JURY DE L’HISTOIRE VALMORENCÉENNE

Textes lus le lundi 14 avril 2010 dans les salons de la mairie de Deuil-la-Barre

sur le thème :

« La rupture entre Rousseau et Mme d’Epinay :

qui a eu tort ? »

 

TEXTES DOCUMENTAIRES INTRODUCTIFS

 

Biographie de Mme d’Epinay

Louise Florence Petronille Tardieu d'Esclavelles naît le 11 mars 1726 à Valenciennes. Son père meurt quand elle a 10 ans Après avoir été recueillie par une tante qui la méprise et l’humilie, elle est envoyée au couvent en attendant de trouver un mari. Le 23 décembre 1745, elle épouse son cousin germain, le marquis Denis La Live d'Épinay, et devient de ce fait belle-sœur de la comtesse d’Houdetot, née Lalive de Bellegarde.

Elle accouche d’un premier enfant, Louis-Joseph, le 25 septembre 1746, puis d’une fille, Françoise-Thérèse (née en en 1747 et morte l’année suivante). Mais son mari est dépensier et volage. Trois ans après son mariage, il est couvert de dettes et a vendu une grande partie de la dot de son épouse. Louise  obtient une séparation de biens en 1749 et réussira même en 1773 à le faire interdire. Vivant entre le château de La Chevrette (chez son beau-père) et son hôtel parisien, Mme d’Épinay se console de ses malheurs, en 1749, avec Charles-Louis-Claude Dupin de Francueil, qui sera le père de ses deux autres enfants : Angélique, née le 1er août 1749, qui sera mariée à 13 ans au vicomte de Belzunce et Jean-Claude, né le 29 mai 1753, élevé dans une ferme à Beaulieu (Normandie), ce qui lui vaudra le nom de Leblanc de Beaulieu. Ce dernier deviendra évêque constitutionnel de Rouen, puis évêque concordataire de Soissons.

À la Chevrette, Francueil réunit la première troupe de comédiens du château, dans lequel a été construit un superbe théâtre dans l’orangerie. Parmi ces acteurs, on trouve Jean-Jacques Rousseau, présenté par Francueil à Mme d’Épinay en 1747. M. d’Épinay vit pour sa part à Paris et à la Briche, à Épinay. Francueil ne tarde pas à décevoir Mme d’Épinay en devenant compagnon de débauche de M. d’Épinay.

Mme d’Epinay tient, l’hiver à Paris et à la belle saison à la Chevrette, un salon qui, à la différence des salons littéraires et philosophiques du XVIIIe siècle, ne comporte ni date fixe, ni thème imposé. Les rencontres sont décontractées et festives : on parle littérature, on joue de la musique et fait du théâtre. La Marquise reçoit tout ce que Paris compte d’hommes (et de femmes) de lettres adeptes des « Lumières ». Délaissée par Francueil, Mme d’Épinay a trouvé vers 1756 un consolateur en la personne de Melchior Grimm, mais qui sera souvent absent pour des raisons professionnelles.

Mme d’Épinay, après un séjour de quelques mois à Genève - officiellement pour se soigner, mais en réalité pour accoucher des œuvres de Grimm - revient à la Chevrette en octobre 1759. Grimm est également de retour : il va introduire son ami Diderot, qui s’est brouillé avec Rousseau au début de 1758 et auquel Mme d’Épinay prête un grand intérêt. L’encyclopédiste prendra la place de « protégé » que vient de  quitter le philosophe genevois.

Les mauvaises nouvelles arrivent en 1762 avec l’annonce selon laquelle la dette du marquis atteint un montant colossal d’environ 700 000 livres. Afin d’éviter le scandale, on destitue M. d’Épinay de sa charge de fermier général. La famille est obligée de réduire son train de vie. Mme d’Épinay fait réparer le château de la Briche pour pouvoir s’y établir. Elle profite des beaux jours pour passer ses dernières semaines à la Chevrette, qu’elle s’est résolue à mettre en location. Elle meurt le 15 avril 1783.

 

Biographie de Rousseau

Jean-Jacques Rousseau naît à Genève le 28 juin 1712. De famille française huguenote émigrée en 1550, fils d’un horloger capricieux et instable, il coûte, en naissant, la vie de sa mère. Le père, après s’être mal occupé de lui, part en le confiant, à dix ans, au pasteur Lambercier. Une étude de greffier, un atelier de graveur ne retiennent pas longtemps l’adolescent aventureux, qui, un soir de promenade, trouvant fermées les portes de la ville (1728), est hébergé par un curé de Savoie. Celui-ci l’envoie à Annecy chez Mme de Warens, jeune femme vaudoise, qui, convertie depuis peu, dirige son protégé sur l’hospice des catéchumènes de Turin, où il se convertit pour en sortir. Laquais malhonnête, séminariste sans vocation à Annecy (1729), engagé dans la maîtrise de la cathédrale, il suit à Lyon le maître de chapelle, l’y abandonne, repart pour Fribourg, Genève, Lausanne, Neuchâtel, où il séjourne pendant l’hiver 1730-1731, suit un aventurier à Berne, échoue à Paris. Il revient à pied – par nécessité et par goût – chez sa protectrice de Chambéry (1732). Mais, au retour d’un voyage de santé à Montpellier (1740), il se trouve remplacé comme amant par le factotum. Précepteur des enfants de M. de Mably, prévôt général du Lyonnais, il reprend la route pour Paris (1741). L’Académie ayant refusé son nouveau système de notation musicale, il suit à Venise M. de Montaigu, ambassadeur de France (1743), se brouille avec lui, revient à Paris (1744), devient secrétaire de Mme Dupin, femme d’un fermier général, qui le présente à Mme d’Épinay en 1747. Les salons s’intéressent à lui. Diderot, avec qui il a lié amitié, lui demande des articles sur la musique pour l’Encyclopédie. Son Discours sur les sciences et les arts (en 1750), couronné par l’académie de Dijon, lui vaut la gloire, qu’accroît sa singularité. Il affiche sa liaison avec une servante d’auberge Thérèse Levasseur, dont il aura cinq enfants, déposés aux Enfants-Trouvés

Redevenu citoyen de Genève et calviniste (en 1754), il continue à étonner par son Discours sur l’origine de l’inégalité (en 1755). Il s’installe à l’Ermitage en avril 1756, puis au Montlouis en décembre 1757 jusqu’en 1762 – nous y reviendrons. Il y compose notamment les œuvres majeures que sont : Julie ou la Nouvelle Héloïse (1761), Du contrat social (en 1762), l’Émile (en 1762), roman pédagogique, que sa partie religieuse fait condamner au feu par le parlement. Pour ne pas être arrêté, l’auteur passe en Suisse. De Môtiers-Travers, il se défend contre l’archevêque de Paris (Lettre à Christophe de Beaumont, en 1763), contre le Grand Conseil de Genève (Lettres de la Montagne, en 1764), contre Voltaire, auquel il a déjà (en 1756) adressé sa Lettre sur la Providence. Chassé de cette retraite, il passe deux mois exquis dans l’île de Saint-Pierre, au milieu du lac de Bienne (1765), puis, par Strasbourg et Paris, gagne l’Angleterre, où il se brouille bientôt avec son introducteur, le philosophe Hume (en 1766), et revient en France (en 1767), où, en proie à la folie de la persécution, il erre de Gisors à Lyon et dans le Dauphiné, avant de regagner Paris (en 1770). Revenu à la musique, dont il a publié un Dictionnaire (en 1767), il copie des partitions dans son modeste logis de la rue Plâtrière (l’actuelle rue J.-J. Rousseau), d’où il descend pour quelques sorties dans la campagne avec son disciple Bernardin de Saint-Pierre. Entre deux projets de réformes politiques pour la Corse (en 1765) et la Pologne (en 1772), il rédige, en réponse à l’hostilité persistante des encyclopédistes, les Confessions (publiées en 1782-1789), les Trois Dialogues (Rousseau juge de Jean-Jacques) [qui sera publié en 1789]. Enfin, renonçant à polémiquer, il ne compose que pour lui seul ses Rêveries du promeneur solitaire (en 1782). Décédé subitement le 2 juillet 1778 à Ermenonville chez son dernier hôte, le marquis de Girardin, il y est inhumé, selon son désir, dans l’île des Peupliers, avant d’être honoré du Panthéon (en 1794)

 

Le château de la Chevrette

Le premier manoir de La Chevrette semble avoir été construit, au début du XVe siècle, sur un terrain entouré de haies et recevant par un fossé les eaux de la mare Eugène.

La grandeur du château de la Chevrette commence avec Puget de Montauron, qui l’achète en 1636. Il y entreprend de grands travaux, qui transforment le manoir en château Louis XIII. Le parc est à la française, agrémenté de bassins avec jeux d’eau, parterres décorés, statues de pierre et de marbre. Un grand canal aboutit à une grotte artificielle et une cascade. La somptueuse demeure devient alors un lieu de grandes réceptions. Toute la Cour y défile : Gaston d’Orléans, Mazarin, les Condé, les Rohan, le duc de Guise, le duc de Nemours, la duchesse de Nevers, les princesses, etc. Le chancelier Séguier y vient en voisin.

Après plusieurs propriétaires, Romain Dru de Mongelas occupe le château de 1707 à 1727. En 1716, il fait venir des eaux depuis la source du Haras, sur le territoire de Montmorency, pour alimenter les plans d’eau de la Chevrette. Il en profite pour doter les habitants du bourg de Deuil d’une fontaine close et couverte d’une voûte de maçonnerie. la Chevrette est acquise le 24 novembre 1731 par le fermier général Louis, Denis Lalive de Bellegarde, qui réunit une grande partie des fiefs de la paroisse de Deuil, en y ajoutant, en 1742, la terre d’Epinay (dont il prendra le nom) et le fief de Piscop. À sa mort, le 3 juilet 1751, ses cinq enfants héritent d’une fortune considérable. Un de ses fils, Denis-Joseph Lalive de Bellegarde d’Épinay, hérite, entre autres, des domaines d’Épinay et de Deuil, dont il devient le seigneur. Il entreprend à la Chevrette de grands travaux d’embellissement, dont il laisse la libre disposition à sa femme, notre Mme d’Epinay.

 La dernière propriétaire, Mme Henri Valadon, vend la propriété au début des années 1960 à la société Résidence du Parc de la Chevrette. Il ne reste plus, comme bâtiment d’importance, que l’ancienne conciergerie. La ville de Deuil se décide à acquérir l’ensemble de la propriété. Elle transforme le parc en jardin public et installe dans la Conciergerie l’actuel Musée de la Chevrette, où sont conservés la maquette et les plans du château et du domaine, ainsi que la châsse de saint Eugène et qui accueille aussi l’École de Musique.

