Jury de l’Histoire valmorencéenne sur le Directoire


Textes lus le 11 octobre 2010 à la salle de l’Orangerie à Eaubonne

sur le thème :


" Deux présidents du Directoire en vallée de Montmorency, Larévellière-Lépeaux et Gohier,

ont ils été à la hauteur de leurs fonctions ? "


    

TEXTES DOCUMENTAIRES INTRODUCTIFS


Le Directoire (d’après le site internet Hérodote)


Le 26 octobre 1795, la Convention cède la place au Directoire. Par ce changement de régime, les conventionnels modérés, ou Thermidoriens, qui ont renversé Robespierre le 9 thermidor an II (27 juillet 1794) veulent signifier la fin de la Terreur et de la Révolution.
Ils décrètent une amnistie générale, abolissent toutes les poursuites judiciaires « portant sur des faits purement relatifs à la Révolution » et élargissent les détenus politiques à l'exclusion de ceux qui ont participé à l'insurrection royaliste de Vendémiaire, trois semaines plus tôt. Les députés votent la Constitution du 5 Fructidor de l'an III (22 août 1795) qui sépare très strictement les pouvoirs législatif et exécutif.
Le pouvoir législatif est confié à un Corps législatif constitué de deux assemblées : le Conseil des Cinq-Cents et le Conseil des Anciens, au nombre de 250, ainsi nommés parce qu'ils doivent avoir plus de 40 ans. Les Cinq-Cents doivent se contenter de faire des propositions de lois. Les Anciens votent sur ces propositions pour les transformer en lois. Les deux assemblées sont destinées à se neutraliser l'une l'autre et à éviter le retour de la dictature comme à l'époque de la Convention montagnarde. Elles sont renouvelables par tiers tous les ans.
Le pouvoir exécutif est confié à un Directoire de cinq membres âgés d'au moins 40 ans. Chaque année, l'un d'eux est changé par tirage au sort ! Les Directeurs sont désignés par les Anciens sur une liste de dix candidats proposés par les Cinq-Cents. Ils n'ont aucun pouvoir sur les assemblées. La présidence du Directoire est “tournante”, tous les trois mois.
Par ailleurs, les Thermidoriens, soucieux de préserver leurs acquis et de se prémunir contre l'émergence d'une majorité de députés royalistes, décident ,par un décret complémentaire, que les 2/3 des futurs députés devront être choisis parmi les anciens conventionnels ! Ces dispositions très peu démocratiques sont destinées à établir le pouvoir sans partage des parvenus issus des troubles révolutionnaires. Elles valent au futur régime l'opposition résolue des royalistes et des Jacobins.



Biographie de Larevellière-Lépeaux


Louis Marie Larevellière-Lépeaux naît à Montaigu dans le Bas-Poitou (actuelle Vendée) le 24 août 1753 de Jean-Baptiste de la Revellière et de Marie-Charlotte Maillocheau. Son père est juge au siège des traites à Montaigu et maire de la ville. Enfant, Louis a pour maître d'école un homme brutal qui, par ses mauvais traitements, lui déforme le dos et le fait devenir bossu. Il est mis plus tard au collège de la petite ville de Beaupréau et entre au collège des Oratoriens d'Angers, où il suit et termine ses études secondaires. Il a pour condisciples Jean-Baptiste Leclerc et Urbain Pilastre, qui mèneront une carrière politique en même que lui et resteront ses plus intimes amis. Il suit des études de  droit à l'Université d’Angers. Il s’installe à Paris en 1776, et s'y fait recevoir comme avocat au Parlement. Mais son goût l'entraîne vers d'autres études, et il ne se livre pas vraiment aux affaires du barreau. 


Il retourne à Angers, et épouse le 11 février 1781, Jeanne Boyleau de Chandoiseau, de La Rochelle, fille de Louis Boyleau, conseiller du Roi au présidial d'Angers. Le couple Larevellière aura trois enfants : Ange, mort en bas âge, Clémentine, née à Nantes en mars 1782 et Ossian, né à Paris, le 1er avril 1797. Son épouse, passionnée de botanique, lui inspire le goût de l'histoire naturelle et lui enseigne les premiers éléments de l’étude des plantes, dont il fera toujours ses délices. Il est bientôt reçu membre de la Société des botanophiles d'Angers. En 1787, à la mort de son président, le docteur Burolleau, il accepte de se charger du cours de botanique. 


En 1789, La Revellière est nommé député de la sénéchaussée d'Anjou aux États-Généraux, en compagnie de Leclerc et de Pilastre, ses deux amis. Il est nommé secrétaire de l'Assemblée nationale peu de temps après sa formation et, à l'expiration de ces fonctions, il prend place sur les bancs extrêmes de la gauche et vote le plus ordinairement avec ce parti, tout en déclarant se réserver une large part d'indépendance. Il devient ensuite député à l'Assemblée législative, haut juré près la haute Cour nationale d'Orléans, plus tard chef de légion ou adjudant général des gardes nationales du district de Vihiers, enfin administrateur de Maine-et-Loire.

Sous la Convention, Larevellière est à nouveau élu député de Maine-et-Loire en même temps que ses amis Pilastre et Leclerc. Il se range du côté des Girondins et s'engage contre les factions et le parti « anarchiste ». Il s'oppose en février 1793 à Robespierre dans un retentissant article de La Chronique de Paris, intitulé Le Cromwellisme. Il attaque également Danton et soutient la Gironde lorsqu'elle demande la mise en accusation de Marat. Il installe sa famille à l’auberge du Cheval-Blanc à Montmorency et va la rejoindre tous les « décadis ». Mais il est lui-même menacé de proscription, celle dont les Montagnards frappent les députés girondins, le 2 juin 1793. Il prend la fuite et se cache. Dans un premier temps, à Sainte-Radegonde, petit ermitage que son ami, le naturaliste Bosc a acheté, au milieu de la forêt de Montmorency. Puis il se rend chez des amis à Buire, près d’Arras, où il se cache durant la Terreur. 
Il retourne à la Convention après le 9 thermidor et fait partie du Conseil des Anciens (ancêtre du Sénat), dont il sera élu président. Il participe à la « commission des onze », qui prépare ce qui deviendra la « Constitution de l’an III ». Larevellière est élu membre du Directoire avec le plus grand nombre de voix, dès l’entrée en fonction de cet organe suprême, le 1er novembre 1795. Il occupe à trois reprises les fonctions de président, par le biais de la présidence tournante trimestrielle : du  29 juillet au 1er novembre 1796, du 24 août au 27 novembre 1797 et du 27 novembre 1798 au 25 février 1799. Il prend particulièrement en charge les questions culturelles et religieuses : il participe à la rédaction de la constitution civile du clergé et se fait le défenseur de la théophilanthropie, dont il fait l’apologie le 12 Floréal à l’Institut, en prononçant un discours qui fait sensation : « Réflexions sur le culte, sur les cérémonies civiles et sur les fêtes nationales ». Il a en effet été admis, dès sa reconstitution en 1795, à l’Institut national, où il siège au sein du collège des Sciences morales et politiques.


