« La famille Arnauld d’Andilly et l’aventure de Port-Royal »

Texte de la séance théâtrale dans le cadre des Rendez-vous de l’histoire valmorencéenne

le 11 octobre 2011 à la salle polyvalente d’Andilly


NOTICE INTRODUCTIVE


L’ABBAYE DE PORT-ROYAL-DES CHAMPS AVANT LA FAMILLE ARNAULD


L’abbaye de Port-Royal est fondée en 1204 par Mathilde de Garlande. Apparentée aux familles royales de France et d’Angleterre, celle-ci décide de créer cette abbaye avec des fonds que son mari Mathieu de Marly, partant pour la quatrième croisade, a mis à sa disposition pour des œuvres pieuses.

Son choix se porte sur un lieu peu éloigné de l’abbaye des Vaux-de-Cernay, abbaye masculine. Elle souhaite, pour sa part, fonder un monastère féminin. Le lieu s’appelle « Porrois » et abrite déjà une chapelle dédiée à Laurent de Rome.

Le site de Porrois est marécageux et boisé. Son nom viendrait des poireaux sauvages qui y poussaient. Par la suite, le nom s’est transformé en « Port-Royal » en raison de l’appui que lui ont apporté les rois de France, tels Philippe-Auguste puis Louis IX, de même qu’Odon de Sully, évêque de Paris. L’abbaye est donc dès ses débuts liée au pouvoir royal.

L’abbaye est au départ considérée comme une simple extension féminine des Vaux de Cernay, comme un prieuré dépendant de ce monastère, c’est-à-dire dépourvue d’autonomie hiérarchique, financière et d’autorité. De même qu’aux Vaux de Cernay, les religieuses de Port-Royal adoptent la règle de saint Benoît en y adjoignant les grands principes de l'ordre des cisterciens.

Les premiers directeurs spirituels viennent également de l’abbaye voisine. Mais en 1214, à la suite de trois prieures, une première abbesse est élue. Elle s’appelle Éremberge. Port-Royal gagne ainsi son autonomie et un véritable statut d’abbaye. Mais son importance est numériquement faible : la communauté ne compte qu’une douzaine de membres. En 1223, le pape Honorius III lui accorde le privilège de célébrer la messe même en cas d’interdiction dans tout le pays.

Même si les premières religieuses viennent de monastères bénédictins, Port-Royal prend très vite une orientation cistercienne. Le site est typiquement cistercien : Port-Royal se trouve au fond d’un vallon fermé, parcouru par une rivière, le Rhodon. Le vallon est barré en son fond pour créer des étangs, ce qui favorise l’utilisation de la force hydraulique. Cet emplacement répond au désir de Bernard de Clairvaux d’inciter à l’humilité et à la vie intérieure par un retrait du monde. Les fréquentes visites des généraux de l’ordre cistercien laissent penser que Port-Royal s’est inscrit très tôt dans l’orbite cistercienne.

Connaissant un rapide développement à ses débuts, l’abbaye entre ensuite dans une période de relatif déclin. La guerre de Cent Ans est particulièrement destructrice pour Port-Royal, les épidémies se succèdent, l’insalubrité, la baisse des vocations et des difficultés économiques laissent croire un temps à la fermeture du monastère. En 1468, l’abbesse Jeanne de La Fin parvient cependant à récupérer les biens et les terres perdues dans le chaos de la guerre. En 1513, elle démissionne en faveur d’une de ses nièces, Jeanne II de La Fin, qui poursuit les travaux de restauration : l’église est embellie, le cloître et les autres bâtiments sont rénovés.

Au XVIème siècle, commence à se poser un problème de moralité parmi les religieuses. Le premier à s’en préoccuper est Jean de Pontallier, abbé de Cîteaux. En décembre 1504, il effectue une visite à Port-Royal et organise une restauration matérielle. Choqué par ce qu’il y voit, l’abbé dénonce le peu de piété des moniales, qui expédient le plus vite possible les prières et font preuve d’un mauvais état d’esprit, selon lui. Les manières cavalières des résidentes de Port-Royal ne semblent pas s’arranger avec le temps, car à la fin du XVIème siècle, un de ses successeurs, Nicolas Boucherat, remarque au cours d’une visite de l’abbaye que les religieuses y sont « coutumières de prendre noise, de dire injures atroces, sans avoir égard au lieu et à la compagnie où elles sont ». Il leur recommande de respecter le silence et de recommencer à pratiquer les aumônes à la porte du monastère.

N’étant pas concerné par le concordat de Bologne, qui permet au roi de nommer les évêques, abbés et abbesses de France, Port-Royal continue à élire ses propres abbesses. L’abbesse Catherine de La Vallée, qui dirige Port-Royal de 1558 à 1574, est tellement peu encline à réformer son monastère qu’elle est menacée d’excommunication après ses refus répétés d’obéir aux ordres de Cîteaux. Elle finit par s’enfuir, prenant prétexte des guerres de Religion.

La pratique de la commende est devenue banale, comme dans la plupart des monastères de l'époque. Port-Royal est un exemple symbolique des abus que l’Église issue du concile de Trente cherche à éradiquer : les sœurs vivent dans le relâchement et parfois dans la licence avec leurs domestiques.


LES MEMBRES DE LA FAMILLE ARNAULD ENGAGÉS À PORT-ROYAL


Le grand-père

Simon Marion (1540-1605), acquiert la seigneurie d’Andilly-le-Haut en 1566. Il intervient pour doter deux de ses petites-filles, Jacqueline (qui deviendra Angélique) et Agnès du titre d’abbesses, dont celui de Port-Royal pour Angélique.

Les parents

- Le père, Antoine Arnauld (1560-1619), seigneur d’Andilly à la mort de son beau-père, joue le rôle de mécène de Port-Royal.

- Sa femme, née Catherine Marion (1573-1641), devenue veuve en 1619, entre en religion à Port-Royal sous le nom de sœur Catherine de Sainte-Félicité. Elle meurt, entourée de douze de ses filles ou petites filles.

Les enfants d’Antoine Arnauld

Des vingt enfants, dix seulement atteindront l’âge adulte. Un des fils, militaire, meurt. Reste trois garçons et six filles.

Du côté des garçons, nous avons :

- L’aîné, Robert (1589-1674), après sa carrière d’avocat, devient un des Solitaires de Port-Royal.

- Le dixième, Henri (1597-1682), devient évêque d’Angers.

- Le dernier, Antoine (1612-1694), théologien, mène le combat pour propager la doctrine janséniste

Toutes les filles entrent en religion :

- Jacqueline (1591-1661), en religion Mère Angélique de Sainte-Madeleine, abbesse de Port-Royal,

- Jeanne Catherine Agnès (1593-1672), en religion Mère Agnès Arnauld, abbesse de Saint-Cyr, puis de Port-Royal

- Trois autre sœurs : Anne-Eugénie de l'Incarnation Arnauld, Marie-Claire Arnauld,  Madeleine-Sainte-Christine Arnauld,

- Catherine (1590 – 1651), qui épouse Isaac Le Maistre, maître des comptes en 1606, mais qui en est séparée en 1616 (il est redevenu protestant et les Arnauld obtiennent son enfermement à la Bastille et la séparation). Elle se fait religieuse le 25 janvier 1644 à la mort de son mari.

Les arrières petits-enfants

À la génération suivante, nous trouvons :

Six filles religieuses de Robert Arnauld d'Andilly :  

- Angélique de Saint-Jean Arnauld d'Andilly (1624-1684), abbesse de Port-Royal,

- Catherine de Sainte-Agnès,

- Marie-Charlotte de Sainte-Claire,

- Marie-Angélique de Sainte-Thérèse,

- Anne-Marie,

- Une sixième fille, Elisabeth, meurt pensionnaire à Port-Royal de Paris, âgée de treize ans.

Un fils de Robert Arnauld d’Andilly : Antoine Arnauld (1616-1698), dit l'abbé Arnauld, militaire puis abbé, auteur de Mémoires.

Trois fils de Catherine Arnauld, épouse Isaac Le Maistre :

- Antoine Le Maistre (1608-1658), Solitaire de Port-Royal,

- Simon Le Maistre de Séricourt (1611-1650), Solitaire de Port-Royal,

- Louis-Isaac  Le Maistre de Sacy (1613-1684), théologien, bibliste, Solitaire de Port-Royal.