 

EXAMEN DU DOSSIER

 

Président

Dans un premier temps, examinons les circonstances dans lesquelles s’est décidée et réalisée l’installation de Rousseau à Montmorency.


Lecteur

C'est en 1747 que Rousseau fait la connaissance de Madame d'Epinay, avec qui il se lie d'amitié. Dans le même temps, il fait connaissance de celle qui deviendra Mme d’Houdetot, à qui il ne prêtera à cette époque qu’une attention distraite. Il vient « souper » de temps à autre chez la marquise, dans son hôtel parisien, et à la belle saison, à la Chevrette. À un moment donné, il joue un rôle, d’ailleurs mineur, dans une pièce de théâtre au château.

En fait, Rousseau, dans ses Confessions, est peu bavard sur ses relations avec Mme d’Epinay avant son installation à Montmorency.

 

Président

Cette installation se produit un peu à la manière d’un conte de fées. Jean-Jacques Rousseau vient de passer quelques mois à Genève. Il est de retour en France et cherche à se loger, avec Thérèse et Mme Levasseur. Nous sommes en 1755 et Rousseau vient rendre visite à Mme d’Houdetot à la Chevrette.

 

Lectrice

Vous pouvez le dire : cela s’est passé à la manière d’un conte de fées. Et la marraine en est Mme d’Epinay. Je lis dans les Confessions, à la fin du chapitre huit :

« M. d’Epinay, voulant ajouter une aile qui manquait au château de la Chevrette, faisait une dépense immense pour l’achever. Etant allé voir un jour, avec Mme d'Épinay, ces ouvrages, nous poussâmes notre promenade un quart de lieue plus loin, jusqu'au réservoir des eaux du parc, qui touchait la forêt de Montmorency, et où était un joli potager, avec une petite loge fort délabrée, qu'on appelait l'Ermitage. Ce lieu solitaire et très agréable m'avait frappé, quand je le vis pour la première fois, avant mon voyage à Genève. Il m'était échappé de dire dans mon transport : Ah ! madame, quelle habitation délicieuse ! Voilà un asile tout fait pour moi.

Madame d'Épinay ne releva pas beaucoup mon discours. Mais, à ce second voyage, je fus tout surpris de trouver, au lieu de la vieille masure, une petite maison presque entièrement neuve, fort bien distribuée, et très logeable pour un petit ménage de trois personnes. Madame d'Épinay avait fait faire cet ouvrage en silence et à très peu de frais, en détachant quelques matériaux et quelques ouvriers de ceux du château. Au second voyage, elle me dit en voyant ma surprise : « Mon ours, voilà votre asile. C'est vous qui l'avez choisi, c'est l'amitié qui vous l'offre. J'espère qu'elle vous ôtera la cruelle idée de vous éloigner de moi ».

Notez bien la phrase suivante, placée sous la plume de Rousseau :

« Je ne crois pas avoir été de mes jours plus vivement, plus délicieusement ému : je mouillai de pleurs la main bienfaisante de mon amie. Et si je ne fus pas vaincu dès cet instant infime, je fus extrêmement ébranlé ».

 

Lecteur

Lisons aussi la fin du paragraphe, car Rousseau hésite encore :

« Madame d'Épinay, qui ne voulait pas en avoir le démenti, devint si pressante, employa tant de moyens, tant de gens pour me circonvenir, jusqu'à gagner pour cela madame Le Vasseur et sa fille, qu'enfin elle triompha de mes résolutions. Renonçant au séjour de ma patrie, je résolus, je promis d'habiter l'Ermitage, et, en attendant que le bâtiment fût sec, elle prit le soin d'en préparer les meubles, en sorte que tout fut prêt pour y entrer le printemps suivant ».

Nous sommes bien dans le registre de la séduction.

 

Lectrice

Ne tergiversons pas. Rousseau, finalement, est bien content de quitter Paris et d’habiter à la campagne, lui qui aime tant la nature et la solitude. Le début du livre 9 des Confessions témoigne de sa joie :

« L'impatience d'habiter l'Ermitage ne me permit pas d'attendre le retour de la belle saison. Et, sitôt que mon logement fut prêt, je me hâtai de m'y rendre, aux grandes huées de la coterie holbachique… »

 

Président

Précisons qu’il s’agit de l’entourage du baron d’Holbach…

 

Lectrice

Je reprends « … de la coterie holbachique, qui prédisait hautement que je ne supporterais pas trois mois de solitude, et qu'on me verrait dans peu revenir, avec ma courte honte, vivre comme eux à Paris. Pour moi qui, depuis quinze ans hors de mon élément, me voyais près d'y rentrer, je ne faisais pas même attention à leurs plaisanteries.

Depuis que je m'étais, malgré moi, jeté dans le monde, je n'avais cessé de regretter mes chères Charmettes et la douce vie que j'y avais menée. Je me sentais fait pour la retraite et la campagne. Il m'était impossible de vivre heureux ailleurs : à Venise, dans le train des affaires publiques, dans la dignité d'une espèce de représentation, dans l'orgueil des projets d'avancement ; à Paris, dans le tourbillon de la grande société, dans la sensualité des soupers, dans l'éclat des spectacles, dans la fumée de la gloriole, toujours mes bosquets, mes ruisseaux, mes promenades solitaires, venaient, parleur souvenir, me distraire, me contrister, m'arracher des soupirs et des désirs ».

 

 

Président

Voilà donc Rousseau qui s’installe au printemps suivant dans notre Vallée.

 

Lectrice

Oui, et dans l’allégresse :

« Ce fut le 9 avril 1756 que je quittai la ville pour n'y plus habiter. Car je ne compte pas pour habitation quelques courts séjours que j'ai faits depuis, tant à Paris qu'à Londres et dans d'autres villes, mais toujours de passage ou toujours malgré moi. Mme d'Epinay vint nous prendre tous trois dans son carrosse. Son fermier vint charger mon petit bagage, et je fus installé dès le même jour. Je trouvai ma petite retraite arrangée et meublée simplement, mais proprement et même avec goût. La main qui avait donné ses soins à cet ameublement le rendait à mes yeux inestimable, et je trouvais délicieux d'être l'hôte de mon amie, dans une maison de mon choix, qu'elle avait bâtie exprès pour moi.
   

Quoiqu'il fît froid, et qu'il y eût même encore de la neige, la terre commençait à végéter. On voyait des violettes et des primevères. Les bourgeons des arbres commençaient à poindre, et la nuit même de mon arrivée fut marquée par le premier chant du rossignol, qui se fit entendre presque à ma fenêtre, dans un bois qui touchait la maison. Après un léger sommeil, oubliant à mon réveil ma transplantation, je me croyais encore dans la rue de Grenelle, quand tout à coup ce ramage me fit tressaillir, et je m'écriai dans mon transport : "Enfin tous mes voeux sont accomplis !".

Mon premier soin fut de me livrer à l'impression des objets champêtres dont j'étais entouré. Au lieu de commencer à m'arranger dans mon logement, je commençai par m'arranger pour mes promenades, et il n'y eut pas un sentier, pas un taillis, pas un bosquet, pas un réduit autour de ma demeure, que je n'eusse parcouru dès le lendemain. Plus j'examinais cette charmante retraite, plus je la sentais faite pour moi. Ce lieu solitaire plutôt que sauvage me transportait en idée au bout du monde. Il avait de ces beautés touchantes qu'on ne trouve guère auprès des villes; et jamais, en s'y trouvant transporté tout d'un coup, on n'eût pu se croire à quatre lieues de Paris.

…….

L’événement déclencheur : la passion de Rousseau pour Mme d’Houdetot

 

Président

Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes. Le décor est campé. D’où vient qu’un an plus tard, la relation se dégrade à ce point entre nos deux amis ?

 

Lecteur

En fait, tout se passe bien tant que Rousseau est à peu près tranquille à l’Ermitage, pendant que Mme d’Epinay se trouve dans son hôtel parisien. Mais les choses se gâtent, quand la marquise s’installe dans sa « campagne » pour la belle saison. Voici ce qu’en dit Rousseau :

« Je suivis assez exactement, pendant quelque temps, la distribution que je m'étais prescrite, et je m'en trouvais très bien. Mais, quand la belle saison ramena plus fréquemment madame d'Epinay à Épinay ou à la Chevrette, je trouvai que des soins, qui d'abord ne me coûtaient pas, mais que je n'avais pas mis en ligne de compte, dérangeaient beaucoup mes autres projets. J'ai déjà dit que madame d'Épinay avait des qualités très aimables : elle aimait bien ses amis, elle les servait avec beaucoup de zèle, et n'épargnant pour eux ni son temps ni ses soins. Elle méritait assurément bien qu'en retour, ils eussent des attentions pour elle.

 

Président

Oui, c’est la moindre des choses…

 

Lecteur

A condition que ce ne soit pas trop pesant… Or, que nous dit Rousseau ?

« Jusqu'alors j'avais rempli ce devoir, sans songer que c'en était un. Mais enfin je compris que je m'étais chargé d'une chaîne dont l'amitié seule m'empêchait de sentir le poids : j'avais aggravé ce poids par ma répugnance pour les sociétés nombreuses. Madame d'Épinay s'en prévalut pour me faire une proposition qui paraissait m'arranger, et qui l'arrangeait davantage : c'était de me faire avertir toutes les fois qu'elle serait seule ou à peu près. J'y consentis, sans voir à quoi je m'engageais. Il s'ensuivit de là que je ne lui faisais plus de visite à mon heure, mais à la sienne, et que je n'étais jamais sûr de pouvoir disposer de moi-même un seul jour. Cette gêne altéra beaucoup le plaisir que j'avais pris jusqu'alors à l'aller voir.

Je trouvai que cette liberté qu'elle m'avait tant promise ne m'était donnée qu'à condition de ne m'en prévaloir jamais. Et, pour une fois ou deux que j'en voulus essayer, il y eut tant de messages, tant de billets, tant d'alarmes sur ma santé, que je vis bien qu'il n'y avait que l'excuse d'être à plat de lit qui pût me dispenser de courir à son premier mot. Il fallait me soumettre à ce joug.

 

Président

Effectivement, l’histoire commence mal…

Lecteur

Notez que Rousseau y met de la bonne volonté :

« Je le fis, et même assez volontiers pour un aussi grand ennemi de la dépendance, l'attachement sincère que j'avais pour elle m'empêchant en grande partie de sentir le lien qui s'y joignait. Elle remplissait ainsi, tant bien que mal, les vides que l'absence de sa cour ordinaire laissait dans ses amusements. C'était pour elle un supplément bien mince, mais qui valait encore mieux qu'une solitude absolue, qu'elle ne pouvait supporter. Elle avait cependant de quoi la remplir bien plus aisément, depuis qu'elle avait voulu tâter de la littérature, et qu'elle s'était fourré dans le rôle de faire, bon gré, mal gré, des romans, des lettres, des comédies, des contes, et d'autres fadaises comme cela. Mais ce qui l'amusait n'était pas tant de les écrire que de les lire. Et s'il lui arrivait de barbouiller de suite deux ou trois pages, il fallait qu'elle fut sûre au moins de deux ou trois auditeurs bénévoles, au bout de cet immense travail. Je n'avais guère l'honneur d'être au nombre des élus qu'à la faveur de quelque autre ».

