait associé à ses parties de plaisir, et présenté à M. Lambot, qui avait promis de s’employer à son avancement. (…) Flassans avait également présenté à sa tante ce compagnon de plaisir. Sa bonne mine, sa belle prestance, son parler avantageux, avaient séduit madame de Feuchères, qui s’en était éprise et avait fait de lui son amant préféré ».

Lecteur

Mais il ne dit toujours pas de qui il s’agit, nommément.

Président

Billault a écrit son livre, en 1875. L’homme en question était encore vivant, il avait une femme, des enfants, pignon sur rue. Il était couvert par le non-lieu confirmé par la Cour de cassation. Billault devait prendre des précautions, pour cet homme, mais aussi pour lui-même. Je peux vous dire aujourd’hui qu’il s’agit du capitaine de gendarmerie, celui-là même dont parlent Alain Decaux et André Castelot dans le téléfilm de Stellio Lorenzi.

Lecteur

N’est-ce pas incroyable, de la part de quelqu’un qui était justement chargé de protéger le prince !

Président

Eh, oui, à qui se fier !

« Le général Lambot affirme que le second assassin, l’amant de madame de Feuchères, n’est sorti du château de Saint-Leu que dans la journée du 29 août, par la difficulté de tromper la surveillance d’Obry, le concierge : jusque-là, il était demeuré caché dans la chambre de l’abbé Briant. M. Lambot assure tenir cette particularité de Flassans, et il n’y a aucune raison pour révoquer en doute son témoignage. Si les premiers magistrats arrivés sur les lieux avaient fait fouiller toute la maison, au lieu de se laisser berner par la thèse du suicide tout de suite annoncée par Mme de Feuchères, on aurait trouvé le coauteur de l’assassinat ».

Lecteur

Alors, son nom ?

Président

Eh bien... Billault de Gérainville ne le donne pas.

Lectrice

Alors, vous nous laissez sur notre faim ?

Président

Mais non, voyons, un historien va jusqu’au bout de son enquête ! J’ai été rechercher, sur Internet, qui pouvait bien être capitaine de gendarmerie chez le prince de Condé en 1830. Et, à forces de recherches, j’ai fini par trouver.

Les lecteurs, en chœur :

Et alors, et alors, et alors ?

Président

Son nom est… Lucien Colin. Ce serait lui le complice et l’amant de Mme de Feuchères. Ce nom est d’ailleurs confirmé dans le livre de Dominique Paladilhe, Le prince de Condé : Histoire d'un crime. (Il ne donne que le nom, pas le prénom).

Lecteur

Eh bien, voilà un témoignage qui jette toute la lumière ou presque sur « l’énigme de Saint-Leu ». Ainsi s’évanouit la thèse du jeu érotique qui a mal tourné. Un dernier mot, M. le Président. Comment expliquez-vous l’apparition de cette version ?

Président

Elle était sans doute chargée, moins d’innocenter Mme de Feuchères, que de laver la mémoire de Louis-Philippe, père du duc d’Aumale. En tout cas, elle a fait fortune, si je puis dire, puisque maintenant, c’est la version que tous les sites Internet consacré à cette affaire véhiculent.

Lectrice

Il va vous être facile d’arranger cela, même si les erreurs ont la vie dure. Une dernière question, comment avez-vous trouvé ce livre de Billault de Gérainville, tombé dans les oubliettes ? Il ne figure même pas sur Google, qui pourtant, livre des dizaines de références sur la mort du Prince de Condé.

Président

Heureusement, il existe aussi Gallica, le site Internet de la Bibliothèque nationale de France. Je recommande en tout cas à tous les membres de notre jury qui veulent en savoir plus, de lire ce livre sur le site de la BNF (12148/cb364510423 – BN Catalogue général). Il leur donnera d’autres informations, que nous n’avons pas eu les moyens de livrer ce soir.

Nous allons en rester là ce soir, même si je sens que certains d’entre vous ont des questions rentrées.

Bonsoir à tous et à toutes et, à tout hasard, fermez bien votre verrou cette nuit !


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Textes réunis et mis en scène par Hervé Collet.

Interprètes :

Président : Hervé Collet      Lecteur : Claude Lesko        Lectrice : Juliette Degenne


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1 Ironie de l’histoire, c’est sa maîtresse, la baronne de Feuchères qui, sans pudeur, fréquente Talleyrand au point de conclure une alliance familiale avec lui (cf. ci-après) et même, de l’inviter à Saint-Leu !


2 On retrouve un cas analogue aujourd’hui : les ministres ne peuvent être jugés que par la Cour de justice de la République.