SÉANCE THÉATRALE


Textes dits par :

- Hervé Collet, président de Valmorency (HC)

- Juliette Degenne, comédienne (JD)

- Claude Lesko, comédien (CL)


HC

Bonsoir. Nous allons évoquer devant vous, certes un épisode illustre de l’histoire d’Andilly, mais aussi de l’histoire de France. Car la famille Arnauld, châtelaine d’Andilly au XVIème et XVIIème siècle, a été à l’origine de la fabuleuse aventure, à la fois religieuse et politique, du jansénisme, qui s’est développée autour de l’abbaye de Port-Royal des champs et de Port-Royal de Paris et où l’on retrouve des personnages connus comme Pascal ou Racine.

Je ne vous cache pas que retracer en une heure l’ensemble de cette histoire tient de la haute voltige. Chacun des quelque 30 membres de la famille Arnauld intégrés dans l’aventure mériterait à lui seul une soirée. Sainte-Beuve, à qui nous emprunterons quelques citations, a consacré cinq tomes à Port-Royal. Et je ne parle pas de tous les ouvrages qui ont traité du jansénisme. Mais nous irons ce soir à l’essentiel.

Nous nous proposons de partir de l’ancêtre de la famille Arnauld, Simon Marion, qui s’installe à Andilly en 1566.

CL

Simon Marion, né à Nevers en 1540, est un avocat célèbre pendant trente-cinq ans, protégé par Catherine de Médicis qui le nomme avocat général de sa maison. Il devient ensuite conseiller du duc d'Alençon, président aux enquêtes du Parlement en 1596, conseiller d'État, puis avocat général du Parlement l’année suivante. Il est présenté par le cardinal Duperron comme le Cicéron français.

JD

Il acquiert la seigneurie d’Andilly-le-Haut en 1566. Marié à Catherine Pinon, il est le père de Catherine Marion, qui épouse Antoine Arnauld en 1585 dans les circonstances suivantes : « Il fut un jour, à l'audience, si enchanté de l'éloquence du jeune Antoine Arnauld qu'il l'emmena chez lui et lui offrit en mariage sa fille aînée ». Il meurt à Paris le 15 février 1605 et est enterré à l’église Saint-Merry de Paris.

CL

Le cardinal Duperron écrit pour lui cette épitaphe :

Sous ce tombeau paré de mainte sorte

D'honneurs muets, gist l'Eloquence morte ;

Car Marion du sénat l'ornement,

Et du barreau l'oracle suprême,

N'est pas le nom d'un homme seulement,

Mais c'est le nom de l'Eloquence même ».

HC

Nous allons maintenant présenter la génération suivante. Antoine Arnauld, avocat et seigneur d’Andilly. Antoine Arnauld, naît à Paris en 1550. Il est fils d’Antoine La Mothe-Arnauld et d’Anne Forget de Hermant, fille du premier maître-d'hôtel du Connétable de Bourbon. Il est reçu maître-ès-Arts en 1573 et obtient son agrément comme avocat au Parlement de Paris, où il se fait remarquer par une éloquence et une probité peu communes. Henri IV récompense ses mérites en lui conférant un brevet de Conseiller d'Etat. Après avoir été conseiller et procureur général de la reine Catherine de Médicis, il est choisi par Marie de Médicis pour être son avocat-général. La Reine lui demande même d’être secrétaire d'Etat. Mais il décline la proposition en expliquant « qu'il servirait mieux Sa Majesté, étant Avocat du Roi, que s'il était Secrétaire d'Etat ».

CL

Parmi les causes les plus célèbres qu’il défend, citons celle qu'il plaide en 1594 contre les Jésuites, pour le compte de l'Université de Paris. Son plaidoyer est imprimé la même année. Dans le même ordre d’idées, il compose, en 1602, un petit livre intitulé, Le Franc et Véritable Discours, pour empêcher le rappel des Jésuites en France, qui lui vaut une réfutation du P. Richeome sous le titre de Plainte apologétique au Roy tres-chrestien de France et de Navarre pour la Compagnie de Jésus.

JD

Son mariage avec Catherine Marion en 1585 (elle a douze ans) lui vaut de devenir, à ses côtés, seigneur d’Andilly-le-Haut après la mort de son beau-père, Simon Marion en 1605. Cette implantation dans le village semble compter beaucoup pour l’ensemble de la famille Arnauld : « Il est souvent question d'Andilly, mais sans aucun détail, dans les mémoires et relations qui racontent l'enfance et la jeunesse de la mère Angélique et de ses sœurs. C'est à Andilly que leur père les conduisait pour rétablir leur santé compromise par les premières austérités du cloître. C'est à Andilly qu'Angélique méditait ses projets de réforme, et avait à lutter contre les obstacles que lui opposait la tendresse de son père »

HC

Dans un texte biographique intitulé : Relations sur la vie de la R. mère Angélique, t. III. On peut lire : « Arnauld venoit quérir sa fille vers les quatre temps de septembre pour la mener à Andilly perdre sa fièvre quarte, et encore plus ses pensées de réforme. Elle eut là de fortes batteries contre la tendresse et l'amour du meilleur père qui fût au monde »

Antoine Arnauld meurt en 1619, âgé d'environ 70 ans. François de Sales, à sa mort, vient bénir ses enfants au château d’Andilly (dix des vingt enfants d’Antoine survivront à leur père).

JD

On ne saurait citer Antoine Arnauld sans évoquer sa femme, Catherine Marion, qui a le triple honneur d’être Dame d’Andilly, mère de vingt enfants et religieuse à Port-Royal.

Catherine Marion, née le 13 janvier 1573, est donc la fille de Simon Marion, seigneur d’Andilly et de Catherine Pinon. Elle épouse le 1er avril 1585, à l’âge de 12 ans, Antoine Arnauld, alors âgé de 35 ans, qui est veuf et qu’elle a connu dans les circonstances suivantes :

CL

« L’avocat général Simon Marion fut un jour si satisfait de l’avoir entendu plaider, qu'il le prit dans son carrosse, l'amena dîner, et fit mettre sa fille auprès de lui. Après le dîner, il le tira à l’écart et lui demanda ce qu'il pensait de sa fille ; et ayant su qu'elle lui semblait d'un grand mérite, il la lui donna en mariage ». Comme nous l’avons vu, Catherine apporte en dot à son mari, à la mort de son père, Simon Marion, en 1605, la seigneurie d’Andilly.

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Elle comble les habitants d’Andilly de ses bienfaits. Une de ses filles, Mme Le Maistre, dans une Relation de la vie et des vertus de Mme Arnauld, s'exprime ainsi en parlant de la charité de sa mère : « En cela mesme, elle gardait toujours l'ordre, allant premièrement à son village d'Andilly, où, depuis 1605 qu'il fut à elle, il n'y eut personne qui demandât sa vie, car elle la faisait gagner à tous ceux qui pouvaient travailler, et nourrissait ceux que la vieillesse ou la maladie en rendaient incapables ».

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Son mari assistait les pauvres gens d'Andilly en tout ce qu'ils avaient besoin, leur avançant de l'argent sur tous les ouvrages qu'ils faisaient et leur en prêtant, et donnant selon les nécessités, sans jamais s'en sentir importuné, à quelque heure qu'ils vinssent, et quelque empêchement qu'il eût, ne pressant point de payer ceux qui tenaient ses terres, et attendant leur commodité afin qu'ils le fissent plus facilement ».

HC

Sautons maintenant une génération, pour évoquer quelques-uns des vingt enfants d’Antoine et de Catherine Arnauld, dont dix seulement ont atteint l’âge adulte : quatre garçons et six filles. Commençons par l’aîné Robert Arnauld, qui sera conseiller d’état, poète et un des Solitaires de Port-Royal. Né le 28 mai 1589 à Paris et mort à l'abbaye de Port-Royal-des-Champs le 27 septembre 1674, Robert Arnauld est le premier des Arnauld (et le seul de sa génération) à porter le nom d’Andilly, dans la mesure où c’est lui qui hérite de la seigneurie du village, à compter de la mort de son père en 1619.

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Il devient conseiller d’état, spécialiste des questions financières, proche de Marie de Médicis. Par l'élégance de sa langue, il figure parmi les grands poètes, écrivains et traducteurs du français classique au XVIIe siècle. Il épouse en juillet 1613 Catherine, fille d’Antoine Le Fèvre de la Boderie, grand avocat lui aussi, dans les conditions suivantes :

« Derrière les chaises du Roi et de la Reine, se tenait habituellement un tout jeune homme. Et, tant que durait la séance, il en suivait attentivement toutes les discussions. Ce jeune homme, dont le regard brillait d'intelligence, était Robert Arnauld d'Andilly, le futur traducteur des Confessions de saint Augustin et de l'Histoire des Juifs. » (Comte Charles de la Ferrière-Percy, Les La Boderie, étude sur une famille normande, 1857)

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« La Boderie fut séduit par sa distinction et sa maturité, et le suivit des yeux, avec la pensée d'en faire un jour son gendre : sa fille unique n'avait que 14 ans. Douée de tous les agréments de l'esprit et déjà belle, elle avait été demandée en mariage par des personnes fort riches et de fort grande qualité, mais il avait coutume de dire : « Qu'il aimait beaucoup mieux que Dieu lui eût donné une fille qu'un fils, parce que, s'il n'avait eu qu'un fils, il lui aurait fallu le garder tel qu'il serait, au lieu qu'il choisirait, pour sa fille, un gendre selon son coeur ».

