Le duel entre Frédéric Gaillardet, écrivain et ancien maire du Plessis-Bouchard et Alexandre Dumas à propos du drame « La Tour de Nesle ».


Texte de la séance théâtrale dans le cadre des Rendez-vous de l’histoire valmorencéenne

le 8 décembre 2011 au Centre culturel Jacques Templier du Plessis-Bouchard


NOTICE INTRODUCTIVE


Synopsis du drame “La Tour de Nesle”

Philippe d'Aulnay vient d'arriver à Paris pour retrouver son frère jumeau Gaultier, capitaine très aimé de la reine Marguerite de Bourgogne. Dans la taverne d'Orsini, il rencontre Buridan arrivé comme lui depuis quelques jours pour chercher fortune. Comme ils ont tous deux reçu la même invitation à un mystérieux rendez-vous d'amour dans la nuit, Gaultier les somme d'être prudent. En effet depuis quelques temps, la Seine rejette presque chaque jour au niveau de la tour de Nesle trois cadavres de nobles et beaux jeunes hommes étrangers à la ville.

Le lendemain, on retrouve deux corps dans la Seine dont celui de Philippe d'Aulnay. Buridan a pu s'échapper de la tour de Nesle grâce à Landry, un de ses anciens compagnons d'armes, qui l'a laissé sauter par la fenêtre en faisant croire à son maître Orsini qu'il était mort comme les autres.

Buridan a reconnu en leurs étranges partenaires masquées la reine Marguerite et ses deux sœurs. Déterminé à arrêter ces méfaits, il obtient un rendez-vous avec Marguerite. Il lui dévoile alors qu'il est un rescapé de cette terrible nuit. Il veut une nomination au poste de premier ministre, sinon Gaultier d'Aulnay, que la reine aime tendrement, saura qu'elle est responsable de la mort de son frère Philippe.

La reine ne peut qu'accepter, mais profitant de la faiblesse de Gaultier à son égard, elle lui soustrait la preuve que Buridan avait confiée à celui-ci et fait mettre Buridan dans un cachot de la prison du Châtelet. Marguerite ne peut cependant résister à l'envie d'aller triompher devant lui, ce dont il profite pour utiliser son ultime recours : un secret datant de sa jeunesse à la cour du roi Robert, le père de Marguerite.

Son vrai nom est Lyonnet de Bournonville, il a été l'amant de Marguerite dont sur les instances de celle-ci, il a tué le père parce qu'ayant découvert qu'elle était enceinte, il voulait l'envoyer dans un couvent. Buridan est en outre en possession d'une lettre de Marguerite le chassant après le fait accompli...

Devant la menace de faire donner cette lettre au roi Louis X par Landry, Marguerite cède encore une fois la rage au cœur et Buridan devient premier ministre. En contrepartie de l'éloignement de Gaultier en province, Buridan propose à Marguerite de lui rendre sa lettre le soir même à la tour de Nesle, sachant pertinemment que les sbires de la souveraine l'attendront pour le tuer.

Il y envoie Gaultier à sa place, dont la soumission à la reine est telle qu'elle lui fait oublier le sens de l'honneur et, pour prendre la reine en flagrant délit d'adultère, ordonne à ses gardes d'arrêter quiconque sera à la tour de Nesle dans la nuit. Mais quand Landry lui apprend que les enfants dont Marguerite a accouché n'ont pas été tués mais abandonnés avec une marque sur le bras gauche, marque que Buridan a vu sur le bras de Philippe et Gaultier d'Aulnay, il court à la tour de Nesle pour essayer d'empêcher l'irréparable. Mais il arrive trop tard. Gaultier meurt en maudissant sa mère et Buridan et Marguerite sont arrêtés.


Biographies

Jules Gabriel Janin est un écrivain et critique dramatique né à Saint-Étienne le 16 février 18041 et mort à Paris le 19 juin 1874. Fils d’un avocat, Janin reçoit une bonne éducation, d’abord dans sa ville natale puis au lycée Louis-le-Grand à Paris. Après un passage dans l’étude de l’avoué Jean-Baptiste Guillonnet-Merville, où il sera saute-ruisseau en même temps qu’Honoré de Balzac, il devient journaliste et travaille notamment à la Revue de Paris, à la Revue des Deux Mondes, au Figaro et à la Quotidienne. Il est parmi les fondateurs de la Revue de Paris et du Journal des Enfants. Il se fait connaître en 1827 avec un étrange roman L’Âne mort et la femme guillotinée. La Confession en 1830, un peu moins profond, mais au style encore plus remarquable, et Barnave en 1831, où il attaque la famille d’Orléans, finissent d’asseoir sa réputation.

Entre-temps, il entre comme critique au Journal des Débats où il reste quarante ans. Son autorité le fait surnommer « le prince des critiques »

Il est candidat malheureux à l'Académie en 1863 contre Dufaure. En 1864, contre Camille Doucet et Autran, onze tours de scrutin ne peuvent donner un résultat et l'élection est renvoyée à l'année suivante. En 1865, il est battu par Prévost-Paradol. Bien qu'il soit soutenu par Mme de Rothschild, Jules Janin ne peut obtenir une majorité à l'Académie qui le trouve trop voltairien et trop orléaniste. Il publie alors son Discours de réception sur les marches du pont des Arts, en déclarant qu'il ne se présentera plus aux suffrages de l'Académie. Après la détente qui se produit en 1869-1870, l'Académie pense à lui, et sans qu'il renouvelle ses visites, elle l'élit le 7 avril 1870 en remplacement de Sainte-Beuve.


François-Antoine Harel, couramment prénommé Charles Jean, naît le 3 novembre 1790 à Rouen et meurt le 16 août 1846 à Paris. Il est dramaturge, journaliste et directeur de théâtre.

Auditeur au Conseil d’État dès l’âge de vingt ans, puis secrétaire de Cambacérès, il devient successivement membre de l’administration du contentieux, inspecteur général des Ponts et Chaussées, puis secrétaire général du conseil des substances.

Nommé sous-préfet avec les pouvoirs de préfet à Soissons en 1814, il se montre dans ses fonctions, pendant toute la durée du siège de cette ville contre les armées alliées, plein d’énergie et de dévouement. Il est appelé, au commencement des Cent-Jours, en récompense de ses services, à la préfecture du département des Landes, qu’il administre jusqu’au retour des Bourbons, époque à laquelle il se voit condamné à quitter pour plusieurs années le sol de la patrie.

À son retour en France en 1820, il songe à écrire. Bientôt lancé dans la polémique d’actualité, il fonde un journal intitulé le Miroir. Il devient l’un des collaborateurs de la Minerve Française et dirige Le Nain jaune. À la Restauration, il obtient de Charles X le privilège du Théâtre de l'Odéon en 1829. Il le conserve jusqu’en 1831. Il se consacre ensuite à la direction du théâtre de la Porte-Saint-Martin du 1er avril 1832 au 19 octobre 1840. C’est sur cette scène qu’il monte les drames romantiques les plus retentissants : la Tour de Nesle, Lucrèce Borgia, Marie Tudor, Richard Darlington. C’est sous sa direction que Mademoiselle George et Frédérick Lemaître connaissent leurs plus beaux succès.