 

Lectrice

Nous voilà déjà dans le cadre d’un réquisitoire et d’un règlement de comptes, écrit après coup ! Rousseau a le beau jeu d’être l’auteur à succès et de mépriser les essais littéraires d’une femme qui sera reconnue comme ne manquant pas de talent. Or, qu’offre-t-il en échange de l’hospitalité que lui prodigue sa protectrice ? Une vie sociale d’une médiocre qualité ! Et ce n’est pas Mme d’Epinay qui le dit, c’est Rousseau lui-même :

« Seul, j'étais presque toujours compté pour rien en toute chose. Et cela non seulement dans la société de madame d'Epinay, mais dans celle de M. d'Holbach, et partout où M. Grimm donnait le ton. Cette nullité m'accommodait fort partout ailleurs que dans le tête-à-tête où je ne savais quelle contenance tenir, n'osant parler de littérature, dont il ne m'appartenait pas de juger, ni de galanterie, étant trop timide, et craignant plus que la mort le ridicule d'un vieux galant ».

 

Président

On est en droit, en effet, de s’interroger sur ce qui peut bien unir ces deux personnes, ayant des tempéraments et des goûts si différents ? Rousseau a-t-il à l’égard de Mme d’Epinay, une quelconque attirance, disons… physique ?

 

Lectrice

La réponse de Rousseau, sur ce point, est nette et manque même de galanterie :

« Cette idée ne me vint jamais près de madame d'Épinay et ne m'y serait peut-être pas venue une seule fois en ma vie, quand je l'aurais passée entière auprès d'elle. Non que j'eusse pour sa personne aucune répugnance : au contraire, je l'aimais peut-être trop comme ami, pour pouvoir l'aimer comme amant ».

 

Président

Alors, pourquoi la fréquente-t-il ?

 

Lecteur

Voilà une bonne question, à laquelle Rousseau apporte une réponse embarrassée. Dans un premier temps, il déclare : « Je sentais du plaisir à la voir, à causer avec elle ».

Mais c’est pour ajouter tout aussitôt :

« Sa conversation, quoique assez agréable en cercle, était aride en particulier : la mienne, qui n'était pas plus fleurie, n'était pas pour elle d'un grand secours ».

 

L’ère du soupçon

 

Président

On sent donc là des occasions de frottement, mais jusqu’à présent, nous avons affaire à de simples problèmes relationnels, que tous les amis sont amenés à connaître quand ils se côtoient d’une manière fréquente. Qu’est-ce qui a pu déclancher l’idée même de rupture ?

 

Lecteur

En fait, tout s’est dégradé au moment des relations entre Rousseau et Mme d’Houdetot, à partir du printemps 1757.

 

Président

Le drame de la jalousie ?

 

Lecteur

Quelque chose comme cela. Nous n’allons pas entrer dans le détail de ce qui s’est passé entre Rousseau et sa « Sophie », tout le monde est au courant.

 

Président

Oui, c’est une autre histoire. Rousseau la rapporte dans ses Confessions – elle est publiée sur le site Valmorency.fr - et sur ce point, tout le monde s’accorde sur le fait qu’elle s’est passée, comme on dit, « en tout bien, tout honneur ».

 

Lectrice

Sauf que, sur le moment, on pouvait légitimement se poser la question de la nature de cette relation. N’oubliez pas que pendant près de trois mois, Jean-Jacques et sa Sophie se sont vus presque tous les jours. Pendant ce temps, Mme d’Epinay a pu se sentir, à juste titre, délaissée.

 

Président

Le problème ne porte pas, en effet, sur la relation elle-même, mais sur le soupçon d’une liaison plus intime. Nous allons approfondir ce soupçon. D’où vient-il ?

 

Lecteur

En fait, le soupçon est double :

- D’une part, Mme d’Epinay soupçonne ce qu’elle appelle un « commerce criminel » entre Rousseau et Mme d’Houdetot

- Et d’autre part, Rousseau soupçonne Mme d’Epinay d’avoir prévenu ou fait prévenir Saint-Lambert de ce qui se trame, en son absence, entre la comtesse et le philosophe.

 

Président

Rappelons en effet qu’à cette période, Saint-Lambert se trouve à l’armée du Rhin. Il est militaire et la France se trouve en conflit armé avec la Prusse, depuis la fin 1756, pour ce que l’on appellera la « guerre de sept ans ». Or, vers la fin du mois de juin, le marquis est averti par une « indiscrétion » des relations, soi-disant « coupables » entre Rousseau et Mme d’Houdetot. Mme d’Epinay nous l’apprend dans ses Mémoires.

 

Lecteur

La marquise détourne tout de suite le soupçon sur Thérèse Levasseur :

« A peu près dans ce temps-là, le marquis reçut une lettre anonyme qui lui apprenait que Rousseau et madame d'Houdetot le jouaient et vivaient ensemble dans l'union la plus intime et la plus scandaleuse. On lui donnait la conviction de cet avis par des circonstances réelles, mais déguisées et calomnieusement arrangées aux vues de l'auteur de la lettre. J'ai toujours soupçonné Thérèse, et cette idée est venue à presque tous ceux qui ont été témoins de cette aventure ».

C’est très habile pour se dédouaner…

 

Lectrice

C’est vous qui parlez de dédouanement. Nous y reviendrons.

 

Président

Toujours est-il que Mme d’Houdetot est profondément affectée par cette dénonciation et prend ses distances avec Rousseau. Celui-ci accuse Mme d’Epinay d’avoir averti Saint-Lambert par le biais de Grimm, son amant, qui se trouve à l’armée en même temps que Saint-Lambert.

 

Lecteur

Rousseau donne ses raisons :

« Nous savions l'un et l'autre que madame d'Épinay était en commerce de lettres avec Saint-Lambert. Ce n'était pas le premier orage qu'elle avait suscité à madame d'Houdetot, dont elle avait fait mille efforts pour le détacher, et que les succès de quelques-uns de ces efforts faisaient trembler pour la suite. D'ailleurs, Grimm, qui, ce me semble, avait suivi M. de Castries à l'armée, était en Westphalie, aussi bien que Saint-Lambert. Ils se voyaient quelquefois. Grimm avait fait, auprès de madame d'Houdetot, quelques tentatives qui n'avaient pas réussi. Grimm, très piqué, cessa tout à fait de la voir ».

 

Lectrice

Mais tout cela n’est que conjecture, car Rousseau n’a pas de preuves.

 

Lecteur

C’est exact : dans un premier temps, Rousseau n’a que des soupçons, mais d’autres éléments viennent vite appuyer ses doutes :

« Mes soupçons sur madame d'Épinay se changèrent en certitude, quand j'appris ce qui s'était passé chez moi. Quand j’étais à la Chevrette, Thérèse y venait souvent, soit pour m'apporter mes lettres, soit pour me rendre des soins nécessaires à ma mauvaise santé. Madame d'Épinay lui avait demandé si nous ne nous écrivions pas, madame d'Houdetot et moi.

Sur son aveu, madame d'Epinay la pressa de lui remettre les lettres de madame d'Houdetot, l'assurant qu'elle les recachetterait si bien qu'il n'y paraîtrait pas. Thérèse, sans montrer combien cette proposition la scandalisait, et même sans m'avertir, se contenta de mieux cacher les lettres qu'elle m'apportait : précaution très heureuse, car madame d'Épinay la faisait guetter à son arrivée, et, l'attendant au passage, poussa plusieurs fois l'audace jusqu'à chercher dans sa bavette ».

 

Lectrice

Pour le moment, c’est de la curiosité, j’allais dire… féminine.

 

Lecteur

Attendez la suite. Je poursuis…

« Elle fit plus : s'étant un jour invitée à venir avec M. de Margency dîner à l'Ermitage, pour la première fois depuis que j'y demeurais, elle prit le temps que je me promenais avec Margency, pour entrer dans mon cabinet avec la mère et la fille, et les presser de lui montrer les lettres de madame d'Houdetot. Si la mère eût su où elles étaient, les lettres étaient livrées. Mais heureusement la fille seule le savait, et nia que j'en eusse conservé aucune : mensonge assurément plein d'honnêteté, de fidélité, de générosité, tandis que la vérité n'eût été qu'une perfidie.

Madame d'Epinay, voyant qu'elle ne pouvait la séduire, s'efforça de l'irriter par la jalousie, en lui reprochant sa facilité et son aveuglement. Comment pouvez-vous, lui dit-elle, ne pas voir qu'ils ont entre eux un commerce criminel ? Si, malgré tout ce qui frappe vos yeux, vous avez besoin d'autres preuves, prêtez-vous donc à ce qu'il faut faire pour les avoir. Vous dites qu'il déchire les lettres de madame d'Houdetot aussitôt qu'il les a lues : eh bien ! recueillez avec soin les pièces, et donnez-les moi ; je me charge de les rassembler. Telles étaient les leçons que mon amie donnait à ma compagne.

Thérèse eut la discrétion de me taire assez longtemps toutes ces tentatives. Mais, voyant mes perplexités, elle se crut obligée à me tout dire, afin que, sachant à qui j'avais affaire, je prisse mes mesures pour me garantir des trahisons qu'on me préparait »

Lectrice

Cela, c’est la version de Rousseau. Elle suppose que Mme d’Epinay n’est au courant de rien et qu’elle cherche à suborner Thérèse pour en savoir davantage. Mais elle n’a pas besoin de forcer les confidences de la petite Levasseur pour être au courant des amours de Rousseau et de Mme d’Houdetot.

Lecteur. Et comment cela, s’il vous plaît ?

Lectrice. Je reprends les mémoires de Mme d’Epinay :

Plusieurs passages nous renseignent :

 « Les dames Levasseur ont trouvé une lettre : je ne sais trop ce que c'est, n'ayant pas voulu leur permettre d'entrer dans aucun détail. J'ai dit à Thérèse : « Mon enfant, il faut jeter au feu les lettres qu'on trouve, sans les lire, ou les rendre à qui elles appartiennent. »

Et  plus loin :

« Certainement si je l'avais voulu, je serais très fort au courant des amours de Rousseau, ou du moins au courant du bavardage de Thérèse. Elle est même venue plusieurs fois pour me porter ses plaintes, mais je l'ai toujours fait taire. Au défaut de ma complaisance, elle est aller se confier à M. de Margency, qui rit et s'accommode de tout ».