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Un jour qu'il sortait du Conseil, il s'approcha de Robert Arnauld : « Je m'en vais à Pomponne, lui dit-il, pour quelques jours ; je vous prie de m'y venir voir, et je vous assure que personne n'y sera si bien venu ». Ces paroles, si encourageantes, allaient au-devant des désirs du jeune homme : son père et son oncle avaient déjà pensé, pour lui, à Mlle de La Boderie, et, lui-même désirait beaucoup ce mariage, en raison de la haute estime qu'il avait pour M. de La Boderie :

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« C’était, nous dit-il, un homme d'un mérite si extraordinaire que l'on n'en voyait pas en France si capable que lui de remplacer M. de Villeroy, s'il fût venu à manquer ; mais comme ni mon père, ni moi n'aurions voulu, pour rien au monde, prendre le hasard d'un refus, nous ne pouvions nous résoudre à en faire la proposition ».

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Robert Arnauld se rendit à Pomponne. Il y fut reçu avec des témoignages tout particuliers d'affection; et, ce qui était plus significatif encore, M. de La Boderie lui parla d'aller à Andilly et d'y mener sa fille. Peu de jours après, ce projet se réalisait et le jeune prétendu, assis en carrosse auprès de Mademoiselle de La Boderie, avait tout loisir de l'entretenir. Il ne restait plus à faire que la demande officielle.

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Madame de Mareuil, nièce de M. de Fontenay et parente des Arnauld, qui avait pour le jeune Robert une amitié de mère, voulut bien se charger de porter les premières paroles. M. de La Boderie lui répondit avec cette grâce, cette civilité qui en faisait un homme vraiment à part : « Qu'elle pouvait juger du plaisir qu'elle lui faisait de lui demander sa fille pour Robert Arnauld, puisqu'il était près de le demander pour sa fille. »

Le mariage résolu et les articles dressés, la difficulté ne fut pas à en demeurer d'accord, mais à déclarer ce que chacun désirait ; et, sur cette contestation, ils furent signés en blanc, et ne furent remplis que lorsqu'il fallut dresser le contrat. Antoine Arnauld donna à son fils la terre d'Andilly. Et M. de La Boderie, à sa fille, la terre de Pomponne » (Comte de la Ferrière-Percy, op.cit.)

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Venons-en maintenant à l’aventure de Port-Royal, qui a commencé très tôt dans la vie de Jacqueline, troisième enfant et deuxième fille d’Antoine Arnauld et de Catherine Marion, Jacqueline, qui deviendra mère Angélique, future abbesse. Née le 8 septembre 1691, elle passe son enfance dans le milieu prisé des membres du Parlement. Très tôt, elle fait preuve d'une étonnante volonté de caractère et reçoit une excellente éducation, bénéficiant des cours privés donnés à son frère cadet Antoine.

JD

Enfant mal aimée, elle ne trouve d'affection qu'auprès de son grand père, l'avocat général Simon Marion. « Je passais toute la journée dans sa chambre ou dans son cabinet », écrira-t-elle. C'est d'ailleurs ce dernier qui va sceller son destin. Bien que fort peu croyant, Marion cède à la réalité des temps : effrayé par une descendance fortement féminine, il décide de marier Catherine, la sœur aînée de Jacqueline et de cloîtrer cette dernière. Jacqueline y consent, mais seulement à condition d'être abbesse.

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Bien vu par le Roi Henri IV, Simon Marion obtient de placer la jeune enfant à Port-Royal des Champs, malgré les réticences de Rome (la violente opposition des Arnauld aux Jésuites n'y est pas pour rien) et celles de l'abbesse en place, Jeanne de Boulehart. Le 23 juin 1599, Jacqueline prend officiellement l'habit de novice de Cîteaux. Elle a 7 ans et demi ! Pour faire son noviciat, elle est bientôt transférée (25 juin 1600) à l'abbaye de Maubuisson, gouvernée par Angélique d'Estrées, sœur de la belle Gabrielle d'Estrées, la maîtresse d'Henri IV. L'année du noviciat étant expirée, la jeune Angélique fait profession, le 29 octobre 1600, entre les mains de l'abbé de La Charité, moine de Cîteaux, délégué par l'abbé supérieur. Elle a alors neuf ans.

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L'enfant est élevée là, dans la liberté, le luxe, voire le libertinage, mais trouve aux côtés d'Angélique d'Estrées un ersatz de l'amour maternel inexistant. À sa confirmation, le 29 septembre 1601, elle prend le nom d'Angélique, en hommage probable à l'abbesse. Une fraude de son père sur son âge lui fait obtenir de Rome les bulles nécessaires pour devenir abbesse, alors qu'elle n'a que onze ans. C'est là une pratique courante à l'époque. On donne une abbaye ou un monastère comme une source de revenus. « J'avais une aversion horrible du couvent, relate-t-elle. J'étais éveillée et fôlatre ». Ses journées sont surtout consacrées aux promenades, à la lecture profane et aux visites à l'extérieur du monastère. « Au lieu de prier, nous dit-elle, je passais mon temps à lire des romans et de l'histoire romaine »

HC

Le 16 juillet 1602, après le décès de Jeanne de Boulehart, Jacqueline-Angélique est élue abbesse de Port-Royal. Elle vit au milieu de religieuses qui s’habillent avec élégance, qui reçoivent, qui vont et viennent à leur guise.

Les bulles étant obtenues, et la mère Boulehart étant morte, la jeune abbesse Angélique est installée à Port-Royal et mise en possession de son abbaye, le 5 juillet 1602, par le vicaire-général de l'abbé de Cîteaux, après une assemblée capitulaire solennelle et un simulacre d'élection de la part des religieuses présentes. On trouve, dans une relation, l'état précis du couvent au moment où elle y arrive :

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« Il y avait pour confesseur un religieux bernardin si ignorant, est-il dit, qu'il n'entendait pas le Pater. Il ne savait pas un mot de catéchisme, et n'ouvrait jamais d'autre livre que son bréviaire. Son exercice était d'aller à la chasse. Il y avait plus de trente ans qu'on n'avait prêché à Port-Royal, sinon à sept ou huit professions. Les moines bernardins qui y venaient n'entretenaient les religieuses que des divertissements de Cîteaux et de Clairvaux, de ce qu'ils appelaient les bonnes coutumes de l’Ordre. On ne communiait alors que de mois en mois, et aux grandes fêtes. La Purification était exceptée, à cause que c'était le temps du carnaval, où l'on s'occupait à faire des mascarades dans la maison, et le confesseur en faisait avec les valets ». Les religieuses portaient d'habitude, selon la mode mondaine, des gants et des masques. Elles vivaient d'ailleurs, bon gré mal gré, assez pauvrement, étant volées par leurs domestiques. L'abbaye n'avait alors que six mille livres de rente. Elles étaient treize professes, quand la jeune abbesse y entra ».

HC

Angélique, pour sa part, n’est pas vraiment attirée par la religion.

JD

C’est le moins qu’on puisse dire : « … avançant en âge, j'avançais aussi en malice, car je ne pouvais plus souffrir la Religion. Je ne l'avais jamais regardée que comme un joug insupportable, et néanmoins je le portais en me divertissant le mieux que je pouvais, sans dire ma peine à qui que ce fût et en faisant semblant d'être contente. Lorsque quelques personnes me disaient qu'ayant fait ma Profession avant l'âge, je pouvais m'en dédire, je témoignais n'en avoir nulle envie. Et il est vrai que quoi que la Religion me déplût, et que j'eusse un grand amour pour le monde, je ne pouvais néanmoins me résoudre à quitter, croyant que je ne le pouvais sans me perdre (…) Je me proposais que quand je serais vieille, je ferais pénitence. En attendant, je me licenciais et m'allais promener chez de nos voisins avec une ou deux religieuses. On commençait aussi à me visiter, quoi que Dieu n'ait pas permis que j'aie fait grand mal en cela, que le monde appelle mal ».