Larevellière est assez rudement chassé du Directoire, par ses collègues Sieyès et Barras, appuyés par une majorité du corps législatif, lors du « coup d'État » du 30 prairial an VII (18 juin 1799). Il se retire alors au « Château-Gaillard », à Andilly, propriété qu’il a acquise en 1798. En 1804, Larevellière, qui a dû renoncer à ses fonctions d’académicien, accepte la proposition de son ami Leclerc de se retirer avec sa famille, dans un de ses biens, à la Rousselière, près d’Orléans. Il s’y installe fin septembre. 
En 1809, Larevellière rentre à Paris. Il vend le Château Gaillard à Mme Louise Millot. En 1811, Napoléon lui fait offrir une pension, qu'il refuse, continuant de vivre avec les siens et un très petit nombre d'amis dans une parfaite obscurité et dans un état très médiocre, n'ayant même aucun domestique. Cette année-là, il marie sa chère fille Clémentine à l’un de ses cousins, Joseph Maillocheau. Le jeune ménage achète la maison prieurale de Domont et y réside avec le couple Larevellière jusqu’en 1814. Ils sont obligés de déménager après la chute de Napoléon, en raison de l’occupation par les troupes alliées. Larevellière continuera à vivre dans des conditions les plus modestes jusqu’à sa mort, en 1824. Ses Mémoires ne seront publiés qu’en 1895.



Biographie de Louis-Jérôme Gohier (d’après la Biographie Universelle de Fume, vol. 3, 1838)


Louis-Jérôme Gohier, membre du directoire exécutif, né à Semblançay en 1746, mort à Paris le 29 mai 1830, étudia au collège des Jésuites à Tours, et fut reçu avocat au parlement de Rennes. Les états de Bretagne lui donnèrent une marque d'estime en le chargeant de défendre la liberté des élections des députés qu'ils envoyaient à la cour. Lorsque Brienne entreprit d'établir sa cour plénière sur les débris du Parlement, Gohier fut encore chargé de rédiger les Mémoires présentés au roi au nom de la commission intermédiaire et les protestations de la province. 
En 1786, le Tiers-État cherchant à se faire exempter des fouages extraordinaires, lui donna sa procuration, pour réclamer contre cette imposition.

Gohier fut, en 1789, adjoint au corps électoral pour la nomination des députés aux États-Généraux. Bientôt il devint membre de la cour supérieure de Bretagne. Député à l'assemblée législative en 1791, il y proposa diverses mesures qu'il jugeait propres à affermir la révolution, et termina sa carrière législative par un rapport sur les papiers trouvés dans les bureaux de la liste civile. Il remplit ensuite successivement les fonctions de secrétaire général près le ministre de la justice (1795), de président d'un des tribunaux civils de Paris, de président du tribunal criminel de la Seine (1799), de président du tribunal de cassation, et enfin de membre du directoire (1799). 


Après la journée du 18 brumaire, il se retira dans la vallée de Montmorency (au Petit-Château d’Eaubonne), et passa deux ans sans vouloir accepter aucun emploi. Forcé par la nécessité de pourvoir aux besoins de sa famille, il finit par accepter la place de consul général en Hollande, où il resta jusqu'à la réunion de ce pays à la France. Nommé consul général aux États-Unis, il ne put se rendre à son poste à cause de l'affaiblissement de sa santé, et retourna dans sa retraite d'Eaubonne, qu'il ne quitta que pour venir terminer sa carrière à Paris. On lui attribue une petite pièce intitulée le Couronnement d'un roi, représentée au théâtre de Rennes en 1775, à l'époque de l'avènement de Louis XVI au trône, et une édition de la Mort de César de Voltaire, avec un autre dénouement. Il a publié des Mémoires, Paris 1825, 2 vol. in-8°, dans lesquels on voit qu'il ne pardonne point à Bonaparte d'avoir renversé les directeurs.



Biographie de Sieyès jusqu’à son accession au Directoire


Entré dans les ordres sans réelle conviction, Emmanuel, Joseph Sieyès (1748-1836) devient vicaire général de Chartres en 1787. S'intéressant beaucoup aux problèmes sociaux et à la misère des paysans, il décide de se rendre à Paris en 1788 et de publier plusieurs brochures où il expose ses théories et ses espoirs pour l'avenir : Vues sur les moyens d'exécution dont les représentants de la France pourront disposer, puis un Essai sur les privilèges, où il fustige les deux ordres privilégiés que sont la Noblesse et le Clergé, et enfin Qu'est-ce que le Tiers-État ?, la plus célèbre de ses brochures (publié début janvier 1789.
Écarté par le Clergé, Sieyès est finalement élu député du Tiers-État pour les États-Généraux qui débutent le 5 mai 1789. Il est, avec le Comte Mirabeau, un des fers de lance de son ordre et se trouve à l'origine de la réunion des trois ordres aux États-Généraux, de la constitution d'une Assemblée Nationale le 17 juin et du serment du Jeu de Paume le 20 juin. Son manque d'éloquence l'empêche par la suite de jouer les premiers rôles, mais ce rôle limité lui permet de traverser cette période difficile sans encombre. Il est élu membre de la Convention le 8 septembre 1792. Il se met silencieusement du côté des vainqueurs au 31 mai contre les Girondins, et au 9 thermidor contre Robespierre. Il dépose le 10 novembre 1793 ses lettres de prêtrise en disant : « J'ai vécu victime de la superstition : jamais je n'en ai été l'apôtre ni l'instrument ». 


Il approuve la Constitution de l'an III, et propose sans succès un jury constitutionnaire, destiné à assurer la marche de la Constitution, ancêtre de notre Conseil constitutionnel. Il est élu député au Conseil des Cinq-Cents le 25 septembre 1796. Il refuse de faire partie du Directoire exécutif, alors qu’il en a été élu membre le  31 octobre, et de diriger le ministère des Relations extérieures. Lors du coup d'Etat de fructidor, il se déclare ouvertement pour les vainqueurs de cette journée, et rédige le décret de proscription qui frappe cinquante-deux députés. Il est élu président du Conseil des Cinq-Cents le 22 novembre 1797 et le Directoire cherche à s’en débarrasser en l’envoyant comme ambassadeur à Berlin le 10 mai 1798.


Le coup d’État du 18 fructidor an V (4 septembre 1797)


En 1797, lors du renouvellement annuel du tiers des Conseils, les royalistes, se présentant en défenseurs de l'ordre, se retrouvent majoritaires dans les deux conseils représentant le pouvoir législatif. Ils réussissent à faire nommer un directeur, François de Barthélémy. Les Conseils suppriment les lois contre les émigrés et les prêtres réfractaires. Le Directoire se retrouve alors divisé en deux camps, le premier, représenté par Barthélémy et Carnot, est favorable à la majorité royaliste, le second, représenté par Rewbell et Larevellière, est fermement républicain. Entre les deux, Barras tergiverse et finit par rejoindre les républicains, après la découverte de documents suspects portés par un agent royaliste arrêté par Bonaparte.


Les triumvirs, avertis, décident de devancer les crypto-royalistes (les Clichiens), en faisant immédia-tement arrêter leurs chefs. À l'aube, le général Augereau fait occuper militairement Paris. Le directeur Barthélémy, les présidents des deux conseils, le général Pichegru, un certain nombre de députés, de prêtres et de journalistes sont arrêtés et déportés à Sinnamary en Guyane française. Les élections de 49 départements sont annulées. Carnot prend la fuite. Les deux Directeurs favorables aux royalistes sont destitués.