Président

Rappelons qu’Adrien Quiret, seigneur de Margency, par ailleurs amant de Mme de Verdelin, est un familier de la Chevrette.

Lectrice.

Je poursuis ma lecture …

« Quoiqu'il ne semble pas ajouter plus de foi que moi aux propos de cette créature, il les répète cependant et s'en amuse. J'ai même été obligée de lui rappeler plus d'une fois que ces contes vrais ou faux me déplaisaient… »

Lecteur

Quelle belle âme… !

Lectrice

Ne m’interrompez pas, je vous prie. Je reprends ma lecture :

« Ces contes vrais ou faux me déplaisaient et mes amis devaient ménager ma belle-sœur ; à plus forte raison si elle ne méritait pas qu'on la déchirât. En effet, sur quel fondement ? Sur le rapport d'une fille jalouse, bête, bavarde et menteuse, qui accuse une femme qui nous est connue pour étourdie, confiante, inconsidérée à la vérité, mais franche, honnête, et très honnête, sincère et bonne au suprême degré de bonté. J'aime mille fois mieux croire que Rousseau s'est tourné la tête tout seul, sans être aidé de personne, que de supposer que madame d'Houdetot s'est réveillée un beau matin coquette et corrompue ».

Lecteur

On croit rêver. On voit déjà s’amorcer la thèse selon laquelle Rousseau perd la tête…

Lectrice

Qu’est-ce que c’est que cette thèse ?

Lecteur

Nous y reviendrons…

Lectrice

Si vous ne croyez pas le récit de Mme d’Epinay, reprenez les Confessions. Rousseau lui-même ne se cache pas : 

« Qu'on juge s'il me fut possible de cacher longtemps mon amour pour madame d'Houdetot. Notre intimité frappait tous les yeux, nous n'y mettions ni secret ni mystère. Elle n'était pas de nature à en avoir besoin; et comme madame d'Houdetot avait pour moi l'amitié la plus tendre, qu'elle ne se reprochait point ; que j'avais pour elle une estime dont personne ne connaissait mieux que moi toute la justice ; elle, franche, distraite, étourdie ; moi, vrai, maladroit, fier, impatient, emporté, nous donnions encore sur nous, dans notre trompeuse sécurité, beaucoup plus de prise que nous n'aurions fait, si nous eussions été coupables. Nous allions l'un et l'autre à la Chevrette, nous nous y trouvions souvent ensemble, quelquefois même par rendez-vous. Nous y vivions à notre ordinaire, nous promenant tous les jours tête à tête, en parlant de nos amours, de nos devoirs, de notre ami, de nos innocents projets, dans le parc, vis-à-vis l'appartement de madame d'Épinay, sous ses fenêtres…

Lecteur

Pourquoi se cacher ? Les deux amis ne faisaient rien de mal. Allez jusqu’au bout de la phrase…  Attendez, je vais terminer pour vous :

« sous ses fenêtres, d'où, ne cessant de nous examiner, et se croyant bravée, elle assouvissait son cœur par ses yeux, de rage et d'indignation ».

Je lis la suite. Rousseau va plus loin. Il déclare :

« Les femmes ont toutes l'art de cacher leur fureur, surtout quand elle est vive : madame d'Epinay, violente, mais réfléchie, possède surtout cet art éminemment. Elle feignit de ne rien voir, de ne rien soupçonneret dans le même temps qu'elle redoublait avec moi d'attentions, de soins, et presque d'agaceries, elle affectait d'accabler sa belle-sœur de procédés malhonnêtes, et de marques d'un dédain qu'elle semblait vouloir me communiquer ».

N’est-ce pas de la jalousie ?

Lectrice

Une fois de plus, c’est la thèse de Rousseau…

La journée des cinq billets

Président

Laissons ce point de côté pour le moment Il nous faut examiner qui s’est passé lors de la journée dite des cinq billets. Cet événement est en effet central. Avant d’aller plus loin, permettez-moi d’en situer le contexte. Cette appellation de journée des cinq billets a été lancée en 1880 par l’exégète Eugène Ritter. Il s’agit d’une correspondance échangée dans la même journée par Rousseau et Mme d’Epinay, entre la Chevrette et l’Ermitage, à la fin du mois de juin 1757. Cinq petites lettres ont ainsi circulé entre les deux amis, portées à domicile par des serviteurs de Mme d’Epinay. Elles ont été publiées intégralement dans les Confessions et les exégètes les croient authentiques. Le retournement de Rousseau est à ce point spectaculaire au cours de la journée qu’il juge nécessaire de de justifier avant de les donner aux lecteurs :

Lecteur

« Au lieu de dissimuler avec madame d'Épinay, à son exemple, et de me servir de contre-ruses, je me livrai sans mesure à l'impétuosité de mon naturel, et, avec mon étourderie ordinaire, j'éclatai tout ouvertement. On peut juger de mon imprudence par les lettres suivantes, qui montrent suffisamment la manière de procéder de l'un et de l'autre en cette occasion ».

Lectrice

Je lis maintenant le premier billet. Je ferai remarquer que c’est Mme d’Epinay qui prend les devants !

« Pourquoi donc ne vous vois-je pas, mon cher ami ? Je suis inquiète de vous. Vous m'aviez tant promis de ne faire qu'aller et venir de l'Ermitage ici. Sur cela, je vous ai laissé libre. Et, point du tout, vous laissez passer huit jours. Si l'on ne m'avait pas dit que vous étiez en bonne santé, je vous croirais malade. Je vous attendais avant-hier ou hier, et je ne vous vois point arriver. Mon Dieu ! qu'avez-vous donc ? Vous n'avez point d'affaires ; vous n'avez pas non plus de chagrins. Car je me flatte que vous seriez venu sur-le-champ me les confier. Vous êtes donc malade ! tirez-moi d'inquiétude bien vite, je vous en prie. Adieu, mon cher ami ; que cet adieu me donne un bonjour de vous ».

Quoi de plus aimable ?

Lecteur

 Rousseau ne l’entend pas ainsi. Je lis sa réponse, 2ème billet.

« Ce mercredi matin.

Je ne puis rien vous dire encore. J'attends d'être mieux instruit, et je le serai tôt ou tard. En attendant, soyez sûre que l'innocence acccusée trouvera un défenseur assez ardent pour donner quelque repentir aux calomniateurs, quels qu'ils soient ! ».

Lectrice

Et voici le troisième billet, la réaction de Mme d’Epinay :

« Savez-vous que votre lettre m'effraye ? Qu'est-ce qu'elle veut donc dire ? Je l'ai relue plus de vingt-cinq fois. En vérité, je n'y comprends rien. J'y vois seulement que vous êtes inquiet et tourmenté, et que vous attendez que vous ne le soyez plus pour m'en parler. Mon cher ami, est-ce là ce dont nous étions convenus ? Qu'est donc devenue cette amitié, cette confiance ? et comment l'ai-je perdue ? »

J’abrège et je lis la fin :

« Si vous n'êtes pas ici ce soir à six heures, je pars demain pour l'Ermitage, quelque temps qu'il fasse et dans quelque état que je sois ; car je ne saurais tenir à cette inquiétude ».

Lecteur

Quatrième billet. Réponse de Rousseau. Il avoue ses doutes.

« Je ne puis vous aller voir, ni recevoir votre visite, tant que durera l'inquiétude où je suis. La confiance dont vous parlez n'est plus, et il ne vous sera pas aisé de la recouvrer. Je ne vois à présent, dans votre empressement, que le désir de tirer des aveux d'autrui quelque avantage qui convienne à vos vues ; et mon cœur, si prompt à s'épancher dans un cœur qui s'ouvre pour le recevoir, se ferme à la ruse et à la finesse. Je reconnais votre adresse ordinaire dans la difficulté que vous trouvez à comprendre mon billet. Me croyez-vous assez dupe pour penser que vous ne l'ayez pas compris ? Non, mais je saurai vaincre vos subtilités, à force de franchise ».

Président

Il faut reconnaître que Jean-Jacques Rousseau, à ce moment-là, n’y va pas par quatre chemins. Mais poursuivez.

Lecteur

Rousseau raconte alors sa version des faits.

« Deux amants bien unis et dignes de s'aimer me sont chers : je m'attends bien que vous ne saurez pas qui je veux dire, à moins que je ne vous les nomme. Je présume qu'on a tenté de les désunir, et que c'est de moi qu'on s'est servi pour donner de la jalousie à l'un des deux. Le choix n'est pas fort adroit, mais il a paru commode à la méchanceté : et cette méchanceté, c'est vous que j'en soupçonne. J'espère que ceci devient plus clair.

Ainsi donc, la femme que j'estime le plus aurait, de mon su, l'infamie de partager son cœur et sa personne entre deux amants, et moi celle d'être un de ces deux lâches ! »

Lectrice

Je me permets de prendre votre relais, car ici, les propos de Rousseau me paraissent dépasser les bornes. Je lis :

« Si je savais qu'un seul moment de la vie vous eussiez pu penser ainsi d'elle et de moi, je vous haïrais jusqu'à la mort. Mais c'est de l'avoir dit, et non de l'avoir cru, que je vous taxe. Je ne comprends pas, en pareil cas, auquel c'est des trois que vous avez voulu nuire ; mais si vous aimez le repos, craignez d'avoir eu le malheur de réussir. Je n'ai caché ni à vous, ni à elle, tout le mal que je pense de certaines liaisons; mais je veux qu'elles finissent par un moyen aussi honnête que sa cause, et qu'un amour illégitime se change en une éternelle amitié. Moi, qui ne fis jamais de mal à personne, servirais-je innocemment à en faire à mes amis ? Non, je ne vous le pardonnerais jamais, je deviendrais votre irréconciliable ennemi. Vos secrets seuls seraient respectés, car je ne serai jamais un homme sans foi ».

Si ce n’est pas une menace…

Président

Rousseau, à ce moment précis, se reprend : tout ceci n’est valable que si Madame d’Epinay est coupable. Mais si elle est innocente, il se déclare prêt à réparer ses torts.

Lecteur

« Je ne tarderai pas à savoir si je me suis trompé. Alors j'aurai peut-être de grands torts à réparer, et je n'aurai rien fait en ma vie de si bon cœur ».

Lectrice

En attendant, il cogne fort. La suite du billet de Rousseau n’annonce pas un avenir serein au sein de ce couple d’amis :

Lecteur

« Mais savez-vous comment je rachèterai mes fautes durant le peu de temps qui me reste à passer près de vous ? En faisant ce que nul autre ne fera que moi, en vous disant franchement ce qu'on pense de vous dans le monde, et les brèches que vous avez à réparer à votre réputation. Malgré tous les prétendus amis qui vous entourent, quand vous m'aurez vu partir, vous pourrez dire adieu à la vérité : vous ne trouverez plus personne qui vous la dise ».