HC

Malgré les distractions de promenade ou de lecture, l'ennui revient vite ; l'aversion va s'augmentant chez notre jeune abbesse, et, vers quinze ans, elle nourrit des résolutions dangereuses.

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« Je délibérai en moi-même, dit-elle, de quitter Port-Royal, et de m'en retourner au monde sans en avertir mon père et ma mère, pour me retirer du joug qui m'était insupportable, et me marier quelque part ».

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Elle croit même qu'au pis-aller, elle serait en sûreté à La Rochelle, bien que bonne catholique, et elle compte sur le crédit de ses tantes huguenotes pour l'y protéger. A la veille de cette grande résolution de fuir, elle est, comme divinement, empêchée par une grande maladie et fièvre qui la saisit en juillet 1607.

JD

Son père et sa mère l'envoient aussitôt quérir, la font transporter en litière à Paris, l'entourent de médecins, et la comblent d'affection humaine; ce qui la touche fort, et la détourne d'un dessein qui les aurait mortellement affligés. La vue pourtant qu'elle a durant ce séjour de convalescence au logis paternel, les visites de son oncle l'intendant des finances, de son autre oncle M. Arnauld du Fort, et de ses tantes magnifiques, à l'entour de son lit, tous couverts de velours et de satin, lui rendent plus que jamais l'inclination mondaine, et elle se fait faire alors en cachette un corps de baleine, avoue-t-elle, pour paraître de plus belle taille.

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Sur ces entrefaites, M. Arnauld, se méfiant peut-être de quelque retour de sa fille contre sa profession, use près d'elle d'un tour d'adresse qui irrite cette jeune âme, et manque de lui rendre son premier dessein. Un jour, comme elle a ses quinze ans bien passés, il lui présente brusquement un papier assez mal écrit, en lui disant, avant qu'elle ait le temps de le lire : « Ma fille, signez ce papier ! ». Ce qu'elle fait par crainte et respect, n'osant adresser une question, mais crevant tout bas de dépit, dit-elle. A quelques mots qu'elle saisit du regard, il lui parait bien que c'est un renouvellement et une ratification de ses vœux qu'on lui extorque ainsi. M. Arnauld, tout intègre qu'il soit, n'y regarde pas de si près ce jour-là.

HC

Un sermon prêché lors de la visite, en 1608, d’un capucin (prêtre d'un ordre inspiré par saint Francois d’Assise) est l'occasion de sa conversion. À la fin de l’année, elle fait nommer un nouveau directeur spirituel, le cistercien CL de Kersaillou, qui engage la communauté à respecter les règles cisterciennes. Angélique décide alors de changer immédiatement son mode de vie et de réaliser une réforme dans son monastère. Elle commence par elle-même, décidée à suivre les règles de son ordre dans toute leur rigueur.

CL

Ce n'est pas tâche facile, les religieuses du temps acceptant le couvent moyennant des conditions de vie assez frivoles. La décision d'Angélique est cependant inébranlable : il faut que toutes les sœurs mettent leurs biens en commun, respectent l’esprit de pauvreté et observent la vie en communauté. En 1609, elle y parvient, mais ce n'est pas assez. Il lui faut imposer le retrait du monde à sa propre famille.

JD

Alors qu'elle a déjà rétabli la clôture de l'abbaye le 19 avril 1609, elle décide, seule, de fermer les portes du monastère à sa famille. La mission est presque impossible. Toutes les fois que le père d’Angélique vient la voir, il mange dans son appartement avec elle. Antoine Arnauld est un protecteur du monastère. Il a mis une partie importante de sa fortune à la disposition du monastère. Il se pense donc au-dessus des exigences que sa fille impose au reste des familles des religieuses.

HC

Ainsi, lorsque son père et sa famille viennent lui rendre visite le 25 septembre 1609, elle refuse de les recevoir. Son père tonne, exige de rentrer dans le monastère, mais elle reste inflexible. Charles-Augustin Sainte-Beuve, dans son Port-Royal, fait de cette journée une description dramatique qui a fortement contribué à la promotion mythique de cette journée :

CL

« Ce jour indiqué, sur l'heure du dîner, de dix à onze heures, les religieuses étant au réfectoire, le bruit du carrosse, qui entrait dans la cour intérieure, s'entendit. […] Au premier bruit, chacune au-dedans (de celles qui étaient dans le secret) courut à son poste. Dès le matin, les clés avaient été retirées des mains des tourières par précaution et par peur de surprise, tout comme dans un assaut. La mère Angélique, qui s'était mise depuis quelques temps à prier dans l'église, en sortit, et s'avança seule vers la porte de clôture, à laquelle M. Arnauld heurtait déjà. Elle ouvrit le guichet ».

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« Ce qui se passa exactement entre eux dans ce premier moment et leurs paroles mêmes, on ne le sait qu'à peu près, car tout le monde du dedans s'était retiré, laissant le colloque s'accomplir décisif et solennel. M. Arnauld commandait d'ouvrir : la mère Angélique dut tout d'abord prier son père d'entrer dans le petit parloir d'à côté, afin qu'à travers la grille elle lui pût parler commodément et se donner l'honneur de lui justifier ses résolutions.

CL

Mais M. Arnauld n'entend pas deux fois cette prière. Il tombe des nues à une telle audace dans la bouche de sa fille, il s'emporte et frappe plus violemment, redoublant son ordre avec menace. Madame Arnauld, qui était à deux pas, se mêle aux reproches, et appelle sa fille une ingrate. M. d'Andilly, dans tout son feu d'alors, le prend encore plus haut que les autres ; il s'écrie au monstre et au parricide, comme aurait fait son père dans un plaidoyer ; il interpelle les religieuses absentes, les exhorte à ne pas souffrir qu'un homme comme son père, une famille comme la leur, à qui elles ont tant d'obligations de toutes sortes, essuie chez elles un tel affront ».

HC

Sainte-Beuve raconte ensuite comment le bruit de la dispute s'étend dans le monastère. Certaines religieuses soutiennent leur jeune abbesse, d'autres prennent le parti de la famille Arnauld. Antoine Arnauld, ne pouvant se faire obéir de sa fille, exige que ses deux plus jeunes filles, Agnès et Marie-Claire, sortent du monastère. Angélique les fait sortir par une porte de derrière, pour ne pas avoir à faire ouvrir la grande porte du couvent. Sainte-Beuve rapporte alors des mots qu'aurait dit la jeune Agnès Arnauld, future coadjutrice de sa sœur :

JD

« Celle-ci (…) grave et haute comme une Infante, interrompit son père, et répondit que sa sœur, après tout, ne faisait que ce qu'elle devait et ce qui lui était prescrit par le Concile de Trente ».

CL

Avant de repartir, Antoine Arnauld rencontre sa fille au parloir. Tous deux, selon Sainte-Beuve, sont très affectés par cette scène. La jeune Angélique s’évanouit, est secourue par les religieuses. Son père se rend alors compte de l'importance de la clôture pour les religieuses, et entame une discussion plus sereine avec sa fille, seulement troublée par l'intervention du religieux qui avait engagé l'abbesse à refuser de laisser entrer son père. Les choses s'apaisent, et un modus vivendi est mis en place pour la suite.

JD

« Après cela, on accommoda les choses, et l'on eut permission de l'abbé de Cîteaux de le faire entrer pour qu'il donnât ordre aux bâtiments et aux jardins lorsque ce serait nécessaire, le cloître seul excepté ».

HC

Pour les Jansénistes des XVIIe et XVIIIe siècles, cette journée, appelée la journée du guichet, constitue un évènement majeur, qui est commémoré comme le début du redressement de Port-Royal. Elle représente une preuve de la sainteté de la Mère Angélique et une marque de la ténacité de cette jeune femme contre les tentations mondaines.

CL

En 1613, Port-Royal se dote d’un nouveau directeur, le père jésuite Jean Suffren, qui devient le directeur spirituel de l’abbesse pendant douze ans. Le monastère revit, accueillant de nouvelles religieuses, toutes habillées d’un scapulaire blanc marqué d’une croix rouge. Cinq sœurs de l’abbesse rejoignent ainsi Angélique Arnauld à Port-Royal.

HC

Nous allons parler en particulier de la future mère Agnès qui, disons-le tout de suite, deviendra coadjutrice, puis succédera à sa sœur en tant qu’abbesse de Port-Royal, en 1658.