En quelques jours, d'importantes mesures de répression sont proposées et votées par les conseils. Les lois du 19 et du 22 fructidor an V « corrigent » les élections dans 49 départements, éliminant 140 députés. Les élections aux administrations locales sont cassées dans 53 départements et remplacées par des nominations. 42 journaux sont supprimés, les lois contre les immigrés et les prêtres réfractaires remises en vigueur. 65 « fructidorisés » sont condamnés à la « guillotine sèche », c'est à dire la déportation, sans jugement, avec séquestre des biens, à Madagascar ou en Guyane. Parmi eux, 11 membres des Cinq-Cents, 42 des Anciens, les Directeurs Carnot et Barthélemy et les généraux Pichegru et Miranda. Carnot parvient à s'échapper et à gagner la Suisse, seuls 48 proscrits sont appréhendés, 17 déportés en Guyane, 8 d'entre eux y meurent. Les autres peuvent s'évader et rentrer en France, parmi eux Pichegru et Barthélemy. D'autres dispositions imposent aux émigrés de revenir dans un délai de 15 jours sous peine d'être traduits devant des commissions militaires jugeant sans appel.



Les premières années de Bonaparte


Né le 15 août 1769 à Ajaccio (Corse), Louis Napoléon Bonaparte est le 2ème fils de Carlo Maria Buonoparte et de Letizia Ramolino. Son père, avocat au conseil supérieur de Corse, le reconnaît noble en 1771, assesseur de la juridiction royale des provinces et de la ville d’Ajaccio. Il a été aussi élu député de la noblesse de Corse auprès du roi en 1777. Il a lutté pour l’indépendance de la Corse. Napoléon est donc élevé dans le ressentiment vis-à-vis de la France. Le 1er janvier 1778, Napoléon et son frère Joseph entrent au collège d’Autun. Le 15 mai 1779, Napoléon est admis au collège militaire de Brienne. Il le quittera en 1784 pour l’école royale militaire de Paris. En 1785, alors qu’il n’a que seize ans, il devient lieutenant en second dans l’artillerie et est affecté en garnison à Valence. Mais son père meurt la même année et il est contraint de soutenir les intérêts familiaux et d’entretenir ses frères et sœurs. 
La nuit du 4 août 1789, l’abolition des privilèges ouvre toutes les portes d’une grande carrière militaire à Bonaparte. Pourtant, comme son père, il s’engage dans les luttes politiques de l’île. Néanmoins, il est réintégré dans l’armée royale et nommé capitaine tout en s’opposant, comme lieutenant-colonel de la Garde nationale d’Ajaccio, aux « paolistes » qui cherchent à établir l’indépendance de l’île avec l’appui des Anglais. En juin 1793, lors de la déclaration de l’indépendance de la Corse, il se rallie définitivement à la France. Durant l’été 1793, la France, dirigée par le Directoire, est menacée par l’Europe des rois coalisés. Bonaparte est nommé chef d’artillerie et affecté au siège de la ville de Toulon qui se trouve sous l’emprise des Anglais. Il contribue dès lors à sa prise le 17 décembre 1793. En récompense, il est désigné général de brigade par le Comité de Salut public. 


Le 5 octobre 1795, il est chargé par Barras de réprimer l’insurrection royaliste de Paris dirigée contre le Directoire. En récompense, il est nommé général de division et commandant de l’armée de l’Intérieur. Le 11 mars 1796, Bonaparte part pour l’armée d’Italie dont il a reçu le commandement le 2 mars 1796 en tant que général en chef de l’armée d’Italie et ce, jusqu’au 5 décembre 1797, date de son retour à Paris. Le 19 mai 1798, Bonaparte s’embarque cette fois-ci pour l’Égypte. Il y restera jusqu’au 23 août 1799.


EXAMEN DU DOSSIER


Le président du jury


Mesdames et Messieurs, nous allons vivre ce soir un moment de la grande histoire de France. Car la Vallée de Montmorency a abrité deux chefs d’Etat, qui ont vécu à 3 km l’un de l’autre sans se croiser, au moins dans notre région, car ils ont quand même siégé ensemble au Directoire, mais une seule journée, le 30 prairial an VII, le 18 juin 1799, dans les conditions que nous étudierons. Ils ont quitté tous les deux leurs fonctions sous la pression, à chaque fois, de leur collègue, l’abbé Sieyès, le célèbre défenseur du Tiers-Etat. Tous les deux sont des juristes. Leurs adversaires les appellent dédaigneusement « les avocats ». Ont-ils été à la hauteur de leurs fonctions de chefs de gouvernement ? C’est ce que nous allons voir, avec mes deux collègues et un grand témoin que j’appellerai tout à l’heure à la barre. 


Nous commencerons par Larevellière-Lépeaux, que nous nommerons par commodité Larevellière. Vous avez sous les yeux sa biographie rapide. Il a eu un parcours de député mouvementé et a réussi à traverser la Terreur en se cachant. Il est revenu à Paris après la chute de Robespierre, le 9 thermidor et a repris son mandat de parlementaire, car il n’a pas été remplacé durant sa fuite. Sa réputation est telle qu’il devient membre de la commission des onze, qui élabore la constitution de l’an III, que l’histoire retiendra sous le nom de Directoire. Larevellière est élu dernier président de la Convention.


Lecteur

La Convention nationale termine sa session le 26 octobre 1795 (9 brumaire an IV). Le 27, le conseil des Anciens appelle Larevellière au fauteuil de la présidence. Le 31 octobre  sur proposition d'une liste de cinquante Anciens fournie par la chambre des Cinq-Cents, les Anciens élisent les cinq Directeurs, grand costume de satin, manteau « à la François 1er », chapeau rouge à panache, dentelle, écharpes, bas de soie, souliers à bouffettes.


Lectrice


Larevellière est élu avec 216 voix sur 218 (manquent la sienne et celle de son ami), Letourneur 189 voix, Reubell 176 voix, Sieyès 156 voix et Barras avec 129 voix. La Revellière sera à trois reprises président du Directoire, par le biais de la présidence tournante trimestrielle : du 29 juillet au 1er novembre 1796, du 24 août au 27 novembre  1797 et du 27 novembre 1798 au 25 février  1799.


Lecteur


Le 3 novembre 1795 (12 brumaire an IV) les quatre directeurs prennent possession du palais du Luxembourg. Sieyès refuse son poste et n’est remplacé par Carnot que le lendemain. 


« Parti des Tuileries, le cortège miteux, escorté par une garde piteuse d'environ trois cents hommes fut reçu par le concierge des lieux qui les installa tant bien que mal dans un petit cabinet dénué de mobilier et de chauffage. La Revellière-Lépeaux qui décrit de façon pittoresque l'installation des Directeurs termine son récit par ces mots : "La situation des choses paraissait si désespérée qu'on ne croyait pas à la durée de notre existence politique, aussi personne ne s'empressait de nous servir".


Lectrice


Charles Dugast-Matifeux, un biographe vendéen de Larevellière, nous livre la description suivante :


« L'état de la France était affreux, quand le directoire s'installa. Les caisses publiques et les greniers étaient vides, et cependant le gouvernement était chargé de nourrir les grandes villes. On trouva une chambre du château des Tuileries remplie de dépêches adressées des armées, des départements et de l'étranger, qui n'avaient jamais été ouvertes. La nuit, on imprimait les assignats qui, encore humides, devaient solder les dépenses du lendemain ; enfin, le fil de l'administration était rompu et la dissolution était complète. Ce fut dans cet état de choses que les quatre premiers directeurs se rassemblèrent autour d'une petite table boiteuse. Un cahier de papier à lettres, un cornet à encre, quelques bûches qui leur avaient été prêtées par le concierge du Luxembourg, voilà tout le matériel des bureaux. Cependant ils eurent le courage d'annoncer aux conseils que le directoire  exécutif était constitué ». 