Président

Ainsi donc finit le quatrième billet. Passons au cinquième et dernier. Comment Mme d’Epinay réagit-elle ?

Lectrice

Permettez-moi de le lire, car

Troisième billet de la même, liasse A, n° 46, toujours tiré des Confessions.

« Je n'entendais pas votre lettre de ce matin : je vous l'ai dit, parce que cela était. J'entends celle de ce soir.

N'ayez pas peur que j'y réponde jamais : je suis trop pressée de l'oublier ; et quoique vous me fassiez pitié, je n'ai pu me défendre de l'amertume dont elle me remplit l'âme. Moi, user de ruses, de finesses avec vous ! moi ! accusée de la plus noire des infamies ! Adieu, je regrette que vous ayez la... Adieu, je ne sais ce que je dis... Adieu, je serai bien pressée de vous pardonner.

Vous viendrez quand vous voudrez ; vous serez mieux reçu que ne l'exigeraient vos soupçons. Dispensez-vous seulement de vous mettre en peine de ma réputation. Peu m'importe celle qu'on me donne. Ma conduite est bonne, et cela me suffit. Au surplus, j'ignorais absolument ce qui est arrivé aux deux personnes qui me sont aussi chères qu'à vous. »

Lecteur

Pour moi, c’est un modèle d’esquive et de ruse.Au lieu de répondre sur le fond, Mme d’Epinay joue les indignées, avec des effets théâtraux : Adieu, adieu, adieu ! Et de plus, elle affecte de ne pas être au courant des événements ! …

Président

En attendant, cette attitude semble avoir touché Jean-Jacques Rousseau. Ici, les récits des deux protagonistes se rejoignent. Quelle est la réaction de Mme d’Epinay ?

Lectrice

Voici ce qu’elle écrit dans ses « Mémoires » :

« Je ne saurais vous rendre le détail de cette explication. Il s'est jeté à mes genoux avec toutes les marques du plus violent désespoir. Il n'a pas hésité à convenir de ses torts : sa vie, m'a-t-il juré, ne suffira pas à son gré pour les réparer. Il a été abusé, dit-il encore, par l'assurance qu'on lui avait donnée que j'avais une passion invincible pour le marquis de Saint-Lambert. « C'est, lui ai-je répondu, un premier tort de l'avoir cru, et c'en est un impardonnable d'avoir supposé que je fusse capable d'une infamie, pour me venger d'une prétendue passion malheureuse. »

Lecteur

Je reconnais que dans les Confessions, Rousseau avoue également se laisse toucher, mais je dirais : il se laisse avoir.

Il se demande s’il n’est pas allé trop loin :

« Cette dernière lettre me tira d'un terrible embarras, et me replongea dans un autre qui n'était guère moindre. Quoique toutes ces lettres et réponses fussent allées et venues dans l'espace d'un jour avec une extrême rapidité, cet intervalle avait suffi pour en mettre entre mes transports de fureur, et pour me laisser réfléchir sur l'énormité de mon imprudence.

Madame d'Houdetot ne m'avait rien tant recommandé que de rester tranquille, de lui laisser le soin de se tirer seule de cette affaire, et d'éviter, surtout dans le moment même, toute rupture et tout éclat.

Et moi, par les insultes les plus ouvertes et les plus atroces, j'allais achever de porter la rage dans le cœur d'une femme qui n'y était déjà que trop disposée ! Je ne devais naturellement attendre, de sa part, qu'une réponse si fière, si dédaigneuse, si méprisante, que je n'aurais pu, sans la plus indigne lâcheté, m'abstenir de quitter sa maison sur le-champ ».

Lectrice

N’oubliez surtout pas la suite :

« Heureusement, plus adroite encore que je n'étais emporté, elle évita, par le tour de sa réponse, de me réduire à cette extrémité ».

Je passe sur quelques détails, je vais à l’essentiel. Vous parlez d’esquive ? Comment trouvez-vous celle de Rousseau ? :

« C'était pour prévenir ce malheur que je n'avais parlé que de soupçons dans mes lettres, afin d'être dispensé d'énoncer mes preuves ».

N’est-ce pas trop facile d’avancer des allégations, sans fournir de preuves ? Et si l’autre réagit, il n’y a plus qu’à demander pardon ! Rousseau n’a plus qu’à se jeter à genoux. Je cite : 

« Il est vrai que cela rendait mes emportements plus inexcusables, mes simples soupçons ne pouvant m'autoriser à traiter une femme, et surtout une amie, comme je venais de traiter madame d'Epinay ».

Mais le vertueux et noble Jean-Jacques rebondit :

« Mais ici commence la grande et noble tâche que j'ai dignement remplie, d'expier mes fautes et mes faiblesses cachées, en me chargeant de fautes plus graves, dont j'étais incapable, et que je ne commis jamais ».

Si ce n’est pas de l’autojustification…

Président

Bon, tout rentre donc dans l’ordre, du moins en apparence. C’est « embrassons-nous, Folleville » avant la lettre ! Rousseau et Mme d’Epinay tombent dans les bras l’un de l’autre. Tout se passe bien également pour Rousseau et Saint-Lambert. Le marquis tire l’oreille à Jean-Jacques, mais leur amitié n’est pas autrement entamée. Rousseau va même jusqu’à poser un acte impensable de nos jours : il imagine d’écrire à Saint-Lambert une lettre de réprimande, disant en substance : « C’est de votre faute, c’est vous qui avez poussé Mme d’Houdetot à me voir ». Et le marquis poussera l’amabilité jusqu’à lui répondre, en résumé « Vous avez raison, pardonnez-moi, ou plutôt, pardonnez à Mme d’Houdetot. Restons bons amis ».

Tout ceci n’explique donc pas la rupture entre Rousseau et Mme d’Epinay.

Lecteur

C’est oublier que lorsque le soupçon est installé, il continue à faire des ravages dans les consciences. On ne saurait passer sous silence le fait que, si tout a l’air de rentrer dans l’ordre, Jean-Jacques Rousseau vient de subir un choc effroyable.

Président

C’est vrai, ne  l’oublions pas ! Il vient de passer un printemps idyllique avec Mme d’Houdetot, qu’il appelle par son prénom « ma Sophie » ! Il éprouve pour elle une véritable passion, la seule de sa vie, avoue-t-il dans les Confessions, au point qu’il dira d’elle qu’elle fut « l’unique amour » de son existence. Pour quelqu’un qui a été toute sa vie chéri des femmes, cet épithète d’unique mérite d’être relevé.

Or, depuis que Saint-Lambert est revenu de l’armée, Mme d’Houdetot bat froid à Rousseau. C’est une terrible épreuve pour lui.

Lecteur

Au point qu’il en tombe malade. Déjà, l’excitation que lui ont provoqué les trois mois de passion avec Mme d’Houdetot, même si l’on sait qu’elle a été platonique, l’ont mis dans un état qu’il qualifie de « déplorable ».

« Cet état, et surtout sa durée pendant trois mois d'irritation continuelle et de privation, me jeta dans un épuisement dont je n'ai pu me tirer de plusieurs années, et finit par me donner une descente que j'emporterai ou qui m'emportera au tombeau ».

Président

Précisons au passage que le terme de descente fait référence à une indisposition des viscères qui fera souffrir Rousseau jusqu’à la fin de sa vie. La désaffection de Mme d’Houdetot après le retour de Saint-Lambert achève de détériorer sa santé. Il doit se soigner.

Lectrice

Notez tous, Mesdames et Messieurs, que c’est Madame d’Epinay qui le soigne !

Je cite une lettre à Grimm, datée du 15 juillet, dans les mémoires de Mme d’Epinay

« Il y a trois jours qu'il s'est traîné ici. La seconde nuit qu'il y fut, il pensa mourir. J'ai envoyé chercher ses gouverneuses : il est un peu mieux aujourd'hui ».

Président

Ce fait est incontestable. Rousseau lui-même en parle dans ses Confessions.

Lecteur  

Je ne nie pas cette évidence, mais il faut voir dans quel état d’esprit elle le fait !

Président

Ne préjugeons pas de ses sentiments. Lisons d’abord le texte.

 

Lectrice

 (Extrait des Mémoires de Mme d’Epinay : dans une lettre à Grimm)

« C'est un moyen presque sûr d'être bien accueilli des hommes, que d'avoir à se plaindre de leurs semblables. La folie de celui-ci me fait pitié, et sa fausseté m'inspire le plus profond mépris. Vous voyez que je le traite bien plus mal que vous ne me le conseillez. Car vous croyez bien que je ne saurais marquer de l'amitié à celui que je méprise. Mais je ne saurais davantage marquer du ressentiment à un fou. Je m'en tiens donc à l'indifférence ».

Il a été fort mal. Je lui ai procuré tous les secours qui ont dépendu de moi, mais je n'ai pas été moi-même le voir. Mais il me fait pitié. Depuis la conversation que j'ai eue hier avec lui, j'avoue que l'indifférence fait place à ce sentiment, qui n'est guère plus flatteur. II n'est pas encore en état de retourner à l'Hermitage ».

Lecteur

Que vous faut-il de plus ! Considérez les termes employés : folie, pitié, mépris, puis pour finir, insulte suprême : indifférence !

 

Lectrice

Replaçons ces termes dans leur contexte. Il s’agit d’une lettre adressée à Grimm, son amant, qui est lui-même ulcéré par l’attitude de Rousseau. Que demander de plus à une femme qui se sent outragée ? Elle agit comme elle l’a toujours fait avec Rousseau et avec d’autres, comme une mère de famille, la « mère aux ours », telle que ses protégés l’appelle habituellement. Elle le console et même le réprimande, il ne faut pas lui demander davantage à cet instant, et c’est déjà bien qu’elle le fasse. Elle aurait pu le laisser tomber. Je lis :

« C'est hier, l'après-midi, qu'étant seul avec moi, il me dit tout en sanglotant que, si je n'avais pas pitié de lui, il n'avait d'autre ressource que son désespoir, et qu'il se donnerait la mort. Mon premier mouvement l'emporta, et je lui répondis : « Mais vous feriez fort bien, si vous ne vous sentez pas le courage d'être vertueux. » Il resta pétrifié, et moi aussi. Ce propos était dur, mais il était lâché, et il n'y avait pas moyen de courir après. Je l'adoucis le plus que je pus, en lui montrant que je n'attribuais ses erreurs qu'à sa mauvaise tête, et je soutins thèse pour son cœur. Je fis semblant de croire qu'il lui était possible de reprendre à l'avenir un ton de franchise et de droiture, et je lui rendis le courage, qu'il semblait avoir perdu ; je le consolai. Si c'est un tort, je m'en confesse. Mais, le moyen de voir quelqu'un dans la peine et de conserver son sang-froid ou de le laisser sans consolation : cela n'est pas en moi ».