JD

Jeanne-Catherine-Agnès Arnauld, en religion Mère Agnès Arnauld, née le 31 décembre 1593 et morte en 1672, est de deux ans la cadette d’Angélique. Elle n'a que cinq ans lorsque ses parents lui font prendre le voile religieux. Son grand-père Marion réussit à la faire nommer, comme pour Angélique, abbesse de Saint-Cyr, en 1599. Fort dévote aux offices, elle est, selon Sainte-Beuve « sage, exacte, mais vaine et glorieuse, romanesque d'imagination, au point de demander à Dieu pourquoi il ne l'avait pas fait naître Madame de France ».

CL

En 1608, la mère Angélique la retire de Saint-Cyr, et la fixe auprès d'elle. Elle essaie d'agir sur cet esprit à la fois dévot et glorieux, qui a besoin d’être modéré, éclairé. Cette jeune fille à fantaisie espagnole ou portugaise, aime l'austérité par goût et jeûne trop. Il faut l’emmener du chœur toute pleurante (car elle n'aime que l'office), et il ne faut pas moins la mortifier, tout à côté de cela, dans ses recherches de délicatesse et dans ses imaginations pompeuses.

HC

Après la réforme de Port-Royal, Mère Angélique entreprend, de 1618 à 1623, de ramener à une vie régulière l'abbaye de Maubuisson, qui lui est familière, mais où les scandales sont de plus en plus fréquents. Angélique d'Estrées, l'abbesse, continue de mener une telle vie que sa sœur Gabrielle lui a, de son vivant, reproché d’être « la honte de notre maison »

JD

A Maubuisson, Mère Angélique fait la connaissance de saint François de Sales et se place sous sa direction. Elle pense même renoncer à la crosse pour entrer dans l'Ordre de la Visitation. Le saint, qui sait comment la prendre, parvient à la détourner avec douceur de ce projet.

CL

Les années qui suivent (1620-30) sont sans doute les plus belles pour Port-Royal, années de régularité, de prière, de vrai bonheur. Port-Royal ne séduit plus uniquement les futures religieuses, mais également de grandes figures féminines du temps (dont la Duchesse de Longueville) que l'on nommera « les Belles amies ». Port-Royal, fondé pour 12 religieuses, en réunit bientôt 80.

HC

Il nous faut évoquer un événement marquant pour l’abbaye de Port-Royal : son transfert à Paris. En effet, le climat de la vallée de Port-Royal est malsain pour les religieuses, dont beaucoup meurent de paludisme. En 1624, Catherine Marion, la mère d’Angélique achète l'hôtel de Clagny, près du Faubourg Saint-Jacques, un bâtiment construit par Pierre Lescot entre 1566 et 1569.

CL

L’abbé de Cîteaux et l’évêque de Paris, longtemps réticent, finissent par donner leur accord pour le transfert de la communauté. Angélique quitte donc Port-Royal le 28 mai 1625 avec quinze religieuses, pour s’installer à Paris. Les autres religieuses les rejoignent progressivement.

JD

La communauté garde cependant l’abbaye des Champs, qui lui fournit de substantiels revenus à la communauté. Le site de la Vallée de Chevreuse n’est plus alors habité que par un chapelain, qui assure les offices pour les personnes s’occupant de l’entretien du monastère et de la ferme des Granges, située sur le plateau qui surplombe l’abbaye.

HC

Nous avons évoqué les cinq sœurs d’Angélique, qui l’ont rejointe à Port-Royal. Mais il nous faut aussi parler à nouveau de la maman de toutes ces religieuses, Catherine Marion, devenue Mme Arnauld. Après avoir élevé ses enfants et devenue veuve en 1619, elle entre en religion en 1629 sous le nom de sœur Catherine de Sainte-Félicité, dans les conditions suivantes :

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« Après la mort de M. Arnauld, son mari, s'étant retirée à Port-Royal, elle fut un jour si touchée d'un sermon qui se fit à la profession d'une religieuse, qu'après la cérémonie elle alla se jeter aux pieds de sa fille, la mère Angélique, lui demandant d'entrer au noviciat et la prenant pour supérieure et pour mère… Le 4 février 1629, elle fit donc profession entre les mains de sa fille… Peu après sa profession, elle devint fort infirme : s'étant soumise à l'obligation de lire chaque jour le grand Office, elle s'y usa la vue et fut affligée par une cécité presque entière » (Sainte-Beuve, Port-Royal)

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« On admirait sa tranquillité d'esprit, sa simplicité en tout, son humilité singulière dans la façon dont elle se conduisait avec ses filles religieuses. Elle appelait toujours la mère Angélique ma Mère ainsi que la mère Agnès, parce qu'elles étaient ou avaient été abbesses ; elle se mettait à genoux, comme les autres religieuses, devant celle des deux qui était abbesse dans le moment. Pour ses autres filles, elle les appelait ses sœurs, et les faisait toujours passer devant elle, à cause qu'elles étaient ses anciennes dans la Religion ». Elle meurt le 28 février 1641.

HC

Nous arrivons aux années 1634-1638 : il nous faut maintenant parler du rôle qu’a joué l’abbé de Saint-Cyran dans la vie d’Angélique, de l’abbaye de Port-Royal ainsi que dans la propagation du jansénisme en France.

CL

Jean Duvergier de Hauranne (1581-1643), futur abbé de Saint-Cyran, est fils d'un boucher de Bayonne. Après avoir étudié les humanités dans sa ville natale et la philosophie à la Sorbonne, il se rend à Louvain, non à l'université, mais au collège jésuite, où il obtient la maîtrise en 1604 avec une thèse brillante. C'est probablement à Louvain, qu'il fait connaissance du futur théologien, Cornelius Jansen (dit Jansénius).

HC

Puisque nous abordons ce personnage, donnons tout de suite quelques repères biographiques sur le fondateur du jansénisme.

JD

Cornélius Jansen, dit Jansenius (1585-1638), né en Hollande, suit à partir de 1602 les cours de philosophie et de théologie à l'université de Louvain. Puis il suit en 1609, des cours de théologie à Paris, à la Sorbonne. Devenu docteur en théologie, Jansénius est nommé principal du collège de sainte Pulchérie à Louvain puis professeur à l'université de théologie de Louvain. Il meurt de la peste en 1638, dix-huit mois après avoir été nommé évêque d'Ypres.

HC

Nous reviendrons sur les idées de Jansénius. Contentons-nous, pour le moment, d’indiquer que Duvergier de Hauranne pense que Dieu l'a choisi, avec Jansen, pour réformer l’Eglise « qui se trouve dans la dégradation la plus profonde et n'est plus la véritable épouse du Christ ». Il souhaite un retour à la tradition des Pères de l'Église. Très vite, il prend position contre les jésuites, principalement en ce qui concerne l'efficacité des sacrements.

CL

En 1620, Duvergier de Hauranne reçoit en commende l'abbaye de Saint-Cyran-en-Brenne, avec un bénéfice de 18 000 livres, mais il y résidera peu : en 1622, il revient définitivement à Paris. La métropole lui offre de meilleures possibilités pour la poursuite de ses desseins. En 1634 ou 35, il devient directeur de conscience particulier des religieuses de Port-Royal. Cette abbaye deviendra ainsi, sous son influence, le centre spirituel du jansénisme.

JD

Revenons quelques années en arrière : Angélique, après la disparition de François de Sales, s’est sentie seule. A qui se confier ? Son frère, Robert Arnauld d'Andilly, la met en relation épistolaire en 1621 avec celui qui est devenu depuis peu abbé de Saint-Cyran. Après avoir réformé l’abbaye de Maubuisson, de passage à Paris, elle rencontre son correspondant. Cette rencontre va marquer toute sa vie. Saint-Cyran est un homme adroit, remuant, et qui exerce sur les siens un grand ascendant.

HC

Peu de temps après, Saint-Cyran quitte Paris pour aller aider l’évêque d’Aire-sur-Adour, Sébastien Bouthillier, pendant un an. Lors de son voyage de retour, il passe rendre une visite aux religieuses de Port-Royal des Champs, le mercredi 7 mai 1625, veille de l’Ascension.

JD

Angélique écrira :

« M. de Saint-Cyran leur fit un très beau discours sur le sujet du mytère de l’Ascension, dont il fit voir le rapport admirable avec celui de l’Eucharistie ». Elle restera frappée de cette visite : « Il me dit une parole qui me toucha beaucoup, qui fut qu’il avait vu beaucoup d’abbesses réformer leurs monastères, mais qu’il n’en avait pas vu réformer leurs personnes. Je me trouvai de ce nombre, quoique Dieu m’eût fait la grâce d’avoir beaucoup désiré d’être du petit nombre ».