Lecteur


« L'effet de cette nouvelle fut immense : la France avait enfin un gouvernement. Pendant les six premiers mois de son existence, les directeurs entraient tous les jours au conseil à 8 heures du matin, et n'en sortaient qu'à 4 heures après midi. Ils y rentraient à 8 heures du soir, et ne se séparaient souvent qu'à 4 heures du matin. Au bout d'un an, l'abondance était revenue, le numéraire avait remplacé le papier, et l'administration marchait ».


Président


En voilà une bonne nouvelle ! Comment alors expliquer la crise du 30 prairial, trois ans et demi plus tard ?


Lecteur


Il est difficile de comprendre ce qui s’est passé durant toute cette période sans évoquer l’action qu’a pu mener l’ex abbé Sieyes, une des figures-clés de la révolution française, et dont vous avez sous les yeux la biographie. Depuis Berlin, où il est ambassadeur, Sieyès suit la dégradation de la situation en France. Il est persuadé que seul un général à poigne et auréolé de gloire peut en imposer aux parlementaires et sauver le régime issu de la Révolution. « Je cherche un sabre », dit-il à qui veut l'entendre.

L’occasion de revenir au premier plan de la politique française lui est donné par le renouvellement du siège, par tirage au sort du directeur Rewbell, son ennemi. C’est ainsi qu’il est nommé, le 17 mai 1799, membre du Directoire, institution qu’il n’aura de cesse de détruire ou de transformer en profondeur. Jean-Baptiste Capefigue, auteur de L’Europe pendant la Révolution française (p. 473) déclare :


« Dès lors la constitution fut entamée et perdue. La première condition pour un pouvoir, c'est de ne jamais laisser pénétrer l'ennemi dans la place ».


Lectrice


Capefigue poursuit :


« L'abbé Sieyès, tout gonflé de ses propres idées, accourait de Berlin, où, sans réussir complètement, il avait du moins remporté la question de neutralité de la Prusse. Ce service, joint au rôle actif qu'il avait joué dans toutes les phases de la révolution, donnait à l'abbé Sieyès une telle prépondérance, qu'il lui fallait nécessairement une place dans la politique du pays. Il l'avait promis à Berlin comme une garantie de la paix. Bien que l'abbé Sieyès eût été, avec l'oratorien M. Daunou, l'auteur de la constitution de l'an III, il commençait à comprendre toutes ses défectuosités, par l'action trop compliquée de tant de pouvoirs.

Cette constitution établissait une lutte incessante, active, journalière, entre les corps organisés : le directoire, les conseils, les partis et la presse. Dès lors, l'abbé Sieyès voulait la modifier en grandissant surtout l'action des sages, des vieux, des anciens, et en couronnant cet édifice par une ou deux unités gouvernementales. Comme les fatigués de la révolution, il voulait en finir avec les tourmentes de la démocratie ».


Lecteur


« Une fois Sieyès arrivé au Directoire, la crise devint violente et publique, car, de tous les directeurs, Sieyès ne ménageait que Barras. Il fallait expulser ces trois avocats, Treilhard, Merlin et Lareveillère-Lépeaux, pour disposer en maître de l'autorité publique. La guerre commença par la presse et les conseils, qui attaquait le Directoire et menaçaient sa responsabilité. (…) Les bonapartistes fougueux, sous Lucien (frère de Bonaparte), unis provisoirement à Barras et à Sieyès, pour renverser Merlin, Treilhard et Lareveillère, dénonçaient à la tribune la détestable politique des directeurs. De toutes parts, on menaçait le Directoire d'une accusation formelle ».


Lectrice


Je prends le relais du texte de Capefigue, car il faut expliquer les raisons profondes du complot.


« Barras, l'homme fort, se joint à Sieyès, et laisse la crise éclater contre ses trois collègues qu'il méprise comme des avocats incapables : qu'est-ce que Treilhard pour la force de pensée ? Que sont Merlin ou Lareveillère-Lépeaux comme têtes de gouvernement ? Une fois sacrifiés, il n'y aura plus que deux hommes puissants au directoire, Barras et Sieyès, caractères opposés et qui peuvent travailler à l'aise pour modifier la constitution en réformant le pouvoir. (…)
Merlin était le moteur de toutes les lois de sûreté générale qui agitaient encore les familles. Lareveillère avait blessé profondément la croyance religieuse par ses ridicules prétentions à régénérer le culte de la nature. Après avoir dépouillé le vénérable Pie VI de sa puissance, il l'avait traîné captif jusqu'à Valence, et le saint vieillard expirait, victime de ce fanatisme philosophique qui voulait éteindre la foi sur ce front chauve et blanchi. Le régicide Treilhard, homme dur, avait dépopularisé le pouvoir par ses mesures odieuses de fiscalité ».


Président


Le but de Barras et de Sieyès n’est pas, à ce stade, de provoquer des changements institutionnels, ni d’initier des réformes. L’objectif immédiat est de s'emparer du gouvernement et de sauver ensuite la France d'une invasion. La première chose à obtenir est l'éloignement des membres de l'ancien Directoire.  Toute la haine du tandem Sieyès-Barras se décharge contre Larévellière, Merlin et Treilhard. Ces derniers ont la majorité, puisque, selon la constitution de l’an III, trois voix suffisent pour prendre des décisions. 


Lecteur


Mais l’important est de leur rendre impossible l'exercice de l'autorité. Les trois directeurs majoritaires en sont conscients et décident d'avoir les plus grands égards pour Sieyès, de lui pardonner même son humeur, afin de ne pas ajouter aux difficultés de la position, celles que des divisions personnelles pourraient encore faire naître. Mais Sieyès est intraitable. Comme l’écrit Thiers dans l’Histoire de la Révolution Française : « Il trouvait tout mauvais, et il était en cela de très bonne foi. Mais il s’exprimait de manière à prouver qu'il ne voulait pas s'entendre avec ses collègues pour porter remède au mal ». 
Il s’agit en fait d’une tactique d’obstruction.


Président


On arrive ainsi au mois de prairial, c’est à dire à la période qui commence au 20 mai et finit le 18 juin. La situation devient de plus en plus lourde. Sieyès continue sa tactique, si bien décrite par Barrère dans ses mémoires : « L'abbé Sieyès ne se montre pas, mais il ne cesse d'agir dans les souterrains de l'Assemblée. Il dirige et brouille tout. Il soulève les terres et il disparaît. Il crée les factions, les met en mouvement, les pousse les unes contre les autres et se tient à l'écart pour en profiter ensuite, si les circonstances lui conviennent ».


Nous allons poursuivre avec Adolphe Thiers, auteur de l’Histoire de la Révolution française, de 1829 (tome 10, p. 254).


Lectrice


« L'agitation allait croissant vers les derniers jours de prairial. Les bruits les plus sinistres couraient de toutes parts. La nouvelle coalition résolut d'employer les tracasseries ordinaires que les oppositions emploient dans les gouvernements représentatifs pour obliger un ministère à se retirer. Questions embarrassantes et réitérées, menaces d'accusation, on mit tout en usage. Ces moyens sont si naturels, que, sans la pratique du gouvernement représentatif, l'instinct seul des partis les découvre sur-le-champ ».