Harel a connu Mademoiselle George à Bruxelles. Il devient bientôt son amant et cette liaison durera jusqu’à sa mort. Il meurt des suites d’une maladie de langueur. Ses obsèques ont lieu le 18 août 1846 à Saint-Roch. Il repose au Père-Lachaise dans le caveau de Mademoiselle George, 9e division, chemin du Père Eternel. Il laisse un fils, Louis-Marie, dit Tom Harel, né à Bordeaux, qui, après avoir été directeur de théâtre, puis attaché au chemin de fer du Nord, meurt à Paris, le 17 avril 1902, à 83 ans. On trouve de nombreuses anecdotes sur Harel dans les dix volumes des Mémoires d’Alexandre Dumas


Marguerite-Joséphine Weimer, dite Mademoiselle George, naît à Bayeux le 24 février 1787 et meurt à Passy le 12 janvier 1867. Si l'on en croit Victor Hugo, Théophile Gautier, Alexandre Dumas père et autres témoignages, elle aura été la tragédienne qui a jeté le plus vif éclat sur la scène française. Elle fait ses débuts au Théâtre-Français le 29 novembre 1802 avec Clytemnestre. Elle devient la maîtresse du Premier Consul (qui lui donne le petit nom de Georgina), après avoir été celle de son frère Lucien Bonaparte. Le 11 mai 1808, elle disparaît, sur ordre de Talleyrand dont elle est devenue l'agent, avec pour mission, notamment, de séduire le tsar Alexandre Ier. En Russie, sa vie entra dans une nouvelle phase d’honneurs, de gloire et de richesse.

De retour en France en 1813, elle reparaît dans Clytemnestre avec le plus grand succès. Elle est réintégrée, grâce à Napoléon Ier, à la Comédie-Française, dont elle est chassée en 1815. Elle poursuit cependant une carrière brillante sur toutes les grandes scènes françaises. Devenue l'amante de Charles Harel, elle suit ce dernier au Théâtre de la porte Saint-Martin en 1832. Prenant sa retraite en mai 1849, elle vit dans la gêne et obtient la place d’inspectrice du Conservatoire auparavant dévolue à Mademoiselle Mars. Elle reparaît encore sur la scène de la Comédie-Française pour une représentation dans Rodogune qui laisse les spectateurs stupéfaits de lui voir encore tant de puissance. Son dernier effort sera une représentation à l’Odéon le 3 juillet 1855.


SÉANCE THÉATRALE


Textes dits par :

Hervé Collet (HC), président de Valmorency, Juliette Degenne (JD) et Claude Lesko (CL), comédiens.


HC

Paris, en ce printemps de 1832, dispute au choléra les survivants des batailles de rue des Trois-Glorieuses (…) Il y a, dans ses murs, un directeur de théâtre unique. Le choléra ne l’a, à aucun moment, désarçonné. Au plus fort de l’épidémie, quand les gens s’écroulent dans la rue et que, faute de cercueils, on charge les cadavres sur des tapissières pour porter à l’absoute et puis à la fosse commune une plus rapide et plus ample récolte funèbre, ce directeur, las de voir sa salle déserte, confie aux journaux l’entrefilet que voici :

JD

« On a remarqué avec étonnement que les salles de spectacle étaient les seuls endroits publics où, quel que fût le nombre des spectateurs, aucun cas de choléra ne s’était encore manifesté. Nous livrons ce fait incontestable à l’investigation de la science ».

CL

Ce directeur impavide est l’illustre Harel, qui préside aux destinées du théâtre de la Porte-Saint-Martin. Homme extraordinaire qui, à lui seul, mériterait toute une étude. Ancien préfet des Landes, proscrit, commandant de la Garde nationale, journaliste, classique impénitent qui jouait les romantiques pour plaire à Mlle George, mais sans y rien comprendre, et avec cela très probablement l’homme le plus sale de son siècle ! Il a eu, pendant quelque temps, comme bête familière, dans sa chambre, un beau petit cochon. Quand un jour, on profita d’une de ses absences pour saigner l’animal, on craignait les fureurs de son désespoir : mais il n’a eu qu’un cri : « Ah ! les misérables ! Ils l’ont tué sans m’avertir ! Pourvu qu’ils n’oublient pas l’oignon dans le boudin ! » Tout Harel est dans ce cri.

HC

C’est donc lui qui livre au public accouru en rangs serrés, le 29 mai 1832, au soir, les prémices d’un drame appelé à quelque retentissement : La Tour de Nesle. Les deux rôles principaux sont confiés à Bocage et à Mlle George. Bocage aux « grands yeux siciliens », aux magnifiques cheveux noirs, ardent et pâle, était un ancien menuisier. Il lui échappe des nasales répréhensibles et le dessin de ses jambes s’infléchit légèrement vers l’intérieur, mais sa beauté fatale et sa puissance d’expression met les auditoires à sa merci.

CL

Mlle George, splendeur charnelle de l’époque, est grande et belle, douée d’une voix profonde qui prenait aux entrailles. Paris en est amoureux depuis trente ans et elle a compté des empereurs et des rois parmi ses victimes. Ses quarante-cinq ans la laissent éclatante, saine, intacte encore de ligne, et lui confèrent une autorité scénique à peu près infaillible.

HC

Aussi le succès est-il immense. Au milieu des acclamations d’un public bouleversé, Bocage s’avance à pas muets, dans ses souliers à la ponlaine, et nomme l’auteur : M. Frédéric Gaillardet. Qui est donc ce Frédéric Gaillardet, si inopinément jeté en pâture aux bravos, aux jalousies, aux curiosités, à tout ce que suscite de mauvais et de bon, un grand succès subit ?

CL

C’est un fringant jouvenceau de vingt-cinq ans, frais émoulu de ses études de droit, avocat tout neuf, et qui débarque de Tonnerre, dans l’Yonne. Deux mois auparavant, le 27 mars 1832, il a porté son manuscrit au redoutable Harel. La lecture en a eu lieu devant Jules Janin et Mlle George.

JD

Mlle George ou, pour parler comme ses intimes qui seront les héros de ce récit, George, est l'amie de Harel et vit avec lui. Reine de la Porte-Saint-Martin, tous les drames que la maison joue lui consacrent un rôle central, et ce rôle, étant donné son physique important, se devait d'être princier. Il est à noter que le ménage Harel-George et que Janin habitent le même immeuble et que leurs portes ouvrent sur le même escalier. Pour ses premiers pas dans le monde artiste, le jeune Gaillardet pénètre dans un assez beau fourré...

HC

La pièce est acceptée. Il y a une idée dans ce drame. Harel l'a tout de suite flairée de son grand nez creux. Cette sanglante histoire de la Tour de Nesle est dans l'air, en ce début de 1832. Depuis Notre-Dame de Paris, on se précipite dans le ténébreux Moyen-âge. Harel félicite son auteur, parle de quelques retouches à faire au style qui ne lui paraît point « scénique » et déclare avec rondeur que l'ami Janin ne refusera pas ce coup de main à un cadet.

CL

Une convention est alors signée entre les trois parties. En voici le texte :

« Entre MM. Gaillardet et Jules Janin, d'une part, et M. Harel, directeur de la Porte-Saint-Martin, d'autre part,

Il a été convenu ce qui suit :

MM. Gaillardet et Jules Janin remettent et cèdent à M. Harel, pour être joué sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin, un drame en cinq actes intitulé La Tour de Nesle.

M. Harel reçoit l'ouvrage, et le fera représenter très incessamment.

Fait en double, à Paris, le 29 mars 1832.

Signé : F. Gaillardet, J. Janin, Harel ».

JD

Janin, à qui le manuscrit est échu, doit, dans l’esprit de Harel, le refondre et partager, en cas de succès, gloire et argent avec le jeune provincial. Mais Janin, bon critique dramatique, ne sait pas faire une pièce. Il se contente de réécrire le drame de Frédéric Gaillardet, ce qui ne l'améliore pas sensiblement.

HC

Alors, Harel prend son chapeau et court chez Alexandre Dumas. Celui-ci est au lit, en proie à la fièvre et menacé du choléra. Mais Harel insiste pour que cet écrivain, dont la renommée est déjà grande, récrive le texte.