CL

Saint-Cyran entre dès lors en relations suivies avec le monastère de Port-Royal, une fois installé au faubourg Saint-Jacques à Paris, peu après sa visite aux Champs. Dans les années 1630, il s’oppose à la Compagnie de Jésus dans deux occasions. D’une part, il publie, sous le nom de Petrus Aurelius, deux ouvrages où il s’en prend à la casuistique supposée relâchée des jésuites. Et d’autre part, il prend la défense des religieuses de Port-Royal, en réponse aux attaques du jésuite Étienne Binet, ancien directeur spirituel de Port-Royal des Champs.

HC

Saint-Cyran exerce peu de temps son ministère à Port-Royal. En 1638, il est arrêté et enfermé à la prison de Vincennes. Il est considéré comme dangereux pour ses prises de position contre les jésuites. Il s’est aussi opposé dans un violent pamphlet à la politique étrangère et religieuse de Richelieu. Il ne sera libéré qu'après la mort de Richelieu le 4 décembre 1642. Le 6 février 1643, Saint-Cyran sort de Vincennes : il est conduit par Robert Arnauld d’Andilly directement au monastère de Port-Royal, au faubourg Saint-Jacques : par la suite, il y revient de manière régulière et reprend ses activités.

JD

Mais, éprouvé physiquement, il ne se remet pas de sa longue détention. Au début de l’automne, le vieil homme affaibli meurt, le 11 octobre 1643. Il lègue son cœur à Robert Arnault. Il est inhumé le surlendemain à l’église de Saint-Jacques-du-Haut-Pas en présence de ses amis, de la future reine de Pologne, Marie de Gonzague, et de six évêques : il y repose toujours.

HC

Entre temps, un autre événement a marqué la vie de Port-Royal : l’installation des Solitaires en Vallée de Chevreuse.

CL

Oui, à la fin de l’année 1637, le Paris intellectuel et mondain est sous le choc : un jeune et brillant avocat de 29 ans, Antoine Le Maistre (ou Le Maître), frappé par la mort de son oncle, décide de mourir lui-même au monde. Il abandonne la brillante carrière qui s'ouvrait devant lui et décide de mener, dans la retraite, une vie de piété et d'austérité. En période de crise (la Fronde), ce geste de retrait à l’égard des affaires publiques déplaît à Richelieu, qui s’imagine perdre un juriste de talent (qui a été par ailleurs son ancien page).

HC

Antoine Le Maistre n’est pas un inconnu pour nous : il fait partie de la famille Arnauld…

JD

Oui, Antoine Le Maistre (1608-1658) est fils d'Isaac Le Maistre et de Catherine Arnauld, fille aînée d’Antoine Arnauld d’Andilly. C’est donc un neveu de mère Angélique. Pour trouver une solitude propice à la préparation d'une fin chrétienne, il s'adresse naturellement au guide de la famille Arnauld et de Port-Royal, l'abbé de Saint-Cyran. Ce dernier, après l'avoir sans succès dirigé vers les Chartreux, l'envoie finalement à Port-Royal des Champs, où les lieux sont déserts depuis le transfert des religieuses à Paris.

CL

Il y arrive le 10 janvier 1638, avec son frère Simon Le Maistre de Séricourt (cinquième fils de Catherine Arnauld, 1611-1650), qu'anime le même mépris du monde. D'autres les rejoindront bientôt, de sorte qu'ainsi, à partir de 1638, parallèlement à la société conventuelle, Port-Royal comporte une frange spirituelle et intellectuelle constituée par le groupe des Solitaires.

HC

Renouant avec la tradition érémitique des premiers temps de l'Eglise, les Solitaires s'isolent volontairement du monde, dans le "désert" de Port-Royal. Avec la détermination de la jeunesse, ces « ermites de la maison des Champs », comme les nomme la mère Angélique, se fixent pour objectif de vivre comme les premiers ascètes chrétiens. Durs, surtout avec eux-mêmes, ils se dépossèdent de tout bien matériel, s'adonnent aux jeûnes et aux travaux manuels jusqu'à l'épuisement et, dans le silence et la prière, combattent contre les passions.

CL

Le respect de la règle de l'Evangile, la charité catholique et universelle, le désir de gagner le Ciel, l'unité fraternelle entre amis chrétiens structurent le cadre de vie de ces « Messieurs de Port-Royal » et caractérisent leur état d'esprit. Avec les années, Antoine Le Maistre devient un collaborateur essentiel de la communauté de Port-Royal au sein de laquelle il participe à des recherches intellectuelles et théologiques, avant de mourir à l'âge de cinquante ans, en 1658.

HC

Nous n’en avons pas fini avec la famille Arnauld, loin de là. Il nous faut reparler de Robert Arnauld d’Andilly, seigneur du Village, que nous avons quitté tout à l’heure, alors qu’il se mariait. Il est devenu un avocat brillant. Sa vie mériterait à elle seule une soirée complète. Mais bornons-nous à évoquer ses rapports avec Port-Royal.

JD

En 1643, Robert d’Andilly est à ce point au faîte de son ascension sociale qu’Anne d’Autriche songe à lui confier l’éducation du jeune Dauphin, le futur Louis XIV. Mais la vie du brillant avocat bascule. La mort de sa femme (1637), puis celle de son directeur et ami Saint-Cyran - qu’il a visité chaque jour dans sa prison et dont il éditera la correspondance – l’ont déterminé peu à peu à se déprendre des séductions de la cour et à opter pour une retraite dans la solitude, loin du monde et du bruit, à l’ombre d’un monastère cher à son cœur.

CL

Son projet spirituel s’est en effet affermi peu à peu. En 1642, alors qu’il se préparait à quitter le tourbillon des vanités humaines, Robert Arnauld d’Andilly a publié des Stances sur diverses vérités chrétiennes, recueil formé de deux cent trente-trois dizains d’alexandrins illustrant chacun un titre en forme de maxime.

JD

Ces pièces de vers, écrites à l’instigation - ou du moins avec le soutien - de Saint-Cyran, sont comme une direction spirituelle versifiée inspirée par l’œuvre et la pensée du prisonnier de Vincennes, que l’aîné des Arnauld s’emploie par là à vulgariser. Il y prêche un christianisme sombre et sévère, centré sur la pénitence, la prédestination et la nécessité de la grâce, et y vitupère le laxisme moral de son époque. Il réunit ses poèmes en 1644, dans un livre intitulé Œuvres chrétiennes

CL

Il épouse en cela toutes les idées de Jansénius, transmises par Saint-Cyran. C’est tout naturellement qu’il devient en 1644, à l'âge de cinquante-cinq ans, l'un des Solitaires de Port-Royal-des-Champs. Il y compose un certain nombre d'ouvrages d'érudition religieuse. Passionné d’arboriculture, il s’illustre également dans le développement de l’art de tailler les arbres fruitiers, qui fait l’objet d’une publication. Il rédigera ses mémoires en 1667 et mourra en 1674 à Port-Royal.

JD

Mais, dites-nous : vous avez bien dit tout à l’heure, que le climat du site de Port-Royal des Champs était insalubre. Comment expliquez-vous que les Solitaires s’y soient installés, alors que les religieuses s’en sont retirées ? Est-ce parce que les hommes seraient plus résistants que les femmes ?

HC

On serait tenté de le croire : aussi étonnant que ce soit, les Solitaires ont vécu un certain temps dans cette atmosphère insalubre. Mais cette situation ne dure pas trop longtemps : lorsqu’il arrive en 1644 à Port-Royal, Robert Arnauld consacre une partie de sa fortune à assécher le marais porteur de malaria et à restaurer les bâtiments, ce qui permettra à quelques religieuses, dont la mère Angélique, de revenir en vallée de Chevreuse. Il était temps de faire ces travaux, car depuis 1637, l’abbaye accueille aussi des enfants.

CL

En effet, en 1637, l’abbé de Saint-Cyran décide de créer à Port-Royal des Champs une école pour une trentaine d'enfants, sous la direction d'un ami prêtre, Antoine Singlin. Cet établissement, qui prendra le nom des Petites écoles de Port-Royal, cohabite avec les Solitaires. Nombre d'entre eux font la classe aux enfants.

JD

La qualité intellectuelle des professeurs fait des Petites Ecoles un lieu d'excellence intellectuelle, mais aussi un lieu d'expérimentation pédagogique et de normalisation de la langue. Les professeurs élaborent une nouvelle manière d'enseigner, basée sur la langue française et non plus sur le latin, ce qui est révolutionnaire pour l'époque. Ils se démarquent ainsi du système d'enseignement des Jésuites, qui font la majeure partie de leur enseignement en latin, même lorsque les jeunes élèves ne le maîtrisent pas.