Lecteur


« On faisait donc, comme d'usage, courir les bruits les plus sinistres : les adversaires du Directoire disaient qu'il méditait un nouveau coup d'État, et qu'il voulait dissoudre les conseils : ses partisans disaient au contraire qu'il y avait une coalition formée dans les conseils pour renverser violemment la constitution. Rien de pareil n'était médité de part ni d'autre. La coalition des deux oppositions voulait seulement la démission des trois anciens directeurs ».

Lectrice


« On imagina un premier moyen pour l'amener. La constitution voulait que le directeur entrant en fonctions eut quitté la législature depuis un an révolu. On s'aperçut que Treilhard, qui depuis treize mois siégeait au directoire, était sorti de la législature le 30 floréal an V, et qu’il avait été nommé au Directoire le 26 floréal an VI. Il manquait donc quatre jours au délai prescrit. Ce n'était là qu'une chicane, car cette irrégularité était couverte par le silence gardé pendant deux sessions, et d'ailleurs Sieyes lui-même était dans le même cas. Sur le champ, la commission des onze proposa d'annuler la nomination de Treilhard. Cette annulation eut lieu le jour même du 28, et fut signifiée au Directoire.

Treilhard était rude et brusque, mais n'avait pas une fermeté égale à la dureté de ses manières. Il était disposé à céder ». 


Lecteur


« Larevellière était dans une tout autre disposition d'esprit. Cet homme honnête et désintéressé, auquel ses fonctions étaient à charge, qui ne les avait acceptées que par devoir, et qui faisait des vœux tous les ans pour que le sort le rendît à la retraite, ne voulait plus abandonner ses fonctions depuis que les factions coalisées paraissaient l'exiger. Il se figurait qu'on ne voulait expulser les anciens directeurs que pour abolir la constitution de l'an III ; que Sieyès, Barras et la famille Bonaparte concouraient au même but dans des vues différentes, mais toutes également funestes à la république. Dans cette persuasion, il ne voulait pas que les anciens directeurs abandonnassent leur poste. En conséquence, il courut chez Treilhard, et l'engagea à résister. « Avec Merlin et moi, lui dit-il, vous formerez la majorité, et nous nous refuserons à l'exécution de cette détermination du corps législatif, comme illégale, séditieuse et arrachée par une faction. » Treilhard n'osa pas suivre cet avis, et envoya sur-le-champ sa démission aux Cinq-Cents. Larévellière, voyant la majorité perdue, n'en persista pas moins à refuser sa démission, si on la lui demandait. Les meneurs des Cinq-cents résolurent de donner tout de suite un successeur à Treilhard ». Lectrice


« Sièyes aurait voulu faire nommer un homme à sa dévotion. Mais son influence fut nulle dans cette occasion. On nomma un ancien avocat de Rennes, président actuel du tribunal de cassation, et connu pour appartenir plutôt à l'opposition patriote qu'à l'opposition constitutionnelle. C'était Gohier, citoyen probe et dévoué à la république, mais peu capable, étranger à la connaissance des hommes et des affaires. Il fut nommé le 29 prairial, et dut être installé le lendemain même ». 


Lecteur


« Ce n'était pas assez d'avoir exclu Treilhard, on voulait arracher du directoire Larévellière et Merlin. Les patriotes surtout étaient furieux contre Larévellière. Ils se souvenaient que quoique régicide, il n'avait jamais été montagnard, qu'il avait lutté souvent contre leur parti depuis le 9 thermidor, et que l'année précédente il avait encouragé le système des scissions. En conséquence, ils menacèrent de le mettre en accusation, lui et Merlin, s'ils ne donnaient pas tous deux leur démission. 


Lectrice


« Sièyes fut chargé de faire une première ouverture, pour les engager à céder volontairement à l'orage. Le 29 au soir, jour de la sortie de Treilhard, Sieyes proposa une réunion particulière des quatre directeurs chez Merlin. On s'y rendit. Barras, comme si on se fût trouvé en danger, y vint avec le sabre au côté et n'ouvrit point la bouche. Sièyes prit la parole avec embarras, fit une longue digression sur les fautes du gouvernement, et balbutia longtemps avant d'en venir au véritable objet de la réunion. Enfin Larévellière le somma de s'expliquer clairement ». 


Président


« Vos amis, répondit Sièyes, et ceux de Merlin vous engagent tous deux à donner votre démission ».

Lecteur


« Larévellière demanda quels étaient ces amis. Sièyes n'en put nommer aucun qui méritât quelque confiance. Larévellière lui parla alors avec le ton d'un homme indigné de voir le directoire trahi par ses membres, et livré par eux aux complots des factieux. Il prouva que jusqu'ici sa conduite et celle de ses collègues avaient été irréprochables, que les torts qu'on leur imputait n'étaient qu'un tissu de calomnies, puis il attaqua directement Sièyes sur ses projets secrets, et le jeta dans le plus grand embarras par ses véhémentes apostrophes ». 


Lectrice


« Barras, pendant tout-ce temps, garda le plus morne silence. Sa position était difficile car seul, il avait mérité tous les reproches dont on accablait ses collègues. Leur demander leur démission pour des torts qu'ils n'avaient pas, et qui n'étaient qu'à lui seul, eût été trop embarrassant. Il se tut donc. On se sépara sans avoir rien obtenu. Merlin, qui n'osait pas prendre un parti, avait déclaré qu'il suivrait l'exemple de Larévellière ». 


Lecteur


« Barras imagina d'employer un intermédiaire pour obtenir la démission de ses deux collègues. Il se servit d'un ancien girondin, Bergoeng, que le goût des plaisirs avait attiré dans sa société. II le chargea d'aller voir Larévellière pour le décider à se démettre. Bergoeng vint dans la nuit du 29 au 30, invoqua auprès de Larévellière l'ancienne amitié qui les liait, et employa tous les moyens pour l'ébranler. Il lui assura que Barras l'aimait, l'honorait, et regardait son éloignement comme injuste, mais qu'il le conjurait de céder, pour n'être pas exposé à une tempête. Larévellière demeura inébranlable. Il répondit que Barras était dupe de Sièyes, Sièyes de Barras, et que tous deux seraient dupés par les Bonaparte ; qu'on voulait la ruine de la république, mais qu'il résisterait jusqu'à son dernier soupir ». 


Président


Le lendemain 30, Gohier doit être installé. Les quatre directeurs sont réunis. Tous les ministres sont présents. À peine l'installation est-elle achevée, et les discours du président et du nouveau directeur prononcés, qu'on revient à l'objet de la veille. Barras demande à parler en particulier à Larevellière. Ils passent tous deux dans une salle voisine. 


Lectrice


« Barras renouvela auprès de son collègue les mêmes instances, les mêmes caresses, et le trouva aussi obstiné. Il rentra, assez embarrassé de n'avoir rien obtenu, et craignant toujours la discussion des actes de l'ancien directoire, qui ne pouvait pas être à son avantage. Alors il prit la parole avec violence, et n'osant pas attaquer Larévellière, il se déchaîna contre Merlin qu'il détestait, fit de lui la peinture la plus ridicule et la plus fausse, et le représenta comme une espèce de fier-à-bras, méditant, avec une réunion de coupe-jarrets, un coup d'état contre ses collègues et les conseils ». 