La thèse de la folie

Président

Revenons sur la façon dont Mme d’Epinay accueille Rousseau. Tout-à-l’heure, vous avez évoqué la thèse de la folie de Rousseau. Le temps est venu de vous expliquer.

Lecteur

Je ne saurais dire si, sur le moment, elle le prend vraiment pour un fou. Mais dans ses Mémoires, je soutiens qu’elle le présente comme tel, pour se justifier. Sa stratégie est claire. Lors de la journée des cinq billets, on trouve déjà cette thèse selon laquelle Rousseau perd la tête.

« Je crois, en vérité, - écrit-elle à Grimm - que le pauvre Rousseau devient fou. J'ai voulu attendre, pour vous instruire de ce qui vient de se passer, que j'aie pu y comprendre quelque chose. Mais, après nos explications, je n'en suis pas plus avancée. Tout ce que j'entrevois, c'est que sa tête fermente, qu'il est malheureux, qu'il ne sait à qui s'en prendre, et que, dénué de motifs réels de plainte, il accuse jusqu'à ses amis, et qu'il voit partout des chagrins, des dangers, des complots, comme don Quichotte voyait des enchanteurs ».

Plus loin :

« Je fus si étonnée de cette lettre, elle me parut si inintelligible, que je questionnai Thérèse sur l'état de Rousseau et sur sa tête ; elle me dit qu'il était dans une agitation extrême ».

Grimm, de son côté prend le relais.

Lettre à Mme d’Epinay, datée de novembre, tirée des Mémoires de Mme d’Epinay :

« Vous saurez donc que, quelques jours avant votre départ, j'ai reçu une lettre de Rousseau, pour justifier la répugnance qu'il marquait à vous suivre : elle est le comble de la folie et de la méchanceté »

Dix lignes plus loin :

« Non seulement cet homme est méchant, mais certainement il a perdu le sens ».

Lectrice

Essayons de relativiser le terme de folie au XVIIIème siècle. Il ne faudrait pas lui donner une connotation psychiatrique. Est fou tout ce qui dépasse le comportement ordinaire, le « politiquement correct ». Les constructions innovantes sont appelées des folies. Qui n’a pas employé le mot fou, lors d’une dispute, pour exprimer son incompréhension face à la conduite de l’autre ?

Lecteur

Il n’empêche que le but avoué du complot - car je continue à affirmer qu’il y a eu complot - est de discréditer Rousseau, de prouver qu’il ne se conduit plus comme un homme sensé, qu’il a perdu le sens commun.

Président

Le problème vient que tous ces écrits ont été publiés bien après l’événement. Nous ne disposons pas des originaux authentifiés. Les Confessions, comme les Mémoires de Mme Epinay, sont marquées par la vindicte. La question est de savoir si, au moment des faits, tout était vraiment fini entre nos deux amis.

Lectrice.

Pourquoi chercher midi à quatorze heures ? Les sentiments de Mme d’Epinay restent ceux d’une femme aux instincts maternels, qui voit son protégé malheureux.

Président

Le jury appréciera. Il convient maintenant d’évoquer l’événement qui a provoqué la séparation finale de Rousseau d’avec Mme d’Epinay, à savoir son départ pour Genève, officiellement pour des raisons de santé. Voilà comment Rousseau présente l’affaire dans ses Confessions :

Lecteur

« Il est temps d'en venir à la grande révolution de ma destinée, à la catastrophe qui a partagé ma vie en deux parties si différentes, et qui, d'une bien légère cause, a tiré de si terribles effets.

Un jour que je ne songeais à rien moins, madame d'Épinay m'envoya chercher. En entrant, j'aperçus dans ses yeux et dans toute sa contenance un air de trouble, dont je fus d'autant plus frappé que cet air ne lui était point ordinaire, personne au monde ne sachant mieux qu'elle gouverner son visage et ses mouvements.

Lectrice

 « Mon ami, je pars pour Genève. Ma poitrine est en mauvais état, ma santé se délabre au point que, toute chose cessante, il faut que j'aille voir et consulter Tronchin ».

Lecteur

« Cette résolution, si brusquement prise, et à l'entrée de la mauvaise saison, m'étonna d'autant plus que je l'avais quittée trente-six heures auparavant sans qu'il en fut question. Je lui demandai qui elle emmènerait avec elle. Elle me dit qu'elle emmènerait son fils avec M. de Linant. Et puis elle ajouta négligemment :

Lectrice

« Et vous, mon ours, ne viendrez-vous pas aussi ? ».

Président

Il est important de noter le terme négligemment…

Lecteur

Tout à fait. D’ailleurs, Rousseau lui-même prend l’invitation à la légère et parle à coeur ouvert :

« Comme je ne crus pas qu'elle parlât sérieusement, sachant que dans la saison où nous entrions j'étais à peine en état de sortir de ma chambre, je plaisantai sur l'utilité du cortège d'un malade pour un autre malade. Elle parut elle-même n'en avoir pas fait tout de bon la proposition, et il n'en fut plus question. Nous ne parlâmes plus que des préparatifs de son voyage, dont elle s'occupait avec beaucoup de vivacité, étant résolue à partir dans quinze jours ».

La lettre à Grimm

Président

À ce stade des événements, il n’y a donc pas lieu de s’inquiéter. Mais c’est compter sans le rôle qu’a pu jouer dans cette affaire l’entourage immédiat de Rousseau et de Mme d’Epinay, car il a pesé notablement dans la rupture de ces deux amis. En fait, deux amis communs à Jean-Jacques et à Mme d’Epinay ont poussé Rousseau à accompagner Mme d’Epinay à Genève et en ont fait une affaire d’honneur, ou plutôt un test de son attachement à la Marquise. Il s’agit de Grimm, l’amant de Mme d’Epinay, qui est revenu de la guerre à l’automne, et de Diderot, un des familiers de la Chevrette.

Nous allons commencer par une lettre adressée par Rousseau à Grimm, même si la chronologie de la correspondance du philosophe genevois sur ce point est imprécise. Grimm fait pression sur Rousseau. Celui-ci, malade et sceptique sur l’utilité d’une telle décision, lui répond dans une longue lettre, dont le texte entier n’a été publié, probablement arrangé, que dans les Mémoires de Mme d’Epinay. Nous allons l’analyser ensemble, en allant à l’essentiel. Rousseau développe une thèse en trois points :

Lecteur

« Qu'est-ce qui peut m'obliger à suivre madame d'Épinay ? L'amitié, la reconnaissance, l'utilité qu'elle peut retirer de moi. Examinons tous ces points.

Si madame d'Épinay m'a témoigné de l'amitié, je lui en ai témoigné davantage ; les soins ont été mutuels, et du moins aussi grands de ma part que de la sienne. Tous deux malades, je ne lui dois plus qu'elle ne me doit qu'au cas que le plus souffrant soit obligé de garder l'autre »

Je reprends la lettre un peu plus loin :

« Quant aux bienfaits, premièrement je ne les aime point, je n'en veux point, et je ne sais aucun gré de ceux qu'on me fait supporter par force. J'ai dit cela nettement à madame d'Épinay avant d'en recevoir aucun d'elle. Ce n'est pas que je n'aime à me laisser entraîner comme un autre à des liens si chers, quand l'amitié les forme. Mais, dès qu'on veut trop tirer là chaîne, elle rompt, et je suis libre. Qu'a fait pour moi madame d'Épinay ?

Lectrice

Je me permets de vous couper, car cette phrase vaut son pesant d’or :

« Vous le savez tous mieux que personne, et j'en puis parler librement avec vous : elle a fait bâtir à mon occasion une petite maison à l'Hermitage, m'a engagé d'y loger, et j'ajoute avec plaisir qu'elle a pris soin d'en rendre l'habitation agréable et sûre ».

Et ceci n’est pas rien !

Lecteur

Mais le revers de la médaille n’est pas loin. Je poursuis la lecture de cette lettre.

« Qu'ai-je fait de mon côté pour madame d'Épinay, dans le temps que j'étais prêt à me retirer dans ma patrie, que je le désirais vivement, et que je l'aurais dû ? Elle remua ciel et terre pour me retenir. À force de sollicitations et même d'intrigues, elle vainquit ma trop juste et longue résistance : mes vœux, mon goût, mon penchant, l'improbation de mes amis, tout céda dans mon cœur à la voix de l'amitié : je me laissai entraîner à l'Hermitage. Dès ce moment, j'ai toujours senti que j'étais chez autrui, et cet instant de complaisance m'a déjà donné de cuisants repentirs. Mes tendres amis, attentifs à m'y désoler sans relâche, ne m'ont pas laissé un moment de paix, et m'ont fait souvent pleurer de douleur de n'être pas à cinq cents lieues d'eux. Cependant, loin de me livrer aux charmes de la solitude, seule consolation d'un infortuné accablé de maux, et que tout le monde cherche à tourmenter, je vis que je n'étais plus à moi ».

Président

Voilà quelque chose que l’on a déjà entendu !

Lecteur

Eh, oui, mettons-nous dans la peau de Rousseau. Etre un écrivain entretenu n’est pas une sinécure !

« Madame d'Épinay, souvent seule à la campagne, souhaitait que je lui tinsse compagnie : c'était pour cela qu'elle m'avait retenu. Après avoir fait un sacrifice à l'amitié, il en fallut faire un autre à là reconnaissance. Il faut être pauvre, sans valet, haïr la gêne et avoir mon âme, pour savoir ce que c'est, pour moi, que de vivre dans la maison d'autrui. J'ai pourtant vécu deux ans dans la sienne, assujetti sans relâche avec les plus beaux discours de liberté, servi par vingt domestiques, et nettoyant tous les matins mes souliers ; surchargé de tristes indigestions, et soupirant sans cesse après ma gamelle. Vous savez aussi qu'il m'est impossible de travailler à de certaines heures ; qu'il me faut la solitude, les bois et le recueillement. Mais je ne parle point du temps perdu, j'en serai quitte pour mourir de faim quelques mois plus tôt. Cependant, cherchez combien d'argent vaut une heure de la vie et du temps d'un homme. Comparez les bienfaits de madame d'Epinay avec mon pays sacrifié et deux ans d'esclavage, et dites-moi qui, d'elle ou de moi, a le plus d'obligations à l'autre ».

Lectrice

N’est-ce pas là de l’ingratitude ? On n’a rien sans rien. Il est normal que Rousseau paie de sa personne, en échange des bienfaits que lui prodigue sa protectrice. Toute vie relationnelle a ses droits et ses devoirs. Toujours est-il que Grimm s’est dit indigné – à juste titre - de cette ingratitude. Il ferme la porte à Rousseau et ne manque pas d’informer Mme d’Epinay de cette missive indigne.