CL

Les professeurs prennent en charge des groupes restreints (jamais plus de 25 enfants) et instaurent une relation maître-élève très stricte, mais en même temps basée sur la confiance et l'admiration. La discipline est sévère, mais les nombreuses instructions pédagogiques témoignent d'un réel souci de la personnalité de l'enfant.

HC

Les professeurs qui instruisant les élèves sont également parmi les plus grands intellectuels de leur temps. Citons :

- Blaise Pascal, qui écrit une nouvelle méthode pour apprendre à lire aux enfants

- CL Lancelot, qui écrit la célèbre Grammaire de Port-Royal, texte fondamental pour la langue française.

- Pierre Nicole, moraliste et logicien

- Jean Hamon, médecin et latiniste.

JD

Les petites écoles ont comme élève un des plus grands tragédiens de la France du Grand Siècle, Jean Racine, dont la vie sera particulièrement marquée par l'éducation reçue à Port-Royal de 1655 à 1666. Né le 22 décembre 1639 à La Ferté-Milon, le jeune Jean est orphelin à l'âge de trois ans (sa mère décède en 1641 et son père en 1643). Il est recueilli par ses grands-parents et reste chez eux jusqu'à la mort de son grand-père en 1649. Sa grand-mère entre alors à l’abbaye de Port-Royal, où l’enfant rejoint sa marraine, Sainte-Thècle, qui y est religieuse. A 18 ans, il étudiera la philosophie au Collège d’Harcourt et mènera la carrière de tragédien que nous connaissons.

HC

Nous n’en avons pas encore fini avec la famille Arnauld, car il nous faut parler de celui qu’on a appelé le « grand Arnauld », mais qui est en réalité le plus jeune des fils d’Antoine l’avocat. Il s’agit d’Antoine, le théologien. Avec lui, nous étudierons plus longuement les relations de Port-Royal avec le Jansénisme.

JD

Antoine Arnauld (1612-1694) est le vingtième et dernier enfant d’Antoine Arnauld. Il est à l'origine destiné au barreau, mais il décide d’étudier la théologie en Sorbonne. Il y obtient les plus grands succès et sa carrière promet d’être brillante, quand l'influence de Saint-Cyran l’attire vers le jansénisme.

HC

Il devient temps de définir ce qu’est le jansénisme, du moins en peu de mots, car il s’agit d’une doctrine très élaborée, qui a marqué l’évolution de l’église et même de la société française jusqu’à la Révolution.

CL

Pour bien comprendre l’enjeu de ce courant religieux, il nous faut revenir quelques décennies en arrière. Depuis le milieu du XVIème siècle, les jésuites exerçent en France une influence considérable. Cet ordre, fondé en 1540 par Ignace de Loyola, est puissant, très organisé, et conseille les grands de ce monde, par l'intermédiaire du père La Chaise, confesseur du Roi Soleil et propriétaire d’un terrain où sera construit le célèbre cimetière qui porte son nom. La compagnie de Jésus dispose de collèges réputés pour la qualité de leur enseignement.

JD

Au-delà de leur incontestable fonction enseignante, les Jésuites s’inscrivent dans le mouvement visant à contrer les succès de la Réforme protestante. Ils prennent une part importante au Concile de Trente (1545-1563), puis au mouvement de la Contre-Réforme. Contrairement à ce que l’on croit couramment, la Contre-Réforme n’est pas un simple processus de réaction face au protestantisme. Elle vise à amorcer une véritable renaissance religieuse.

HC

Cette période, notamment, est marquée par un renouveau des ordres religieux. Nous n’insisterons pas sur ce point, ce soir. Il nous suffira d’évoquer des personnages comme Sainte Thérèse d’Avila ou Saint-Jean de la Croix. Mais arrivons au XVIIème siècle, et penchons-nous sur la doctrine professée par Cornélius Jansen, dit Jansénius.

CL

L’ouvrage fondamental de Jansénius est l'Augustinus, sur lequel le théologien travaille depuis 1628. Il paraît à titre posthume en 1640, sans autorisation papale. Dans cet ouvrage, Jansénius attaque la doctrine des jésuites sur la grâce et le libre arbitre. Il s’inspire des convictions de saint Augustin qui soutient que nul ne peut être sauvé sans la grâce, grâce efficace, qui est donnée ou refusée par Dieu.

HC

Mais Jansénius va au-delà des principes de saint Augustin. Dieu, qui n'accorde pas sa grâce à tous, peut aussi la retirer à tout moment et l'homme, privé de grâce, retourne au péché. Il faut donc vivre dans l'angoisse de n'être plus un élu. Selon Jansénius, l'homme est attiré naturellement vers le mal, il cultive l'amour exclusif de soi et n'est tourné que vers la recherche du plaisir, qu’il appelle la concupiscence (cf. dans Les pensées, les trois concupiscences définies par Pascal : la concupiscence de la chair = la volupté ; la concupiscence de l'esprit = le savoir ; la concupiscence de la volonté = l'orgueil).

JD

S’appuyant sur une interprétation rigoureuse de la philosophie de saint Augustin, Jansénius défend la doctrine de la prédestination absolue : seuls quelques élus seront sauvés. À cet égard, sa doctrine s’apparente au calvinisme, de sorte que Jansenius et ses disciples sont très vite accusés d’être des protestants déguisés. Cependant, les jansénistes ont toujours proclamé leur adhésion au catholicisme romain et soutenu qu’aucun salut n’est possible hors de l’Église catholique.

CL

Nous l’avons vu, le jansénisme pénètre en France grâce à l’abbé de Saint-Cyran. Ce dernier impose d’abord une forme de piété austère et une stricte moralité. Il se situe par là à l’opposé d’une morale plus tolérante et d’un cérémonial religieux surchargé, qui ont souvent les faveurs de l’Eglise de France, en particulier dans l’ordre des jésuites.

HC

Jansénius est mort en 1638, Saint-Cyran est prisonnier de 1638 à 1642 et meurt en 1643. Le relais est pris par la famille Arnauld, en particulier par Antoine, le théologien. À partir de 1640, le centre spirituel du jansénisme se transporte donc au couvent de Port-Royal-des-Champs, où de nombreux nobles, magistrats, écrivains et savants, qui sympathisent avec le mouvement, viennent effectuer des retraites et débattre de questions philosophiques et religieuses.

JD

Dès 1640, les Jésuites ont condamné les recommandations de Saint-Cyran, qui selon eux, risquent de décourager les fidèles et donc, de les éloigner des sacrements. Antoine Arnauld leur répond en 1643 avec l’ouvrage De la fréquente communion, qui affirme, contrairement à que le titre pourrait faire croire, qu’une pratique mesurée des sacrements n'est qu'un retour aux traditions de l'Église primitive. Cet ouvrage est largement diffusé, sauf évidemment dans les milieux jésuites. Il est approuvé par vingt et un docteurs de Sorbonne ainsi que par quinze évêques et archevêques, dont… un autre membre de la famille Arnauld.

CL

Eh oui, dans la famille Arnauld, je demande un autre fils d’Antoine et de Catherine, frère d’Angélique, d’Antoine et des six religieuses cloîtrées à Port-Royal : j’ai nommé Henri.

JD

Henri Arnauld est le dixième enfant d’Antoine Arnauld l'avocat. Né le 30 octobre 1597, il fait des études de droit et exerce un temps le métier d’avocat, à la suite de son père. Mais il se tourne rapidement vers une carrière ecclésiastique. Son itinéraire est complexe et nous ne le détaillerons pas. Disons simplement qu'il sera nommé évêque d'Angers, par le roi le 30 janvier 1649 et sacré dans l'église de l'abbaye de Port-Royal de Paris. Il gagne définitivement Angers à la fin de l'année 1650. Il mourra le 8 juin 1692.

CL

Madame de Sévigné dit de lui : « Sa sainteté et sa vigilance pastorale est une chose qui ne se peut comprendre. […] J’ai trouvé dans sa conversation toute la vivacité de l’esprit de ses frères. C’est un prodige, je suis ravie de l’avoir vu de mes yeux » (lettre du 21 septembre 1684). Retenons de ce prélat qu'il constitue le modèle de l’évêque janséniste, ce qui lui vaudra des situations de conflits avec le pouvoir royal.

HC

Revenons maintenant à son frère Antoine, le théologien. En 1644, il publie une Apologie pour Jansenius, puis une Seconde apologie l'année suivante, et enfin une Apologie pour M. de Saint-Cyran. En cela, il lie clairement le problème du jansénisme avec l'augustinisme « à la française » prôné par Saint-Cyran. L’objet, ce soir, n’est pas de développer les querelles qu’ont engendrées les écrits de Jansénius et de ses défenseurs. Disons simplement qu’Antoine Arnauld va être le fer de lance du jansénisme pendant dix ans, jusqu’à la condamnation en 1653 de cette doctrine.