Et voilà notre auteur en présence du manuscrit de Janin ! Voici le géant à l'ouvrage, assis sur son lit, calé par son oreiller, fusillant de son regard bleu le monstre qu'on lui a porté à recréer. Il a raconté dans ses Mémoires cette impression de début :

CL

« Le premier défaut qui me frappa dans l’ouvrage, moi, homme de théâtre, c'est que, la pièce commençant au second tableau, aucun des personnages n'était connu, aucun des caractères ne se trouvait exposé ; de sorte que, tout en lisant ce tableau, c'est-à-dire celui de la tour, le tableau de la taverne commença à m'apparaître comme dans un nuage ».

JD

Nous n'avons pas en mains le texte de Gaillardet. Mais d'après ce qu'il en a dit lui-même, nous voyons très bien ce qu'il devait être. La pièce se contentait de mettre en scène plus ou moins adroitement les orgies imputées à Marguerite de Bourgogne.

HC

Les idées que Janin n'a pas su dégager des cinq actes maladroits de Gaillardet et qu'il y a devinées comme un diamant dans sa gangue, ce diable de Dumas s'en illumine au premier contact. C'est qu'il est toujours porteur, lui-même, de deux ou trois « situations », que son prodigieux instinct scénique lui révèle être d'un effet certain et qu'il cherche à sertir dans une action intéressante. Il féconde les textes et les charge de richesses.

JD

Dumas écrira plus tard : « La lutte entre Marguerite et Buridan me donnait cette situation. Je ne la laissai point échapper, comme on le comprend bien. C'est ce qu'on appela depuis la scène de la prison. Cela trouvé, je ne m'inquiétai plus du reste. J'écrivis à Harel que j'étais tout à lui pour La Tour de Nesle et le priai de venir me voir afin de régler les conditions auxquelles ce nouveau drame serait fait ».

CL

Reste en effet à discuter la question des droits : elle va avoir trois manuscrits, cette Tour de Nesle, signés de trois noms différents. Dumas entend bien qu'il n’y en aura qu'un de bon et de viable, le sien. Mais il a, lui aussi, le nez creux... Il sent qu'il a des précautions à prendre. Ni Harel ni Janin ne lui inspirent, visiblement, une confiance illimitée. Et Gaillardet, qu'il ignore, le met en méfiance. Témoins, les conditions qu'il impose à Harel :

« Je désirais que M. Gaillardet, qui avait un instant abandonné sa moitié à Janin, rentrât dans sa moitié. Je désirais que mon droit à moi fût établi en dehors, comme si j'étais complètement étranger à l'ouvrage ».

JD

Il ajoute :

« Je mettais aussi, comme condition sine qua non, de ne pas me nommer... Harel ne fit aucune difficulté pour le traité à part. Mais il n'en fut pas de même pour l'incognito que je désirais garder. Ce fut une véritable lutte que je dus soutenir, et dans laquelle il déploya le luxe éblouissant de son esprit, l'arsenal foudroyant de ses paradoxes. Je résistai. Harel se retira vaincu ».

HC

Il convient d’expliquer cette surprenante modestie. À ce moment, Dumas traverse une crise de prudence. On commence un peu partout à l'accuser de plagiat. Il ne veut compromettre son nom que dans une bataille où il est sûr de vaincre, et de vaincre seul. Il se dit, contrairement à l'opinion de son directeur, que l'on fait plus d'argent à mérite égal, avec un nom connu qu'avec un nom inconnu.

JD

« La critique, qui ne fait pas d'enfants, note Dumas, ne choie et ne caresse que des orphelins qu'elle peut adopter. Mais elle se détourne, irritée et grondeuse, de ceux qui se présentent portés sur les épaules de pères vigoureux (…) Il se fait plus de bruit autour de l'ouvrage d'un homme connu. On attend et l’on accueille l'apparition de cet ouvrage avec une curiosité plus grande. (…) L'homme qui tombe, s'il est inconnu, ne tombe que de la hauteur de la pièce par laquelle il débute. L'homme connu qui tombe, au contraire, tombe de la hauteur de tous ses succès passés ».

HC

Dumas se met donc au travail. L'écrivain herculéen abat son drame en neuf jours. Il est coutumier de ces tours de force et les aime. Il écrit à Frédéric Gaillardet la lettre que voici :

CL

« Monsieur,

M. Harel, avec lequel je suis en relations continues d'affaires est venu me prier de lui donner quelques conseils pour un ouvrage de vous qu'il désire monter. J'ai saisi avec plaisir cette occasion de faire arriver au théâtre un jeune confrère que je n'ai pas l'honneur de connaître, mais que je désire bien sincèrement y voir réussir. J'ai aplani toutes les difficultés qui se seraient présentées à vous pour la mise en répétition d'un premier ouvrage, et votre pièce, telle qu'elle est maintenant, me paraît susceptible d'un succès ».

HC

Il ajoute, notez-le bien : « Je n'ai pas besoin de vous dire, Monsieur, que vous restez seul auteur, que mon nom ne sera point prononcé. C'est là une condition sans laquelle je reprendrais de l'ouvrage ce que j'ai été heureux d'y pouvoir ajouter. Si vous regardez ce que j'ai fait pour vous comme un service, permettez-moi de vous le rendre et non de vous le vendre.

Alex. DUMAS ».

JD

Cette lettre, Frédéric Gaillardet ne la reçoit pas tout de suite. Il ne réside plus dans la capitale depuis le 10 avril. Il est retourné à Tonnerre pour enterrer son père que le choléra a tué à Paris, à ses côtés, et dont il rapporte la dépouille dans le caveau de famille. M. Gaillardet père, en effet, heureux de voir son fils en passe d'être joué dans la capitale, n'a pas su résister à la tentation d'un séjour près de lui. Il a succombé au mal noir. « Le jeune homme » est parti pour Tonnerre avec, dans la poche, ce billet de Harel :

« Partez. J'ai une pièce avant la vôtre ; vous avez trois mois devant vous, Soyez tranquille et écrivez-moi ».

CL

Cependant notre auteur n'est pas aussi tranquille que cela. Un mois après son retour en province, il voit L'Ecolier de Cluny chez les libraires : il en est troublé. Il écrit à Jules Janin pour lui demander une annonce relative à La Tour de Nesle... Il s'épouvante à la pensée que l'on croie sa pièce tirée du livre. Janin lui répond :

JD

« 10 mai 1832.

Je ferai volontiers ce que vous me demandez, mais à quoi bon ? Je vous annonce la prochaine représentation de votre pièce. Je dis votre et pas notre parce que je n'y suis absolument pour rien. Vous le savez, la chose est entre vous et M. Harel. Cela est depuis longtemps convenu entre nous...

Jules JANIN ».

HC

Tiens ! Tiens ! Tout est donc changé ? Frédéric Gaillardet ne peut demeurer calme et paisible à Tonnerre. Il écrit à Paris pour obtenir des renseignements, et il apprend que Dumas a été fait et s'est fait son collaborateur à son insu. Hors de lui, tremblant de colère et d’indignation à la pensée que son oeuvre et son nom vont être submergés par la jeune célébrité de l'auteur d'Antony, il écrit deux lettres importantes ; la première au directeur Harel pour lui défendre de jouer la pièce dans ces conditions ; la seconde à Dumas lui-même pour le mettre dans ses intérêts. Il écrit à ce dernier :

CL

« Sans doute vous avez été trompé : la pièce m'appartient en propre et à moi seul. Je ne veux point de collaborateurs, surtout de collaborateurs furtifs et imposés. Je vous prie donc, au nom de votre honneur, et vous somme au besoin d'interrompre les répétitions, etc... »

JD

À peine débarqué à Paris, sans même passer à son domicile, Frédéric Gaillardet se rend à la Porte-Saint-Martin. Il demande à voir le directeur sur-le-champ. Harel n'hésite pas. En bon chasseur, il coiffe la bête du premier coup.