Lecteur


« Larévellière, venant au secours de Merlin, prit aussitôt la parole, et démontra l'absurdité de pareilles imputations. Rien dans le jurisconsulte Merlin, en effet, ne ressemblait à ce portrait. Larévellière retraça alors l'historique de toute l'administration du directoire, et le fit avec détail pour éclairer les ministres et le directeur entrant. Barras était dans une perplexité cruelle; il se leva enfin, en disant :


Président


« Eh bien, c'en est fait, les sabres sont tirés ». 


Lecteur


« Misérable, lui répondit Larévellière avec fermeté, que parles-tu de sabres ? Il n'y a ici que des couteaux, et ils sont dirigés contre des hommes irréprochables, que vous voulez égorger, ne pouvant les entraîner à une faiblesse ». 


Lectrice


« Gohier voulut alors servir de conciliateur, mais ne put y réussir. Dans ce moment, plusieurs membres des Cinq-cents et des Anciens s'étant réunis, vinrent prier les deux directeurs de céder, en promettant qu'il ne serait point dirigé contre eux d'acte d'accusation ». 


Lecteur


« Larévellière leur répondit avec fierté qu'il n'attendait point de grâce, qu'on pouvait l'accuser et qu'il répondrait. Les députés qui s'étaient chargés de cette mission retournèrent aux deux conseils, et y causèrent un nouveau soulèvement en rapportant ce qui s'était passé. Boulay de la Meurthe dénonça Larévellière, avoua sa probité, mais lui prêta mal à propos des projets de religion nouvelle, et accusa beaucoup son entêtement, qui allait, dit-il, perdre la république ».


Lectrice


« Les patriotes se déchaînèrent avec plus de violence que jamais, et dirent que puisqu'ils s'obstinaient, il ne fallait faire aucune grâce aux directeurs. L'agitation était au comble, et la lutte se trouvant engagée, on ne savait plus jusqu'où elle pourrait être poussée. Beaucoup d'hommes modérés des deux conseils se réunirent, et dirent que, pour éviter des malheurs, il fallait aller conjurer Larévellière de céder à l'orage. Ils se rendirent auprès de lui dans la nuit du 30, et le supplièrent, au nom des dangers que courait la république, de donner sa démission. Ils lui dirent qu'ils étaient exposés tous aux plus grands périls, et que s'il s'obstinait à résister, ils ne savaient pas jusqu'où pourrait aller la fureur des partis ». 


Lecteur


« Mais ne voyez-vous pas, leur répondit Larévellière, les dangers plus grands que court la république ? Ne voyez-vous pas que ce n'est pas à nous qu'on en veut, mais à la constitution ; qu'en cédant aujourd'hui, il faudra céder demain, et toujours, et que la république sera perdue par notre faiblesse ? Mes fonctions me sont à charge. Si je m'obstine à les garder aujourd'hui, c'est parce que je crois devoir opposer une barrière insurmontable aux complots des factions. Cependant, si vous croyez tous que ma résistance vous expose à des périls, je vais me rendre mais je vous le déclare, la république est perdue. Un seul homme ne peut pas la sauver; je cède donc, puisque je reste seul, et je vous remets ma démission ». 
Il la donna dans la nuit. Il écrivit une lettre simple et digne pour exprimer ses motifs. Merlin lui demanda à la copier, et les deux démissions furent envoyées en même temps. Ainsi fut dissous l'ancien Directoire. Toutes les factions qu'il avait essayé de réduire s'étaient réunies pour l'abattre, et avaient mis leurs ressentiments en commun. 


Lectrice


Je lis pour vous la fin du texte :


« Il n'était coupable que d'un seul tort, celui d'être plus faible qu'elles - tort immense, il est vrai, et qui justifie la chute d'un gouvernement ». 


Lecteur

Eh bien, lisons jusqu’au bout :


« Malgré le déchaînement général, Larévellière emporta l'estime de tous les citoyens éclairés. Il ne voulut pas, en quittant le directoire, recevoir les cent mille francs que ses collègues étaient convenus de donner au membre sortant il ne reçut pas même la part à laquelle il avait droit sur les retenues faites à leurs appointements. Il n'emporta pas la voiture qu'il était d'usage de laisser au directeur sortant. Il se retira à Andilly, dans une petite maison qu'il possédait et il y reçut la visite de tous les hommes considérés que la fureur des partis n'intimidait pas. Le ministre Talleyrand fut du nombre de ceux qui allèrent le visiter dans sa retraite ».


Président


Arrêtons-nous quelques instants sur cette visite, qui n’est pas de pure politesse. Larevellière n’est pas dupe des mobiles de celui qui, en ce moment, est ministre des relations extérieures. Il le dit dans ses Mémoires. « En voyant Talleyrand arriver chez moi, j'avais pressenti qu'il était dépêché par Sieyès et Barras, pour connaître mes dispositions envers eux et savoir si je n'écrirais pas ou ne parlerais pas contre eux ». Je note au passage que Talleyrand, à cette occasion fait la connaissance de la maisonnette habitée par Larevellière, le Château-Gaillard, qu’il achètera plus tard pour y loger sa nièce par alliance, la duchesse de Dino. Mais revenons à ce qui s’est dit d’essentiel ce jour-là.


Lectrice


Voilà ce que Larevellière rapporte des confidences de Talleyrand :


« Il me parla à cœur ouvert sur la journée du 30 prairial. Il blâma beaucoup l'imprévoyance de Sieyès et de Barras dans toute cette intrigue. Il m'avoua que le premier en avait été la cheville ouvrière ; mais qu'ainsi que je le leur avais annoncé dans cette journée dont j'ai rendu compte, il avait été complètement joué par Barras, qu'il se proposait de jouer lui-même, et que Barras à son tour l'avait été par les frères Bonaparte, ce qui les mettait tous les deux dans un égal embarras. Sieyès, continua-t-il, n’avait obtenu de cette journée rien de ce qu’il avait espéré. 
Il se croyait sûr de faire remplacer les trois directeurs expulsés, par lui,  Talleyrand, par le général Marescot et Caffarelli du Falga, frère du général de ce nom, mort si glorieusement devant Saint-Jean d'Acre ». 


Lecteur


Je poursuis la lecture du texte. C’est Talleyrand qui parle :


« La nomination de Gohier, Moulin et Roger-Ducos faisait voir à Sieyès qu'il ne pourrait arriver à aucune de ses fins, et il était excessivement inquiet des suites. Barras, de son côté, était parvenu, à la vérité, à faire choisir pour l'un des trois remplaçants, Gohier, attaché à la coterie dantonienne (…). Mais la parfaite insignifiance de Moulin et de Roger-Ducos, qui n'appartenaient point à ce même parti, lui faisait voir que la faction au pouvoir dans les deux conseils législatifs ne voulait pas de majorité liée dans le Directoire exécutif (…). Des attaques leur avaient déjà été portées à l’un et à l’autre, et ils n’avaient aucune confiance dans l’avenir. 
Talleyrand ne me cacha pas ses propres craintes ».


Président


La conclusion qui semble s’imposer est que le coup d’Etat du 30 prairial est en quelque sorte « un coup pour rien ».


Lecteur


C’est ma conviction. Et la conséquence de ce fiasco est que Larevellière, ainsi que Merlin, sont sacrifiés pour rien. Ils sont des boucs émissaires d’un système qui se prête admirablement à toutes les combinaisons.


Lectrice


En disant cela, vous allez dans mon sens : le Directoire est un système impraticable, qui appelle un mode de gouvernement plus efficace, plus concentré, plus directif, qu’un homme comme Sieyès appelle de ses vœux et qu’il a essayé de faire advenir avec son coup d’Etat.