Lecteur 

Que Rousseau ait écrit à Grimm, cela est indéniable. Mais nous ne disposons que de la version de Grimm, publiée quelques années plus tard par Mme d’Epinay. On peut soupçonner nos deux compères de l’avoir arrangée pour charger la barque de Rousseau. Ce dernier, dans ses Confessions, ne livre pas le contenu de la lettre. Il se contente de résumer ses arguments pour justifier son refus d’accompagner Mme d’Epinay. Il ne cite que deux raisons : son état de santé et l’inutilité d’une telle démarche. Il ne parle pas du tout de ses difficultés de cohabitation avec Mme d’Epinay. Mais nous n’avons pas à les nier : il les a déjà exposées, comme nous l’avons vu tout à l’heure.

Président

Quels que soient la forme et le fond de cette missive, nous retrouvons là, un des mobiles probables de la rupture de Rousseau avec Mme d’Epinay. Visiblement, les inconvénients d’une cohabitation avec Mme d’Epinay n’arrivent plus à compenser les avantages de sa résidence à l’Ermitage. Mais de là à quitter une habitation douillette, en plein hiver, le pas est difficile à franchir. C’est à ce moment qu’intervient la brouille de Rousseau avec un autre ami commun, Diderot.

Ce dernier insiste, lui aussi, pour que le philosophe genevois accompagne Mme d’Epinay à Genève. Nous disposons là encore de deux versions. Nous allons d’abord lire ensemble le passage des mémoires de Mme d’Epinay qui relate l’épisode. Il est d’autant plus important qu’il rapporte – selon la marquise – la dernière rencontre, du moins en tête-à-tête, entre nos deux amis.

La lettre de Diderot

Président 

Dans ce passage, la parole est d’abord donnée au narrateur. Rappelons-nous que les Mémoires de Mme d’Epinay sont d’abord un roman :

« Pendant les derniers jours qu'elle avait passés à la campagne, Rousseau avait paru redoubler d'attachement pour Mme d’Epinay. La veille du jour où elle quitta Épinay, tandis qu'ils étaient seuls ensemble, on apporta à madame d'Épinay ses lettres : il s'en trouva une pour Rousseau, adressée chez elle. Elle la lui remit.

La lecture de cette lettre causa à celui-ci un mouvement de dépit si violent, que, se croyant seul, il se frappa la tête de ses deux poings en jurant ».

Lectrice : « Qu'avez-vous ? – s’écrit Mme d’Epinay - Quelle nouvelle vous met dans cet état ? »

Président : Rousseau jette à terre la lettre qu'il vient de déchirer de ses dents.

Lecteur :« Mordieu ! ce ne sont pas là des amis, ce sont des tyrans ! Quel ton impérieux prend ce Diderot ! Je n'ai que faire de leurs conseils ! ».

Président : Madame d'Epinay ramasse la lettre et la lit.

« J'apprends - écrit Diderot - que madame d'Épinay part pour Genève, et je n'entends pas dire que vous l'accompagniez. Ne voyez-vous pas que si elle a avec vous les torts que vous lui supposez, c'est la seule manière de vous acquitter de tout ce que vous lui devez, et de pouvoir rompre ensuite décemment avec elle. Si vous n'en faites rien et que vous la laissiez partir dans l'état où vous la voyez, étant aussi malintentionnée qu'elle l'est pour vous, elle vous en fera un tort dont vous ne vous laverez jamais. Et puis, ne craignez-vous point qu'on interprète mal votre conduite, et qu'on ne vous soupçonne ou d'ingratitude ou d'un autre motif ? Je sais bien que vous aurez toujours pour vous votre conscience ; mais cela suffit-il, et est-il permis de négliger le témoignage des autres hommes ? »

Lectrice :« Qu'est-ce que cette supposition ? – lance Mme d’Epinay - Par quelle raison M. Diderot croit-il que je sois malintentionnée pour vous? quels sont mes torts avec vous, s'il vous plaît ? »

Président : le narrateur poursuit : « Rousseau revient comme d'un rêve, et reste interdit de I’imprudence que la colère vient de lui faire commettre. Il arrache la lettre des mains de madame d'Épinay. Et enfin, pressé de répondre, il déclare » :

Lecteur :« C'est la suite de ces anciennes inquiétudes. Mais vous m'avez dit qu'elles n'étaient pas fondées. Je n'y pense plus, vous le savez bien. Est-ce que réellement, cela vous ferait plaisir que j'allasse à Genève ? »

Lectrice :« Et vous, vous êtes perfide de m'accuser auprès de M. Diderot ».

Lecteur :«  Je l'avoue, je vous en demande pardon.

Il vint me voir. Alors, j'avais le cœur oppressé, je ne pus résister à l'envie de lui confier ma peine. Le moyen d'avoir de la réserve avec celui qui nous est cher ! »

Lectrice :« Vous trouvez donc qu'il en coûte moins, monsieur, de soupçonner son amie et de l'accuser sans vraisemblance et sans certitude ? »

Lecteur :« Si j'avais été sûr, madame, que vous eussiez été coupable, je me serais bien gardé de le dire. J'en aurais été trop humilié, trop malheureux ».

Lectrice :« Est-ce aussi là raison, monsieur, qui vous a empêché depuis de dissuader M. Diderot ?

Lecteur :« Sans doute, vous n'étiez pas coupable, je n'en ai pas trouvé l'occasion, et cela devenait indifférent. »

Président :le narrateur reprend sa plume : « Madame d'Épinay, indignée, voulut le chasser de son appartement.  Il tomba à ses genoux et lui demanda grâce, en l'assurant qu'il allait écrire sur-le-champ à M. Diderot pour la justifier ».

Lectrice : « Tout comme il vous plaira – déclare Mme d’Epinay. Rien de votre part ne peut plus m'affecter. Vous ne vous contentez pas de me faire la plus mortelle injure. Vous me jurez tous les jours que votre vie ne suffira pas pour la réparer, et en même temps vous me peignez aux yeux de votre ami comme une créature abominable. Vous souffrez qu'il garde cette opinion, et vous croyez que tout est dit en lui mandant aujourd'hui que vous vous êtes trompé.

Lecteur : « Je connais Diderot, et la force qu'ont sur lui les premières impressions. J'attendais que j'eusse quelques preuves pour vous justifier.

Lectrice : « Monsieur, sortez. Votre présence me fait mal : je suis trop heureuse de partir. Je ne pourrais prendre sur moi de vous revoir. Vous pouvez dire à tous ceux qui vous le demanderont, que je n'ai point désiré que vous vinssiez avec moi, parce qu'il ne pouvait jamais nous convenir de voyager ensemble, dans l'état où votre santé et la mienne sont réduites. Allez, et que je ne vous revoie pas. »

Président

Rousseau rapporte différemment cet épisode, mais la tonalité générale reste la même. Il est extrêmement déçu de la lettre de Diderot et il va s’en plaindre ouvertement à Mme d’Epinay.

Lecteur

« En entrant dans la chambre de madame d'Épinay, je trouvai Grimm avec elle, et j'en fus charmé. Je leur lus à haute et claire voix mes deux lettres (celle adressée par Diderot et la réponse de Rousseau) avec une intrépidité dont je ne me serais pas cru, capable, et j'y ajoutai, en finissant, quelques discours qui ne la démentaient pas. À cette audace inattendue dans un homme ordinairement si craintif, je les vis l'un et l'autre atterrés, abasourdis, ne répondant pas un mot. Je vis surtout cet homme arrogant baisser les yeux à terre, et n'oser soutenir les étincelles de mes regards : niais dans le même instant, au fond de son cœur, il jurait ma perte et je suis sûr qu'ils la concertèrent avant de se séparer ».

Président

On voit donc se confirmer la thèse du complot entre Mme d’Epinay et son protégé. Venons-en à la rupture finale. Mme d’Epinay quitte donc la Chevrette pour Genève. Jean-Jacques Rousseau reste à Montmorency, mais il a décidé de quitter l’Ermitage.

Le départ de l’Ermitage

Lecteur

Rousseau, en effet, a pris sa décision, mais il ne veut rien brusquer. Il témoigne encore à sa protectrice des marques de respect.

 « À l'Ermitage, le 23 novembre 1757.

« Si l'on mourait de douleur, je ne serais pas en vie. Mais enfin j'ai pris mon parti. L'amitié est éteinte entre nous, madame. Mais celle qui n'est plus garde encore des droits que je sais respecter. Je n'ai point oublié vos bontés pour moi, et vous pouvez compter de ma part sur toute la reconnaissance qu'on peut avoir pour quelqu'un qu'on ne doit plus aimer. Toute autre explication serait inutile : j'ai pour moi ma conscience, et vous renvoie à la vôtre.

J'ai voulu quitter l'Ermitage, et je le devais. Mais on prétend qu'il faut que j'y reste jusqu'au printemps ; et puisque mes amis le veulent, j'y resterai jusqu'au printemps, si vous y consentez. »

Lectrice

Voici la réponse de Mme d’Epinay, rapportée par Rousseau dans les Confessions :

« Le 10 décembre, je reçus de madame d'Épinay réponse à ma précédente lettre. En voici le contenu :

« A Genève, le I" décembre 1757. (Liasse B, n° 11.)

Après vous avoir donné, pendant plusieurs années, toutes les marques possibles d'amitié et d'intérêt, il ne me reste qu'à vous plaindre. Vous êtes bien malheureux. Je désire que votre conscience soit aussi tranquille que la mienne. Cela pourrait être nécessaire au repos de votre vie.

Puisque vous vouliez quitter l'Ermitage, et que vous le deviez, je suis étonnée que vos amis vous aient retenu. Pour moi, je ne consulte point les miens sur mes devoirs, et je n'ai plus rien à vous dire sur les vôtres ».

 

Lecteur

Cette lettre pique au vif Rousseau. Son sang ne fait qu’un tour.

« Un congé si imprévu, mais si nettement prononcé, ne me laisse pas un instant à balancer. Il fallait sortir sur-le-champ, quelque temps qu'il fit, en quelque état que je fusse, dussé-je coucher dans les bois et sur la neige, dont la terre était alors couverte ».

Président

Mais où aller, en plein mois de décembre, lui qui est sans grandes ressources ?

Lectrice

La suite montre en effet l’inconséquence de Rousseau.

« Je me trouvai dans le plus terrible embarras où j'aie été de mes jours. Mais ma résolution était prise : je jurai, quoi qu'il arrivât, de ne pas coucher à l'Ermitage le huitième jour. Je me mis en devoir de sortir mes effets, déterminé à les laisser en plein champ, plutôt que de ne pas rendre les clefs dans la huitaine. Car je voulais surtout que tout fût fait avant qu'on pût écrire à Genève, et recevoir réponse. J'étais d'un courage que je ne m'étais jamais senti. Toutes mes forces étaient revenues. L'honneur et l'indignation m'en rendirent, sur lesquelles madame d'Épinay n'avait pas compté ».