CL

- Je suis ruiné. Je vous ai trompé, c'est vrai... Mais maintenant qu'allez-vous faire ?

HC

- Arrêter la pièce !

CL

- Vous n'y parviendrez pas. J'en change le titre et je la joue. Vous m'attaquez en contrefaçon, vol, plagiat, tout ce que vous voudrez, vous obtiendrez douze cents francs de dommages-intérêts. Demandez à un agréé. Si vous laissez jouer, au contraire, vous gagnerez douze mille francs.

JD

Il dit vrai et le jeune homme quitte la place, bien et dûment maté. Il trouve dans sa boîte la gentille lettre de Dumas : il n'est évidemment pas dans les dispositions voulues pour la bien accueillir. Reste pour Harel à, présenter l'un à l'autre ces deux pères ennemis et à leur faire signer une transaction. C'est délicat : mais notre homme a mené à bien d'autres affaires.

HC

Les dispositions sont violentes de part et d'autre. L'explication le sera aussi. Les deux auteurs sont à deux doigts de sortir du cabinet directorial pour aller chercher chacun ses témoins. Harel intervient, les calme, et amène enfin Gaillardet à signer une transaction par laquelle Dumas et lui se reconnaissent auteurs en commun de La Tour de Nesle. Ils se réservent de la mettre chacun à leur nom seul dans leurs oeuvres complètes. La pièce doit être jouée et imprimée sous le nom seul de Gaillardet. Mais Harel insiste pour que, sur les affiches, ce nom soit suivi d'étoiles.

CL

Cet accord signé, les répétitions continuent sans encombre.  Elles procurent au jeune Gaillardet une forte surprise d'abord et puis, une inappréciable leçon de dramaturgie. Il court à la Porte-Saint-Martin, entre au moment où l’on commence le deuxième acte, l'écoute assez tranquillement, ainsi que le troisième, mais, enfin, perdant patience après la scène de la prison, il monte sur le théâtre, et demande si l'on va bientôt commencer la répétition de sa pièce, ou si on l'a fait venir purement et simplement pour entendre le drame d'un autre.

JD

Les acteurs se mettent à rire. La ressemblance dans les noms lui revient tout à coup à l'esprit, et il voit clairement qu'il a dit une légèreté.

CL

- Comment, lui dit Bocage, ne connaissez-vous pas votre enfant ? Vous l'aurait-on changé en nourrice ?

JD

Le jeune homme ne sait que répondre.

CL

- Seriez-vous mécontent de la scène de la prison ? continua Bocage.

HC

- Non pas, dit le jeune homme, qui commençait à reprendre son aplomb. Au contraire, elle me paraît même à effet.

CL

- Eh bien, vous verrez votre cinquième acte, reprit Bocage. C'est celui-là qui vous fera plaisir !

JD

Gaillardet regarde son cinquième acte, et déclare qu'il est effectivement de son goût. Il semble seulement fort regretter qu'on ait changé le nom d'Anatole en celui de Gaultier d'Aulnay. Il suit avec le plus grand soin les répétitions de son drame, faisant à tort et à travers des objections qu'on n'écoute pas, et des corrections qu'on se garde bien de suivre.

HC

Et le jour de la représentation arrive. Même si Dumas a gardé le secret pour son compte, les indiscrétions intéressées du directeur, les plaisanteries des acteurs, les plaintes mêmes échappées à « l'auteur », l'ont dénoncé au public comme le vrai coupable. Une certaine manière de faire dans la construction de la pièce, des parties de style empreintes d'un cachet individuel viennent, à chaque instant, le charger de plus en plus.

JD

Bref, il n'y a pas une seule personne dans la salle qui ne s'attende à entendre sortir son nom de la bouche de Bocage, au moment où ce dernier s’apprête à dire qui est l’auteur de la pièce. Mais, le seul nom proclamé est celui de M. Frédéric Gaillardet.

CL

« La représentation finie, écrit Dumas dans ses Mémoires, j'aperçus, en descendant avec le public, notre jeune homme. Il recevait modestement les compliments de tous ses amis, et se rengorgeait au centre d'un groupe. Janin descendait en même temps que moi. Nous échangeâmes un de ces regards qu'aucune parole ne pourrait traduire ; puis nous revînmes bras-dessus, bras-dessous, riant tout le long du boulevard, du jeune homme, du public et surtout de nous-mêmes ».

HC

Ne vous laissez pas prendre à cette fausse jovialité. Dumas a souffert de voir « sa » Tour de Nesle livrée publiquement à ce petit provincial sans carrure. Il en saigne, car il a vingt-huit ans et un début de célébrité qui le met en appétit... Voltaire, quand il possédait pour deux cent mille francs de gloire, en voulait bien pour deux sous de plus !

JD

Dumas va se coucher, le coeur en berne. Il s'est, l'année précédente, tenu pareillement à l'écart, le soir de la première de Richard Darlington qu'il a écrite avec Goubaux et Beudin : ses collaborateurs et Harel sont vainement venus le supplier de se laisser nommer avec eux. Richard Darlington s’est s'achevée dans les applaudissements et elle a obtenu un gros succès. Détail caractéristique, Gonbaux et Beudin ont offert à Dumas trois billets de mille francs chacun... Il a refusé. Il affirmera, dans ses Mémoires, n'avoir rien regretté.

HC

Mais, ce soir du 29 mai 1832, naît une gloire d'une autre qualité. Il le sent. C'est infiniment plus « lui » que Paris vient de fêter. Ce grand, ce très grand enfant gâté soupire...

CL

Harel ne va pas tarder à intervenir selon sa manière sournoise et brutale de félin sur le sentier de chasse. On se souvient qu’il a, avec insistance, stipulé pour son compte le droit de faire suivre, sur l’affiche, le nom de Gaillardet d’étoiles. Le diable d’homme ! C’est une mine qui va tout faire sauter...

JD

En effet, dès le lendemain de la première, le directeur de la Porte Saint-Martin, au lieu de mettre sur l’affiche « MM. Gaillardet et « trois étoiles », il a mis « MM./trois étoiles/et Gaillardet ».

HC

Frédéric Gaillardet s’empresse d’assigner Harel en justice. De son côté, Dumas, scandalisé, se rend chez le directeur de théatre, qui reçoit à ce moment même l’assignation en justice. Harel se frotte les mains

CL

- Bon procès ! Bon procès ! J’en demande deux pareils par an, pendant six ans, et ma fortune est faite !

HC

- Mais vous le perdrez, dit Dumas. Si vous allez en appel, vous le perdrez aussi, puisque je je serai contre vous !

CL

- Vous ne direz pas que vous n’êtes pas de la pièce, je suppose.

HC

- Je dirai que je ne devais pas être nommé.

CL

- En attendant, vous le serez au tribunal de commerce, au tribunal d’appel. Vous le serez par l’avocat de M. Gaillardet. Vous le serez par le vôtre. Les journaux répéteront les plaidoiries. Les trois étoiles auront fait du bruit devant le nom, les trois étoiles en feront après. Les manuscrits seront communiqués : celui de M. Gaillardet, celui de Janin, le vôtre... Mon cher, je ne comptais que sur cent représentations. Aujourd’hui, je parie pour deux cents ... »

JD

Harel est déchaîné. Il possède un sens très sûr du scandale et le don supérieur de chatouiller les hommes dans leurs bas instincts.

HC

Gaillardet commet l’erreur  de ne pas s’en tenir à l’assignation en justice et écrit aux journaux.

CL

« 30 mai.