Président


Nous verrons la suite des événements en abordant le dossier de Louis-Jérôme Gohier. Mais il nous faut essayer maintenant de répondre à la question : compte tenu des circonstances, Larevellière a-t-il été à la hauteur des événements ?


Lectrice


Bougler, dans la Revue de l'Anjou et de Maine et Loire, déclare :


« L'Empereur Napoléon, qui excellait dans l'art de connaître les hommes, a apprécié M. Larevellière avec une sévérité que les amis de l'ex-directeur ont cru inspirée par d'amers souvenirs de sa résistance et de son opposition. Si en effet ce sentiment a pu outrer un peu l'expression, ce qui ne me paraît pas du tout démontré, il est certain que le glorieux captif de Sainte-Hélène l'avait jugé de son vivant comme le juge aujourd'hui l'histoire.

Voici en quels termes, il dictait son portrait au général Montholon : 
« Bossu, de l'extérieur le plus désagréable qu'il soit possible, il avait le corps d'Esope. Il écrivait passablement, son esprit était de peu d'étendue. Il n'avait ni l'habitude des affaires, ni la connaissance des hommes. Il fut alternativement dominé, selon les temps, par Carnot et Rewbell. Le Jardin des plantes et la théophilanthropie faisaient toute son occupation. Il était fanatique par tempérament, patriote chaud et sincère, citoyen probe et bien intentionné. Il entra pauvre au Directoire et en sortit pauvre. La nature ne lui avait donné que les qualités d'un magistrat subalterne ».


Lecteur


Vous citez deux personnes qui ne sont pas favorables à Larevellière : le biographe Bougler, dont Ossian, le fils de  Larevellière, a mis en cause l’impartialité, et Bonaparte. Ce dernier est juge et partie. Il est insoutenable de déclarer que Larevellière ne s’intéresse qu’à la botanique et à la religion et qu’il n’est pas un véritable homme d’Etat. Se moquer de son physique n’est pas digne non plus. Une telle outrance disqualifie son auteur. Je retiens en tout cas, que Napoléon considère l’ancien président du Directoire comme probe et bien intentionné. Je préfère citer pour ma part l’opinion qu’exprime Adolphe Thiers dans son Histoire de la révolution française :


« Lareveillère, le plus honnête et le meilleur des hommes, joignait à une grande variété de connaissances, un esprit juste et observateur. Il était appliqué et capable de donner de sages avis, sur tous les sujets : il en a donné d'excellents dans les circonstances importantes. Mais il était souvent entraîné par ses illusions, ou arrêté par les scrupules d'un cœur pur. Il aurait voulu quelquefois ce qui était impossible, et il n'osait pas vouloir ce qui était nécessaire, car il faut un grand esprit pour calculer ce que l'on doit aux circonstances sans blesser les principes. Parlant bien, et d'une fermeté rare, il était d'une grande utilité quand il s'agissait d'appuyer les bons avis, et il servait beaucoup le directoire par sa considération personnelle ».


Lectrice


Bon, nous ne sommes pas là pour décerner des brevets de vertu civique. Je vous donne acte de la probité et de la sagesse de Larevellière. Mais le but de notre jury est de rechercher s’il a agi en véritable homme d’Etat dans ces circonstances.


Président


Vous avez raison. Ne discutons pas de la conduite de Larevellière le jour même du 30 prairial. Il est trop tard, en effet, pour nager, quand le torrent vous emporte. Le problème est de savoir si Larevellère avait d’autres choix que de se retirer, en quelque sorte, « sur la pointe des pieds ».

Lecteur


L’histoire a balbutié au moment où l’élection de Treilhard a été contestée. Jusque là, Larevellière s’est battu comme un beau diable. Je cite  le Dr. C. Merland, auteur des Illustrations vendéennes, d’une excellente biographie de Larevellière dans les Mémoires de la Société de statistique, sciences, lettres et arts du département des Deux-Sèvres de 1869  :


« Lareveillère, voyant tous les partis conjurés contre lui, pensait avec raison que c'était bien plutôt la république que sa personne qu'ils attaquaient, et se montrait en conséquence très résolu à braver leurs clameurs. Il alla trouver Treilhard et l'engagea à faire tête à l'orage. Mais Treilhard ne voulut pas suivre son conseil et envoya sa démission aux Cinq Cents. Resté seul avec Merlin, il était bien décidé à résister encore. Ni les conseils doucereux de Sieyès, ni la voix amie de Bergoend, ni surtout les gros mots de Barras ne purent l'émouvoir ».


En fait, l’histoire s’est jouée autour de la démission de Treilhard. Si ce dernier avait résisté, Larevellière et Merlin auraient, j’en suis convaincu, tenu le choc. 


Lectrice


Nous sommes au cœur du problème de la constitution de l’an III, qui a mis en place un système politique bancal, où le directoire exécutif dépend en grande partie du corps législatif qui est maître des nominations. Ne peuvent réussir, dans une telle configuration, que des hommes disposant d’un parti politique qui maîtrise à la fois le corps législatif et l’exécutif. La grosse lacune de Larevellière et de Merlin est que, même s’ils disposent de certains appuis dans les conseils, ils n’ont ni le temps, ni peut-être le goût ou la force d’entretenir un relais solide auprès des députés. C’est ce que comprendra plus tard Bonaparte, dont les frères tiendront en mains la direction du conseil des Cinq-Cents au moment du 18 brumaire.


Lecteur


Je veux bien convenir avec vous que le système du Directoire est bancal. Que penser d’une institution où la vie politique d’un directeur dépend d’un tirage au sort et où le président, qui n’a par ailleurs aucun pouvoir en propre, est remplacé tous les trois mois par roulement ? Larevellière aurait très bien pu disparaître de la scène politique lors du tirage au sort qui est tombé sur Treilhard !


Lectrice


Cependant, le système politique n’est pas tout. Larevellière paie les erreurs, les fautes, les manques du Directoire dans son ensemble, dont il a été le représentant le plus éminent durant les premières années. Nous n’avons pas le temps de nous attarder sur le coup d’État du 18 fructidor an V (4 septembre 1797), dont Lareveillère a été un des agents les plus actifs, mais le 30 prairial est, il faut l’avouer, le retour de bâton de cette opération qui a bafoué les règles constitutionnelles dont le directoire était normalement le garant.


Président


Mesdames, Messieurs, vous avez sous les yeux le résumé du coup d’État du 18 fructidor an V. Lors de cette opération, deux Directeurs sont destitués : Carnot et Barthélémy. Pour les remplacer deux listes sont proposées par les Cinq-Cents aux Anciens, qui élisent les ministres Merlin de Douai, en remplacement de Barthélemy, et François de Neufchâteau en remplacement de Carnot. Sieyès est alors élu président du conseil des Cinq-Cents. Reste à récompenser Augereau qui reçoit le commandement de l'armée d'Allemagne rendu libre par la mort de Hoche. La République est sauvée, mais la libéralisation du régime est violemment interrompue par ce coup d'état. 
Quelle conclusion en tirez-vous, concernant notre personnage, Larevellière-Lépeaux ?


Lecteur


Je retiens de cet épisode que Larevellière a été un des plus actifs promoteurs de cette opération musclée, ce qui, à mes yeux, le lavent du soupçon de mollesse ou d’incompétence.