CL

Résumons rapidement les faits. L'Augustinus est imprimé en France pour la première fois en 1641, puis une deuxième fois en 1643. Les Oratoriens et les Dominicains accueillent bien l'ouvrage. Une grande partie des docteurs de la Sorbonne le soutiennent également. Mais les Jésuites s'y opposent immédiatement. Ils sont soutenus par le cardinal de Richelieu, puis après sa mort en 1642, par Isaac Habert, qui attaque Jansenius dans ses sermons à Notre-Dame. Les Jésuites réussissent à faire condamner l'Augustinus en 1642, par le pape Urbain VIII : c'est l'objet de la bulle In Eminenti.

JD

En 1649, la Sorbonne, qui est à l’époque la faculté de théologie, examine l'Augustinus et déclare que cinq propositions sont hérétiques. Aussi, le pape Innocent X condamne-t-il l'ouvrage : c'est l'objet de la bulle Cum Occasionne en 1653. Louis XIV, qui entend « détruire le jansénisme et dissiper les communautés où se fomente cet esprit de nouveauté », entreprend par arrêt du Conseil du 23 avril de faire signer à tout le clergé un formulaire reconnaissant les condamnations d'Innocent X.

HC

Les religieuses de Port-Royal sont sommées de signer le formulaire, mais elles s'y opposent, n'acceptant une signature qu'avec une clause de réserve. Louis XIV, qui depuis sa majorité exerce personnellement le pouvoir, interdit à la communauté de Port-Royal de recevoir désormais des novices et des pensionnaires. Celles qui sont présentes sont dispersées. C’est signer l’arrêt de mort de l’abbaye, puisque la communauté ne peut se perpétuer sans recrutement. Les directeurs spirituels, dont Louis-Isaac Lemaistre de Sacy,  et d’autres prêtres proches des religieuses doivent quitter l’abbaye.

CL

C’est le début des persécutions contre la famille Arnauld et l’abbaye de Port-Royal. En 1655, deux écrits d’Antoine Arnauld (le théologien), les Lettres à un duc et pair sur les méthodes des Jésuites dans le confessionnal lui valent d’être expulsé l'année suivante de la Sorbonne en même temps que Nicolas Perrault. C’est l'origine des Provinciales de Blaise Pascal. Pascal, cependant, ne peut sauver son ami. En février 1656, le grand Arnauld est solennellement dégradé. En mars 1660, les Petites Ecoles de Port-Royal et les Solitaires des Champs sont dispersés.

JD

C’est également à cette époque que la mère Angélique, fatiguée et malade, quitte l’abbaye des Champs pour rentrer au monastère parisien. Impuissante dans cette crise, elle meurt le 6 août 1661. Son corps est enterré sous les dalles du chœur du monastère parisien et son cœur ramené aux Champs. Après dispersion de la communauté et privation des sacrements, quelques-unes accepteront de signer sans réserve le formulaire. Pascal refusera toujours de signer ce formulaire et se désolidarisera définitivement de Port-Royal (« Je conclus que ceux qui signent purement le formulaire, sans restriction signent la condamnation de Jansénius, de Saint Augustin, de la grâce efficace » dans Ecrit sur la signature du formulaire).

HC

Est-ce la fin de Port-Royal ?

CL

Pas tout de suite. Pendant cinquante ans encore, les religieuses se battront pour leurs convictions et pour leur mode de vie, mais elles ne pourront rien contre l’alliance du pouvoir royal et de la hiérarchie religieuse. Le 27 mars 1708, une bulle pontificale retire aux religieuses l’usage de leurs terres, ne leur laissant que l’église et le monastère. Une deuxième bulle, datée de septembre, ordonne la suppression de Port-Royal des Champs. L’archevêque de Paris confirme en 1709 la suppression du monastère. En janvier 1710, le Conseil d’État ordonne la démolition de l’abbaye. Au cours de l’année 1713, l’abbaye est rasée à la poudre.

HC

Est-ce la fin du jansénisme ?

JD

Loin de là ! La seconde partie du XVIIème siècle et même le XVIIIème siècle seront profondément marqués, dans la vie politique comme dans la vie culturelle, par la lutte fratricide que se livreront jésuites et jansénistes. Les enjeux sont doubles : sur un plan religieux et sur un plan politique.

HC

Commençons par le plan religieux.

JD

Derrière des querelles de doctrine, se jouent des rapports de force entre le Vatican, soutenu par les Jésuites et les églises nationales, soucieuses d’une certaine autonomie, ce qui se traduira en France par le gallicanisme. Ce gallicanisme trouvera sa conclusion, du moins provisoire, à la Révolution par la Constitution civile du clergé, largement soutenue par un certain nombre de prêtres et d’évêques jansénistes, qui verront dans cette loi un retour à l’église primitive, où les responsables de communautés étaient choisis par les fidèles eux-mêmes.

HC

Parmi ces jansénistes, nous trouvons des religieux de l’Oratoire de Montmorency, qui ont prendront une part active à la Révolution et à la constitution civile du clergé : le père Louis Cotte, le Père Pierre Daunou et le Père Luc Lalande (qui deviendra évêque de Nancy).

Et sur le plan politique, quel est l’enjeu du jansénisme ?

CL

De purement religieuse au départ, l'opposition au jansénisme se double rapidement d'un volet politique. À la mort de Louis XIII en 1643, le cardinal Mazarin prend les mêmes positions que son prédécesseur Richelieu et lutte contre le parti dévot, qui est de plus en plus assimilé au parti janséniste. Ce dernier a tendance à attirer à lui d'anciens Frondeurs après l'échec de leur révolte. Même si les jansénistes n'ont pas été impliqués dans la Fronde, ils sont rapidement assimilés à l'opposition par le soutien que leur apportent des princes tels que le prince de Conti, ou sa sœur, la duchesse de Longueville, qui se fait construire une maison à Port-Royal-des-Champs.

HC

La famille Arnauld est également soupçonnée d'être liée à la Fronde parlementaire. D'autre part, le choix de certains Solitaires de quitter toute vie mondaine et de se retirer totalement de la Cour inquiète Mazarin, qui y voit un possible foyer de contestation politique.

JD

Mazarin ne parvient cependant pas à lutter efficacement contre le jansénisme. C'est Louis XIV, hanté par le souvenir de la Fronde, qui se révèle le plus dur opposant des jansénistes. Dès 1660 et son arrivée effective au pouvoir, le jeune roi s'occupe, comme on l’a vu, de lutter contre le jansénisme. Dès lors, cette doctrine apparaît, pour la bourgeoisie montante, comme un symbole de résistance à la monarchie absolue et aux privilèges. Le rigorisme des jansénistes constitue une réplique aux abus constatés dans les pratiques cléricales de l’époque ou à la prédominance des Jésuites. Ces derniers, en tout état de cause, sont interdits et bannis de France en 1763-1764, et leurs deux cents collèges fermés.

HC

L’heure est venue de refermer l’histoire de Port-Royal et de l’aventure du jansénisme. Retournons à Andilly et à la famille Arnauld. Celle-ci, nous l’avons vu, par le biais du grand-père Simon Marion, s’est installée au village en 1566. Le dernier propriétaire est Robert Arnauld, l’aîné de la nombreuse descendance d’Antoine. Il vend, probablement en 1644, la seigneurie d’Andilly pour 50 000 écus à Gilles Aubery, maître en la chambre des comptes, conseiller au Grand Conseil. La propriété ne sort pas complètement de la famille, car Gilles Aubery est le deuxième mari de Marie Pinon, cousine des Arnauld en tant que descendante de Catherine Pinon (femme de Simon Marion). Marie Pinon est qualifiée en 1654 de « dame d’Andilly et de Trye, veuve de Gilles Aubery ». La seigneurie reste dans la famille Aubery jusqu’en 1710, date à laquelle, la seigneurie d’Andilly est vendue au banquier Jean-Henry de Lier.

Ainsi se termine, au moins pour ce soir, l’évocation de la présence à Andilly de cette famille singulière, qui a consacré à une forme particulière de dévotion religieuse près de trente de ses membres, comme vous pouvez en juger à la lecture de la notice qui vous a été remise. Au-delà de cet itinéraire spirituel, c’est une page de l’histoire de France de plus d’un siècle qui s’est tournée, avec le Jansénisme. Nous espérons avoir contribué à vous éclairer sur ce mouvement politico-religieux, passablement compliqué, je vous le concède. Merci de votre attention.

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