Monsieur le Rédacteur,

Nommé seul hier comme auteur de La Tour de Nesle, mon nom se trouve aujourd’hui précédé sur l’affiche de deux M. et de trois étoiles. C’est une erreur ou une méchanceté dont je ne veux être la victime ni la dupe. Dans tous les cas, veuillez annoncer, je vous prie, que dans mon traité comme sur le théâtre et, comme je l’espère, sur l’affiche de demain, je suis et serai le seul auteur de La Tour de Nesle.

Agréez... F. Gaillardet ».

HC

Arrivée devant l’opinion, la vérité éclate au grand jour. Dumas, sans se nommer, mais la ficelle est grosse, réplique dans la presse avec dureté :

JD

« Je n’ai pas lu le manuscrit de M. Gaillardet. Ce manuscrit, sorti un instant des mains de M. Harel, y est rentré presque aussitôt. Car, en consentant à faire un ouvrage sur un titre et une situation connus, j’ai craint d’être influencé par un travail antérieur au mien et de perdre ainsi la verve qui m’était nécessaire pour achever cette oeuvre.

(…) Que M. Gaillardet arrive devant (des témoins) avec son manuscrit, et moi avec le mien : ils jugeront alors de quel côté est la délicatesse, et de quel côté est l’ingratitude ».

HC

Et il signe avec une superbe assurance : « Pour être fidèle jusqu’au bout aux conditions que je me suis bénévolement imposées, dans la lettre que j’ai écrite à M. Gaillardet, permettez-moi, Monsieur le Rédacteur, de ne pas plus me nommer ici que je ne l’ai fait sur l’affiche. L’auteur du manuscrit de La Tour de Nesle ».

JD

Gaillardet a saisi la menace. Il renonce à l’assignation en justice et préfère signer avec Harel et Dumas le 11 juin un compromis dont la clause principale stipule :

« La propriété par indivis de l’ouvrage représenté à la Porte-Saint-Martin sous le titre de La Tour de Nesle appartient à MM. Gaillardet et Dumas (…) Le titre imprimé de la pièce sera donné comme il suit : Par MM. Frédéric Gaillardet et (Trois étoiles) ».

CL

Mais Harel, qui tient à la persistance des hostilités, continue comme devant à faire figurer les étoiles avant le nom de Gaillardet. Le tribunal de commerce, saisi par celui-ci, condamne l’intraitable directeur.

HC

Fair play, Gaillardet écrit de son côté à Alexandre Dumas :

JD

« Mon cher maître.

Je vous renouvelle mes remerciements pour votre bonne et loyale conduite dans l’affaire d’hier. Mais puisque Harel est intraitable, je ne lui lâcherai pas prise d’une semelle et je vais l’attaquer. (…) Que cette affaire ne vous chagrine pas, mon cher maître, et surtout qu’elle ne vous empêche pas de parler quand bon vous semblera. Seulement, dans ce cas, je réclamerai de votre bonté une petite déclaration, afin d’accuser Harel, et de vaincre son obstination par la perspective d’une condamnation certaine.

Mille pardons pour tout le casse-tête que vous donnent toutes ces tracasseries pauvres et misérables. Mille amitiés et remerciements ».

HC

On en reste là pendant deux ans. Mais en 1834, l’affaire rebondit. Gaillardet apprend qu’Alexandre Dumas s’apprête à publier ses oeuvres complètes et à y faire figurer La Tour de Nesle. Il lui adresse une lettre incendiaire :

CL

« Je viens d’apprendre avec le plus grand étonnement que vous avez la prétention de mettre mon drame de La Tour de Nesle parmi les vôtres... ».

JD

Dumas répond en menaçant l’encombrant jeune homme de publier son drame, à lui, Gaillardet, dans la préface du sien, à lui, Dumas. On ne sait comment ce manuscrit est parvenu entre les mains de Dumas, mais c’est un document compromettant, tellement le texte a été remanié depuis. À cette menace foudroyante, Gaillardet répond par huissier, en réclamant son manuscrit, parce que, dit-il, il vient de traiter de sa vente. Mais Dumas tient bon et Gaillardet retire sa demande.

HC

Quelques mois plus tard, en octobre de la même année, sur la sollicitation du directeur de la revue Musée des Familles, Gaillardet publie un bel article sur La Tour de Nesle. Il raconte, d’une manière lyrique, comment, un beau jour, se promenant dans Paris, l’idée lui est venue de composer ce drame.

JD

Cette lettre dithyrambique pique au vif Alexandre Dumas qui, sous le coup de la colère, raconte sa propre version des faits, en fustigeant de manière acérée son contradicteur. Il termine sa lettre au journal de la façon suivante :

« Voilà comment je fis ma Tour de Nesle. Quant à celle de M. Gaillardet, j’ignore si c’est, comme il le dit, son meilleur drame, je ne la connais encore que par la lecture, et j’attendrai qu’il la fasse jouer pour juger si elle vaut mieux que Georges et Struensée.

CL

Là il est cruel !

HC

Nous reviendrons sur le sort des oeuvres suivantes de Gaillardet. Terminez la lecture de l’article de Dumas :

JD

« C’est curieux comme ce jeune homme n’a de chaleur que pour la revendication et la procédure. Jamais une saillie, un mot de forte verdeur qui mettrait les rieurs de son côté. Et, cette fois, il mélodramatise. Acculé à ses derniers retranchements, il va mentir avec application, bâtir tout un roman rétrospectif. Le récit des mêmes événements recommence, ce qu’il appelle « l’histoire complète et vraie de La Tour de Nesle ». Grandiloquence, exclamation, dénégations, littérature fâcheuse... Et cette inexactitude prouvée, je la lui cloue au front comme l’écriteau du flétri au faîte de la potence, afin que le stigmate en survive et plane incessamment sur le coupable, aux yeux des juges de ce procès ».

CL

C’est est trop. De telles imprécations, en pleine Restauration, ne peuvent que donner lieu à un duel. Gaillardet, s’estimant offensé, défie Dumas Une revue théâtrale s’en amuse :

« La Comédie-Française, que l'Opéra empêche de dormir, promet pour cet hiver un grand nombre de nouveautés dignes d'intérêt, (notamment) un drame de M. Alexandre Dumas, si tant est que M. Gaillardet consente à ne pas tuer M. Alexandre Dumas. (…) On s'indigne en songeant à l'ingratitude d'un homme qui n'a rien de plus pressé que s'écrier, en parlant de son bienfaiteur : je le tuerai, je le tuerai.

M. Alexandre Dumas, qui devait partir pour le Midi, a envoyé chez M. Gaillardet pour le prier de le tuer le plus tôt possible. M. Gaillardet a répondu qu'il n'était pas encore disposé, et qu'il tuerait M. Dumas dans un ou deux mois, quand il aurait le temps ».

(Revue L’Artiste, octobre 1934)

JD

Les témoins fixent la rencontre au 17 octobre 1834. Dumas demande l’épée. Il n’aime pas le pistolet (auquel il est cependant de première force) à cause d’un accident qu’il a eu, deux ans auparavant, dans un duel à cette arme : la balle aplatie de son adversaire est, par ricochet, venue lui traverser le mollet, lui faisant une blessure douloureuse. Mais Gaillardet insiste pour le pistolet : Dumas s’incline.

HC

Tout sera singulier dans ce duel. Les adversaires tirent au sort leurs témoins, ce qui fait que les amis de Dumas, Soulié et Dupeuty, sont avec Gaillardet et que de simples connaissances, MM. de Longpré et Fontan, sont avec lui. Le rendez-vous est fixé à Saint-Mandé, où l’on ira en voiture-poste, car, sitôt après le combat, Dumas, avec Fontan et Dupeuty, compte partir pour Rouen, afin de représenter la Société des Auteurs dramatiques à l’inauguration de la statue de Corneille.