Lecteur

C’est compter sans la Providence, qui fait parfois bien les choses :

« La fortune aida mon audace. M. Mathas, procureur fiscal de M. le prince de Condé, entendit parler de mon embarras. Il me fit offrir une petite maison qu'il avait à son jardin de Mont-Louis, à Montmorency. J'acceptai avec empressement et reconnaissance. Le marché fut bientôt fait. Je fis en hâte acheter quelques meubles, avec ceux que j'avais déjà, pour nous coucher Thérèse et moi. Je fis charrier mes effets à grand'peine et à grands frais : malgré la glace et la neige, mon déménagement fut fait dans deux jours, et le 15 décembre je rendis les clefs de l'Ermitage, après avoir payé les gages du jardinier, ne pouvant payer mon loyer ».

Lectrice

Notez au passage, Mesdames, Messieurs, la remarque incidente de Rousseau :

« Il parait que ma retraite à Montmorency déconcerta madame d'Épinay : vraisemblablement elle ne s'y était pas attendue ».

Lecteur

Mais c’est pour mieux ajouter :

« Mon triste état, la rigueur de la saison, l'abandon général où je me trouvais, tout leur faisait croire, à Grimm et à elle, qu'en me poussant à la dernière extrémité, ils me réduiraient à crier merci, et à m'avilir aux dernières bassesses pour être laissé dans l'asile dont l'honneur m'ordonnait de sortir. Je délogeai si brusquement, qu'ils n'eurent pas le temps de prévenir le coup. Et il ne leur resta plus que le choix de jouer à quitte ou double, et d'achever de me perdre, ou de tâcher de me ramener ».

Lectrice

Rousseau a quelquefois des accents de vérité. Il reconnaît que Mme d’Epinay hésite sur l’attitude à prendre et prend des pincettes pour répondre.

« Grimm prit le premier parti : mais je crois que madame d'Épinay eût préféré l'autre. Et j'en juge par sa réponse à ma dernière lettre, où elle radoucit beaucoup le ton qu'elle avait pris dans les précédentes, et où elle semblait ouvrir la porte à un raccommodement. Le long retard de cette réponse, qu'elle me fit attendre un mois entier, indique assez l'embarras où elle se trouvait pour lui donner un tour convenable, et les délibérations dont elle la fit précéder. Elle ne pouvait s'avancer plus loin sans se commettre: mais après ses lettres précédentes, et après ma brusque sortie de sa maison, l'on ne peut qu'être frappé du soin qu'elle prend dans celle lettre, de n'y pas laisser glisser un seul mot désobligeant. Je vais la transcrire en entier, afin qu'on en juge ».

Voici donc la lettre de réponse de Mme d’Epinay, que l’on retrouve intégralement dans les Mémoires de Mme d’Epinay. Pour une fois, tout le monde est d’accord.

« A Genève, le 17 janvier 1758. ( Liasse B, n° 23. )

Je n'ai reçu votre lettre du 17 décembre, monsieur, qu'hier. On me l'a envoyée dans une caisse remplie de différentes choses, qui a été tout ce temps en chemin. Je ne répondrai qu'à l'apostille : quant à la lettre, je ne l'entends pas bien ; et si nous étions dans le cas de nous expliquer, je voudrais bien mettre tout ce qui s'est passé sur le compte d'un malentendu ».

J’abrège la fin, qui ne vise qu’à régler le problème des gages du jardinier.

Lecteur

Le terme malentendu n’est qu’un euphémisme. Rousseau ne l’entend pas de cette oreille et met fin à la valse-hésitation :

« Après tout ce qui s'était passé, ne pouvant plus prendre de confiance en madame d'Épinay, je ne voulus point renouer avec elle. Je ne répondis point à cette lettre, et notre correspondance finit là. Voyant mon parti pris, elle prit le sien. Et entrant alors dans toutes les vues de Grimm et de la coterie holbachique, elle unit ses efforts aux leurs pour me couler à fond. Tandis qu'ils travaillaient à Pans, elle travaillait à Genève. Grimm, qui dans la suite alla l'y joindre, acheva ce qu'elle avait commencé ».

Président

Ainsi donc finit la relation de nos deux amis, des « amis de dix ans ». Après cette rupture commence une autre histoire, celle du règlement de compte entre ces deux anciens amis, par mémoires et confessions interposés. Commence même une troisième polémique, celle des historiens et des exégètes qui, pendant près de deux-cents cinquante ans vont, tour à tour, plaider la cause de l’un ou de l’autre. Mais cela nous entraînerait trop loin.

Plaidoyers finaux

Président

Cela va bientôt être à vous, Mesdames et Messieurs, de donner votre avis. Mais pour éclairer votre jugement, je vais demander à l’avocat de chacun des personnages en présence de résumer les arguments en faveur de son « client ». Je donne d’abord la parole à l’avocat de Rousseau.

Plaidoyer de Lecteur

Comme nous l’avons vu, Madame d’Epinay faisait payer cher sa protection à notre écrivain. Elle devenait envahissante par ses exigences. Rousseau était en quelque sorte son bien, il ne fallait pas y toucher. Je ne sais pas qui, de Mme d’Epinay ou de son entourage, a averti Saint-Lambert, mais la dénonciation de ce que Mme d’Epinay appelle un commerce criminel n’est pas arrivé par hasard aux oreilles du marquis. La châtelaine de la Chevrette se devait d’arrêter ce qu’elle ressentait comme une provocation, une trahison, et un scandale

Certes, se promener sous les yeux de Mme d’Epinay pourrait apparaître comme odieux si la relation entre Jean-Jacques et Sophie était coupable. Mais comme elle était innocente, ils n’avaient aucune raison de se cacher. Certes, Rousseau s’est emporté. C’est sa nature. Il faut se mettre à sa place. Perdre l’objet de sa passion est intolérable !

Fou, Rousseau ? Peut-être, mais fou de douleur et même malade. Dans un premier temps, Mme d’Epinay a, je n’en disconviens pas, continué à accueillir Jean-Jacques, mais comme une garde-malade. La mère aux ours a cru pouvoir ramener son protégé en cage. Tout aurait peut-être fini par rentrer dans l’ordre sans l’épisode de la soi-disant maladie de la marquise. L’invitation à l’accompagner à Genève était un piège, même un complot collectif, pour discréditer le philosophe. Outre qu’elle reposait sur un mensonge énorme – une maladie théâtralisée pour occulter une grossesse - elle n’avait pour but que de discréditer Jean-Jacques, car on savait parfaitement qu’il ne voudrait pas ou ne pourrait pas se déplacer. Il ne restait plus à Rousseau que de sauver sa peau, en s’enfuyant de sa cage.

Je plaide donc pour la responsabilité de Mme d’Epinay.

Président

A vous, Lectrice.

Lectrice

Il est temps d’arrêter de présenter Rousseau comme une victime, comme un grand enfant manipulé par une matrone. Que Mme d’Epinay soit une grande dame, rusée comme le sont les femmes de caractère, je n’en disconviens pas. C’est un de ses charmes et de ses atouts. Mais Rousseau n’est pas dépourvu d’esprit de ruse et de sens stratégique. On a pu le constater dans la manière dont il a su séduire Mme d’Houdetot et même conserver l’amitié et l’estime de Saint-Lambert, au-delà de toute attente. On le voit par la suite par la façon dont il se justifie dans les Confessions.

Mais je veux surtout plaider pour une dame au grand cœur, qui a accueilli Rousseau en lui ouvrant sa maison, et son cœur, sans esprit de retour. Elle s’est sentie trahie une première fois lorsqu’elle a vu le manège de Jean-Jacques avec sa belle-sœur. Je rappelle que tout ne s’est pas fait au grand jour. Les deux amis avaient leurs secrets et il était légitime de se demander jusqu’où ils allaient dans leur relation. Il n’est pas prouvé à ce jour que c’est Mme d’Epinay qui a vendu la mèche. Rousseau a été particulièrement odieux lors de la journée des cinq billets, en accusant violemment Mme d’Epinay de trahison, alors qu’il n’en avait pas la preuve. Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose. Dès lors, le charme était rompu. Je trouve même Mme d’Epinay courageuse d’avoir continué à accueillir son protégé après un pareil affront. Elle l’a fait, peut-être par devoir, par pitié, mais elle l’a fait et je crois même qu’elle avait encore de l’affection pour lui, même si la nature de ses sentiments avait forcément changé.

Peut-on reprocher à Mme d’Epinay d’avoir caché sa grossesse, même à Jean-Jacques ? Je pense qu’elle a invité Rousseau de bon cœur à l’accompagner, et même si c’était une mise à l’épreuve, qui n’a pas eu, un jour ou l’autre envie, l’envie de tester jusqu’à quel point l’être aimé tient à soi ? De toute façon, Rousseau ne voulait plus vivre aux dépens de sa protectrice et il a sauté sur la première occasion pour quitter l’Ermitage, en rejetant la faute sur Mme d’Epinay.

Je pense que Rousseau a accumulé de grands torts envers sa protectrice et que la séparation était une conséquence logique de cette désinvolture. Je plaide donc pour sa responsabilité.

Président

Que voilà des plaidoyers bien tranchés. Je me tourne maintenant vers le jury.

Mesdames, Messieurs, vous êtes appelés à voter pour savoir qui, des deux protagonistes – au demeurant illustres et attachants - a le plus de torts dans l’affaire. Certes, vous pouvez avoir la tentation de vous dire : les torts sont partagés, comme dans toute relation qui se délite, je les renvoie dos à dos. Mais je vous demande quand même un effort de discernement : essayez de vous mettre à la place de l’un et de l’autre. Comment auriez-vous réagi ? Il ne s’agit pas ici d’un tribunal, mais d’un jury littéraire et historique. Jusqu’à présent, ce dossier a été l’affaire d’experts, qui ont savamment pesé, en exégètes, le pour et le contre de chaque argument présenté par chacun. Sortons donc cette affaire de sa cage d’expertise et donnez votre avis, votre intime conviction.

Je vous prie surtout de vous situer au moment même où les faits se sont produits, car il est vrai que les Confessions, comme les Mémoires de Madame d’Epinay/de Montbrillant sont en grande partie des œuvres d’autojustification, composés après coup, et les pièces qu’elles produisent sont fortement suspectes.

Le public, considéré, comme jury a émis le vote suivant (59 votants) :

Rousseau responsable : 44                                 

Mme d’Epinay : 22

Abstentions : 3

 

Un dialogue s’est ensuite engagé avec le public.