JD

Il prend cependant l’affaire très au sérieux, car il passe la nuit à assurer toutes les mesures de précaution nécessaires à l’égard de son fils, de sa fille et de sa mère. Pour cette dernière, détail touchant, il laisse une vingtaine de lettres, écrites de différentes villes d’Italie, afin de les lui donner progressivement au cas où il serait tué, pour lui laisser le plus longtemps possible ignorer la vérité.

CL

Dumas entre dans le sous-bois avec les quatre témoins et va prendre son poste. Soulié frappe trois fois dans ses mains. Au troisième coup, Frédéric Gaillardet franchit en courant la distance qui les sépare de la limite, et attendit. Son adversaire marche sur lui en déviant de la ligne droite, afin de ne pas lui donner l’avantage de s’aider du chemin pour viser. À son dixième pas, Gaillardet fait feu : Dumas n’entend même pas siffler la balle. Il se retourne vers ses amis. Soulié, pâle comme un mort, est appuyé à un arbre.

JD

Dumas salue les témoins de la tête et du pistolet, pour leur indiquer qu’il n’a rien. Puis il veut faire les huit ou neuf pas qui lui restaient. Mais sa conscience lui cloue les pieds au sol en lui disant qu’il doit tirer de l’endroit où il a essuyé le feu. En effet, il lève son pistolet et cherche le fameux point blanc que lui a promis le coton dans les oreilles. Mais, après avoir tiré, Gaillardet s’est effacé pour recevoir le feu, et, comme il se garantit la tête avec son pistolet, l’oreille se trouve cachée derrière l’arme.

HC

Il s’agit de chercher un autre point. Mais Dumas craint d’être accusé d’avoir visé trop longtemps. Il tire donc presque au hasard. Gaillardet rejette la tête en arrière. Son adversaire croit d’abord qu’il est blessé. Par bonheur il n’en est rien. Dumas n’en insiste pas moins, sur le moment, pour qu’on recharge les armes : Gaillardet accepta, mais les témoins refusent. Alors Dumas redemande qu’on se batte à l’épée. Nouveau refus des témoins. L’enragé revient à son idée de recharger les pistolets... Après délibération, les témoins se retirent en les emportant.

CL

Alexandre Dumas se trouve seul avec son adversaire, ainsi que son ami Bixio et le frère de Gaillardet, qui est arrivé à travers bois, au moment des coups de feu. Il propose alors, puisqu’il reste deux témoins et deux épées, d’utiliser les hommes et les armes. On refuse encore. Sur ce refus, chacun remonte en voiture, et l’on reprend la route de Paris.

JD

Un chroniqueur tirera la leçon de ce duel littéraire et belliqueux en ces termes :

« Vous connaissez la querelle de M. Dumas et de M. Gaillardet au sujet de cette pièce, querelle qui dure depuis deux ans et demi, et qui menace d'égaler en longueur la guerre de Troie, d'interminable mémoire… Cette discussion incommensurable vient d'aboutir à un duel, dont les résultats, par bonheur, n'ont rien de funeste… (…) Que M. Dumas nous donne une nouvelle Christine à Fontainebleau, que M. Gaillardet nous prouve par ses futurs ouvrages, qu'en effet, il avait assez de talent pour faire à lui seul la Tour de Nesle, et ce dénouement sera beaucoup plus satisfaisant pour tout le monde, y compris le public, qui devra nécessairement y gagner ». (La Mode : revue des modes,  octobre 1934, p. 64).

HC

Eh bien, laissons effectivement de côté, du moins provisoirement, les démêlés de ces deux duellistes et examinons la suite de la carrière littéraire de Frédéric Gaillardet. En 1833, soit un an après la Tour de Nesle, il fait jouer coup sur coup deux autres pièces de théâtre. Georges, ou le Criminel par amour, drame en trois actes écrit en collaboration avec Lebras, récemment décédé, est représenté au théâtre de la Gaîté le 19 mai 1833. Struensée ou le médecin de la reine, drame en 5 actes, est joué sur la même scène le 17 octobre suivant.

Comment ces oeuvres sont-elles reçues par le public ?

JD

La revue l’Artiste, précédemment évoquée, ironise en ces termes, en 1834, dans la foulée du duel avec Alexandre Dumas :

« Quelle meilleure preuve M. Dumas lui-même pourrait-il fournir contre M. Gaillardet, que les deux drames de M. Gaillardet tout seul, Georges, Struensée, deux pièces d'écolier, sans plan, sans style, sans idée, qui n'ont pas même été imprimées, deux plates choses s'il en fut ». (Revue L’Artiste, octobre 1934)

CL

S’agissant de Struensée, un chroniqueur écrira en 1873 : « L'ouvrage, tout empreint des premières ardeurs du romantisme, provoqua des orages, et ce fut là un des mécomptes qui firent expier à M. Gaillardet le succès de la Tour de Nesle »

(Paul Foucher, Les grands journaux de France, 1873, p. 138)

HC

Donc, pour aller vite, ces pièces n’ont pas été des chefs d’oeuvre, même si le fait d’avoir été jouées constitue quand même un signe encourageant. Qu’en est-il de l’ouvrage suivant de Gaillardet, les Mémoires du chevalier d'Eon, paru en 1936 chez Ladvocat ?

CL

Il suscite un grand intérêt car, jusqu’à la parution de cet ouvrage, le doute a subsisté sur le sexe véritable de cet aventurier ou aventurière du siècle précédent, né(e) à Tonnerre, comme Gaillardet. Ce dernier, s’appuyant sur des archives du ministère des Affaires Etrangères, donne les attestations justificatives de son sexe (masculin), dressées et signées en Angleterre, lors de sa mort, par dix personnes, dont un chirurgien et un procureur, et traduites à Paris au bureau de traduction des langues étrangères. Aussi Jules Brisson pourra-t-il affirmer en 1862 que « les Mémoires du Chevalier d'Eon, publiés en 1836, obtinrent un beau succès » et Paul Foucher, en 1873, écrira : « On sait que depuis (Georges et Struensée), M. Gaillardet nous a donné un curieux et excellent ouvrage sur le Chevalier d'Eon. (Les grands journaux de France, p. 138) ».

JD

Le succès de cet ouvrage est amplement dû au parfum de mystère et de scandale qui entoure ce personnage ambivalent. Mais Gaillardet est plus romancier qu’historien et la valeur scientifique de son étude est vite mise en cause. Je cite : « Tout cela était purement historique, mais Gaillardet ne s'en tint pas là. Notre romantique donna cours à son imagination. Que voulez-vous ? Il avait vingt-cinq ans et il venait de faire jouer la Tour de Nesle. Il inventa, broda, dramatisa. La partie romanesque et de pure invention comprenait : les amours du chevalier avec cette bonne Mme de Rochefort ; sa double aventure avec Louis XV et Mme de Pompadour, sa liaison avec l'impératrice Elisabeth de Russie ; son intrigue avec une héroïne, imaginaire, Nadège Stein, dont il aurait eu un enfant, sa prétendue idylle avec Sophie-Charlotte, duchesse de Mecklembourg, plus tard reine d'Angleterre, etc., etc. » (Maxime Formont, Le Figaro, supplément littéraire, samedi 18 avril 1908, p. 3 et 4).

HC

Je confirme le caractère romancé de son ouvrage, en citant cette autre critique, due à la plume de  Louis de Loménie (Beaumarchais et son temps, vol. 1, 1856, p. 437) :

« Un antiquaire de Tonnerre, pays natal du chevalier d'Eon, M. Le Maistre, qui prépare en ce moment un travail sérieux sur le chevalier avec les mêmes documents qui ont servi à M. Gaillardet, nous écrit pour nous dire que nous ne nous sommes pas trompé en nous méfiant de la prétendue découverte de ce dernier au sujet des relations de d'Eon et de la reine d'Angleterre, et que toute cette histoire est un pur roman. En ce qui touche Beaumarchais, il nous a été facile, quant à nous, de constater dans l'ouvrage de M. Gaillardet des inexactitudes nombreuses ».

CL

Mais le livre a du succès au point de connaître une deuxième édition assez amplement remaniée en 1866, sous un titre curieusement modifié : Mémoires sur la chevalière d'Éon... La vérité sur les mystères de sa vie, d'après des documents authentiques, suivis de 12 lettres inédites de Beaumarchais.

HC

En 1837, Frédéric Gaillardet change radicalement de cap. Un héritage lui échoit, à lui et à ses deux frères, en Amérique. Les trois Gaillardet s'embarquent pour l'Amérique, liquident leur succession, et puis vont en jouir à New-York. L’aîné pratique la médecine, le troisième devient apothicaire. Frédéric, d'abord marchand d'habits, redevient homme de lettres comme auparavant. Son objectif est d’écrire un livre sur l’Amérique comme l’a fait Alexis de Tocqueville en 1835. La mode des écrits sur l’Amérique est forte dans les années 1830. Il publie une série de lettres sur le Texas dans les colonnes du Journal des débats. Il envoie de nombreux article à divers journaux français, dont la Presse.

JD

En novembre 1839, alors que le journal francophone, Le Courrier des Etats-Unis, fondé par Lacoste avec les subsides de Joseph Bonaparte en 1828, voit son directeur Charles de Behr sombrer dans la folie, Gaillardet en profite pour racheter le journal. Il quitte donc le Texas et rejoint New York en décembre 1839.

CL

Faisons le point sur la présence française en Amérique du Nord à cette époque.

« La presse française est représentée dans plusieurs des grandes villes de l'Union par des journaux et des revues écrits en français. Le Courrier des États-Unis, publié à New-York, passe à juste titre pour le meilleur journal français de l'Amérique. Il doit sa prospérité première aux efforts intelligents et au talent d'écrivain de M. Gaillardet, qui en a été le propriétaire, le rédacteur en chef, et un peu d'abord l'imprimeur et peut-être le colporteur. (…) M. Gaillardet, après une lutte difficile, longue et méritante, est enfin parvenu à faire du Courrier des Etats-Unis un organe important, même à côté des journaux américains les plus influents » (Oscar Comettant, Trois ans aux États-Unis : étude des moeurs et coutumes américaines, 1858, p. 238).

HC

Gaillardet donne en effet à ce journal un dynamisme inégalé. Il conçoit le projet d’en faire un organe de liaison entre toutes les populations d'origine française dans le Nouveau-Monde, le Canada, la Louisiane, Saint-Louis, le Missouri, Louisville. Il réussit, à force de talent, d'énergie et de persévérance, à faire de ce média une véritable puissance dans les deux Amériques. Pendant près de dix ans, de 1839 à la fin de 1848, Gaillardet se consacre tout entier à cette œuvre. Si en 1839, le Courrier compte 10 agents dans les Antilles et en Amérique du sud, ils sont 25 en 1845 et couvrent toute la côte atlantique jusqu’au Rio de la Plata. Aussi Gaillardet reçoit-il, en 1843, en récompense de ses bons et loyaux services la croix de chevalier de la Légion d'honneur.

JD

Certains chroniqueurs sont plus réservés quant à ses mérites. Je cite L’Artiste, 4ème série T. II. 1844, p. 94)

« N'allez pas croire cependant que cette générosité de chancellerie ait eu pour but de récompenser les efforts de M. Gaillardet afin d'infiltrer les idées françaises en Amérique. D'abord l'influence française règne très peu en ces parages. Ensuite, M. Frédéric Gaillardet n'a songé de sa vie à une pareille tâche. Il est comme tant d'autres aux États-Unis pour s'enrichir, (déjà même on lui accorde trois à quatre cent mille francs de patrimoine), et non pour se livrer aux improductifs labeurs de la propagande. M. Gaillardet, en spéculateur adroit, s'est donc ménagé, au moyen d'une foule de petits services, les bonnes grâces du consul de France, et c'est par l'entremise de M. Delaforest, c'est pour avoir conduit d'une façon satisfaisante, dépuis cinq ou six ans, les affaires du consulat et les siennes, qu'on lui a donné la croix. C'est le cas de répéter l'axiome du droit maritime : Le pavillon couvre la marchandise ».

CL

Comme toujours, on trouve des mauvaises langues pour tout critiquer !

JD

Permettez-moi d’en rajouter une petite couche et je m’arrêterai là. La Ruche littéraire (Volumes 3 à 5, page 575) émet le jugement suivant :

« Le Courrier des États-Unis, organe (comme il se prétend) des populations franco-américaines, nage toujours selon sa louable habitude entre deux eaux. Aujourd'hui blanc, demain rouge, il sera après-demain bleu ou noir suivant que le vent soufflera du nord ou du sud. Dans cette large tartine, il y en a pour tous les gouts : correspondances républicaines, correspondances bonapartistes et correspondances Gaillardet. Ce dernier monsieur, qui a presque fait la tour de Nesle, écrit le pour et le contre ni plus ni moins que Voltaire. Pour le trouver en contradiction avec lui-même, il n'y a qu'à lire deux de ses correspondances consécutives. Dieu aurait-il condamné ici-bas les écrivains sans conviction ni pudeur à se démentir eux-mêmes ? »

CL

Je m’élève solennellement contre ces jugements à l’emporte-pièce. Le  rôle de Gaillardet  en tant que promoteur de la culture française dans le Nouveau Monde est encore salué de nos jours par les spécialistes des médias. Une communication présentée lors du congrès de l’Institut d’Histoire de l’Amérique française (IHAF), le 16 octobre 2009, dresse le bilan suivant de son action :

« Gaillardet est le seul directeur qui a une vraie vision de la francophonie dans les Amériques. Il change d’ailleurs le sous-titre du journal qui devient l’organe des populations franco-américaines. Ce vaste ensemble, qu’il englobe parfois sous le terme de « race franco-américaine », comprend aussi bien les Canadiens français que les Cadiens, les Créoles, les Français naturalisés aux États-Unis et tous les expatriés français installés sur le continent ou dans les Caraïbes. Plus que d’informer ses lecteurs sur les événements français, il veut, selon ses propres termes, entretenir l’amour de la mère patrie, l’amour de la France dans le cœur de tous ces franco-américains »

HC

C’est la Révolution de février 1848 en France qui précipite le départ de Gaillardet. Cet évènement est annoncé le 18 mars 1848 dans un numéro spécial du Courrier. En moins de dix jours, Frédéric Gaillardet prend sa décision et organise la vente du journal. Il retourne en France, appelé par les évènements, bien décidé à y prendre part. Le 4 avril 1848, Gaillardet écrit son dernier éditorial en première page du Courrier. Il s’agit d’un sincère et poignant message d’adieux à ses lecteurs. Il compare alors ce journal à un enfant, son enfant, orphelin qu’il a recueilli, nourri et vu grandir au-delà de ses espérances. Le 8 mai 1848, l’auteur de la Tour de Nesle embarque pour la France.

CL

À son arrivée à Paris, il vit un quiproquo comique. Il s’installe à Auteuil dans la maison de Boileau. Or, la presse française prétend que le prince Louis-Napoléon Bonaparte vient aussi de revenir à Paris et de s’installer dans la même maison. Frédéric Gaillardet est pris pendant quelques jours pour le fameux prince. Il raconte cette anecdote au Courrier des États-Unis.

JD

Au mois de juin 1848, Gaillardet tente sa chance pour être élu à l’Asemblée Nationale en tant que député de l’Yonne, plus exactement, de l’arrondissement de Tonnerre. Il a contre lui une vieille connaissance, qui n’est autre que… Alexandre Dumas !, qui se présente également dans d’autres circonscriptions, comme le permet la loi à l’époque. Ce dernier, qui veut attirer les votes bonapartistes, adresse aux électeurs une profession de foi où Gaillardet se sent attaqué. Frédéric rétorque par sa propre « profession de foi », où il s'étonne que Dumas prétende avoir participé à la rédaction de La Tour de Nesle (Profession de foi et considérations sur le système républicain des Etats-Unis, disponible à la BNF). Il présente aux électeurs un curieux argumentaire où il énumère et met en exergue tous les procès qu’il a gagnés contre son adversaire.

HC

Précisons tout de suite que ni l’un ni l’autre des protagonistes n’est élu. Chacun retourne vaquer à ses occupations. Gaillardet devient correspondant le plus régulier à Paris du Courrier des Etats-Unis et l’alimente de ses articles pendant un peu plus de trente ans. Il décrit alors la situation politique du pays et passe rapidement du républicanisme dont il se prétend un soutien au Parti de l’ordre où se retrouvent de nombreux orléanistes. Ses correspondances touchent également la vie mondaine parisienne et l’actualité littéraire française. Il collabore par ailleurs à plusieurs journaux parisiens, dont le Journal des débats.

JD

Dumas, de son côté, est au faîte de sa gloire. Il a d’autres sujets de préoccupation que la Tour de Nesle, qui n’est pour lui qu’une oeuvre de jeunesse. Et pourtant, ce drame a déjà connu 700 représentations, ce qui est prodigieux et c’est peut-être pour fêter ce score que le 24 juin 1849, Dumas monte la pièce à son Théâtre-Historique, avec Mlle George, après que cette dernière ait remporté un vif succès lors d’une une « représentation extraordinaire » donnée le 21 décembre 1848 à l’Odéon.

CL

Il est temps de parler de la réconciliation de nos deux protagonistes. Gaillardet en prend l’initiative en 1861. Depuis dix ans, après le coup d’Etat du 2 décembre, La Tour de Nesle a été interdite, avec bon nombre d’autres oeuvres romantiques. Les premiers souffles de l’Empire libéral lui rouvrent l’accès des planches. M. Marc Fournier, directeur de la Porte-Saint-Martin, se propose aussitôt de remettre le drame sur l’affiche.

JD

Dès cette annonce, Gaillardet lui écrit une lettre qui ne manque pas de sel :

« Paris, 25 avril 1861.

Mon cher Fournier,

Un jugement rendu par les tribunaux, en 1832, a ordonné que La Tour de Nesle serait imprimée et affichée sous mon nom seul. Et c’est ainsi qu’elle l’a été, en effet, jusqu’en 1851, date de son interdiction. Aujourd’hui que vous allez la reprendre, je vous permets et vous prie même de joindre à mon nom celui d’Alexandre Dumas, mon collaborateur, auquel je tiens à prouver que j’ai oublié nos vieilles querelles, pour me souvenir uniquement de nos bons rapports d’hier, et de la grande part que son incomparable talent eut dans le succès de La Tour de Nesle.

Vous avez noté l’expression : « Alexandre Dumas, mon collaborateur » ! Quelle audace !

HC

Effectivement, la chose est piquante. Toujours est-il que nos deux protagonistes se réconcilient officiellement dans des circonstances que Gaillardet relate dans son dernier ouvrage (publié après sa mort, en 1883), L’aristocratie en Amérique.

CL

« Dumas, après un long séjour à Naples, venait de rentrer à Paris, quand nous nous rencontrâmes chez le Dr. Véron qui nous avait invités tous les deux à dîner par hasard ou avec intention. En nous trouvant en face l'un de l'autre, Dumas et moi, nous nous tendîmes la main d'un commun mouvement, et l'on but à notre réconciliation. À ce dîner se trouvaient Sainte-Beuve, Nestor Roqueplan, Emile de Girardin et Nefftzer, qui avait quitté la Presse avant moi pour fonder le Temps. (Frédéric Gaillardet, L'aristocratie en Amérique, 1883, p. 331) »

HC

Pour clore le chapitre du duel Gaillardet-Dumas, nous aurions garde d’oublier l’épilogue posthume de cette affaire.

JD

En effet, le 3 novembre 1883, est inauguré à Paris, place Malesherbes, le monument offert par Gustave Doré à la mémoire d'Alexandre Dumas, en présence de son fils, qui porte le même nom. Or, sur le piédestal de la statue figure, parmi les œuvres du célèbre écrivain (mort en 1870), le nom de la Tour de Nesle. Frédéric Gaillardet est mort récemment (le 12 août 1882). Sa veuve et ses enfants croient bon de réclamer en justice l'enlèvement de cette inscription. Ils soutiennent que la pièce est de Gaillardet seul, que Dumas y a bien collaboré, mais ne l'a pas signée. Un dernier procès s’engage. La famille Gaillardet le perd. La jurisprudence veut que, lors d’une collaboration littéraire, chacun des auteurs a le droit de faire figurer le texte coproduit dans la liste de ses œuvres. Ainsi est figé pour l’éternité le droit pour Dumas et Gaillardet de se revendiquer auteurs de la Tour de Nesle.

HC

Il nous reste à évoquer, puisque nous nous situons dans sa ville, la présence et l’action de Frédéric Gaillardet au Plessis-Bouchard. Nous le ferons rapidement, non pas parce qu’il est tard, mais parce que nous disposons, pour le moment, de peu d’éléments sur son séjour plessis-bucardésien. Mais nous nous engageons à combler rapidement nos lacunes.

CL

Tout d’abord, la date de son installation n’est pas encore connue. Mais nous savons qu’il est maire de la commune de 1860 à 1870 et de 1876 à 1881. Il est donc arrivé entre 1848 et 1860.

JD

Son lieu d’habitation nous est évoqué par un roman, dont l’action se déroule au Plessis-Bouchard et dont l’introduction vaut la peine d’être lue dans son intégralité :

« Si la population (du Plessis-Bouchard) monte à mille âmes, le bétail compris, c'est bien, je crois, le bout du monde. Un boulanger, un boucher, trois épiciers marchands de vins, voilà tout le commerce, et bien que les murs soient déshonorés par les affiches peinturlurées des industriels parisiens, on se croirait là en pleine province, n'était le sifflet du chemin de fer qui passe dans le voisinage.

Du côté de Pontoise, les habitations sont exclusivement occupées par les paysans, la plupart maraîchers. Du côté de Paris, quatre ou cinq propriétés de plaisance qui ne sont guère occupées que durant la belle saison. La première appartient à M. Gaillardet, le collaborateur d'Alexandre Dumas pour la Tour de Nesle (tiens donc ! Les rôles sont inversés), et le fondateur du Courrier des États-Unis à New-York ».

CL

Le narrateur ajoute :

« On dit que cette propriété fut le berceau des Bouchard, ducs de Montmorency mais les gens de la localité n'en paraissent pas plus fiers ».

Le chroniqueur Lefeuve, dans son Tour de la Vallée, en 1866, indique :

« La belle propriété du maire, M. Frédéric Gaillardet, se rapproche un peu plus de la station de Franconville. Le prédécesseur de ce journaliste, qui a fait aussi des pièces de théâtre, était M. Haudry de Soucy ».

Cette propriété se trouvait sur le site de l’actuel ensemble « Le Clos Saint-Georges ».

HC

Merci de votre attention.


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