Lectrice


Vous ne pourrez pas empêcher que ce grand coup de canif porté à la constitution de l’an III restera dans toutes les mémoires quand viendront les événements du 18 brumaire.


Président


Bon, je pense que nous avons maintenant tous les éléments pour conclure. Avant de laisser le jury délibérer, je passe la parole aux avocats de l’accusation et de la défense.


Lectrice


Je ne veux pas me déjuger : j’ai dit que je reconnaissais les qualités de sagesse et de probité de ce jurisconsulte parvenu au faîte du pouvoir. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser que sa nomination est une erreur de casting. C’est comme dans la Bible, il est difficile d’être à la fois juge et prophète, c’est-à-dire homme de pouvoir et de contre-pouvoirs. De nos jours, Larevellière aurait fait un excellent président de Conseil constitutionnel ou de Cour des comptes. Mais présider aux destinées d’un pays demande d’autres qualités.


Lecteur


Et d’autres défauts…


Lectrice


Peut-être... Pour réussir dans ce type de régime collégial, sans doute faut-il avoir le sens de la combinazione. S’il avait mieux réussi à convaincre Treilhard de résister, s’il s’était mieux assuré d’une majorité au sein du corps législatif, Larevellière aurait probablement tenu le choc lors du 30 prairial. Mais il préférait passer ses loisirs au jardin des plantes que dans les couloirs des assemblées.


Président


Votre conclusion, s’il vous plaît.


Lectrice


Pour moi, Larevellière n’a pas les qualités d’un grand chef d’Etat. Il a fait ce qu’il a pu, je l’admets. Mais il a péché par imprévoyance et par manque de sens politique, même si c’est avec un petit p.


Président


Que dit la défense ?


Lecteur


Je crois rêver en entendant que Larevellière n’a pas les qualités d’un homme de pouvoir. Vous avez là un homme qui a été successivement élu, à l’unanimité ou presque : dernier président de la Convention, premier président du Conseil des Anciens sous la constitution de l’an III et membre du Directoire exécutif. Un tel consensus est unique dans l’Histoire. Ses collègues ont obtenu des scores beaucoup moins honorables. Il a fait preuve d’initiative et de fermeté lors du coup d’Etat de fructidor, même si l’on peut contester la constitutionnalité de cette opération. 
Comme nous l’avons vu, les contemporains de Larevellière et la plupart des historiens ont reconnu la sagesse, la probité et le caractère spartiate de cet homme de loi, qui s’est retiré dans la dignité et a vécu dans la pauvreté, en refusant jusqu’au bout les honneurs venant de celui qu’il considérait comme un tyran. Il a été victime d’un système politique effectivement invraisemblable, où il suffisait de menacer ou de corrompre un homme pour changer de politique et où la survie d’une majorité dépendait d’un simple tirage au sort.


Président


Votre conclusion ?


Lecteur
         

Même si les Français l’ont oublié et si les habitants d’Andilly ne le connaissent pas encore suffisamment, je soutiens que Larevellière a été un grand homme d’Etat, qui demande à être connu, reconnu et honoré.  


Président.  


Le jury est invité à en délibérer. Vous pouvez déjà, Mesdames et Messieurs, faire connaître votre sentiment à l’aide du bulletin qui vous a été distribué. Mais je vous engage cependant à écouter la suite de cette séance, qui vous donnera d’autres éclairages sur le contexte du Directoire.


___________________________________________


Passons donc à Louis-Jérôme Gohier. Vous avez sous les yeux la biographie de ce personnage qui, jusqu’à présent, a mené une honnête carrière de juriste, doublée pendant la Révolution d’un cursus de parlementaire. Arrivons directement au moment où il entre au Directoire. 


Lecteur


Il n’y parvient pas par hasard : depuis la création du directoire exécutif, il a été porté sur toutes les listes de candidats. Il est élu le 18 juin 1799 à la place de Treilhard, invalidé la veille par le Conseil des Cinq-Cents, comme nous l’avons vu.  Il est installé dans ses nouvelles fonctions par Philippe Antoine Merlin (dit de Douai, pour ne pas le confondre avec Merlin de Thionville), qui préside alors le Directoire. 


Président


Notons au passage que sa fille unique, Louise Jeanne Madeleine Gohier (née le 28 février 1788) épousera le 8 août 1806 Antoine François Eugène Merlin, fils de son collègue d’un jour. Antoine Merlin sera aide de camp de Bonaparte durant la campagne d’Egypte, à 19 ans, et deviendra général sous Napoléon et pair de France sous Charles X (en succédant à son père comme comte d’Empire, à la mort de ce dernier en 1838). Le couple habitera lui aussi le petit Château d’Eaubonne, où le général comte Merlin mourra en 1854. 


Lectrice


Gohier côtoie donc une seule journée La Revellière-Lépeaux. Il a ensuite comme collègue : Sieyès, Barras, Moulins et Roger-Ducos. En raison de la présidence tournante, il préside le Directoire du 23 septembre jusqu’au 10 novembre - c’est-à-dire le 19 brumaire - lors du coup d’Etat mené par Bonaparte et Sieyès. Gohier ne sera donc chef d’Etat que quatre mois et demi, soit 146 jours.

Président


Examinons dans quelles circonstances il perd son mandat. Il nous faut, pour ce faire, revenir à Sieyès.


Lecteur


Comme nous l’avons vu, Sieyès, nommé depuis peu Directeur, a raté son opération lors du coup d’Etat du 30 prairial et se retrouve en minorité, car il n’a comme appui au sein du Directoire que Roger-Ducos. 
Moulins, quant à lui, suit de près Gohier, et Barras, comme d’habitude, tergiverse, mais se méfie de Sieyès. Ce dernier continue à manœuvrer pour prendre le pouvoir et surtout, pour renverser le Directoire. 
Le sort lui sourit car il devient président du Directoire dès le lendemain du 30 prairial, à savoir le 19 juin. Même si cette fonction est surtout honorifique, elle lui donne une certaine autorité.


Président


Il cherche dans un premier temps à circonvenir Gohier. Il lui déclare : 
« Nous voici membres d'un gouvernement qui, nous ne pouvons le dissimuler, est menacé de sa chute prochaine. Mais, quand la glace se rompt, les pilotes habiles peuvent échapper à la débâcle ». 
Gohier ne se laisse pas impressionner. Sieyès continue alors à conspirer en se tournant vers les députés. Il cherche toujours « une épée », c’est à dire, un général capable de soutenir un coup de force. Il a en tête celui du 18 fructidor, qui n’a pu réussir qu’à l’aide de l’armée. Nous allons à nouveau écouter Adolphe Thiers, dans son Histoire de la Révolution française.


Lectrice


« Les mécontents de toute espèce, qui voulaient un changement, se groupèrent autour de Sieyès. Sieyès n'était point un chef de parti habile. Il n'en avait ni le caractère à la fois souple et audacieux, ni même l'ambition. Mais il ralliait beaucoup de monde par sa renommée. (…) Ce parti avait songé à se donner l'appui d'un jeune général qui eût de la réputation, et qui passât, comme beaucoup d'autres, pour une victime du gouvernement ». 


Lecteur


« Hoche était mort. Joubert, que sa jeunesse, sa bonne volonté, son héroïsme, recommandaient à tous les amis de la république, venait d'expirer à Novi. Moreau, jugé le plus grand homme de guerre parmi les généraux restés en Europe, avait laissé dans les esprits l'impression d'un caractère froid, indécis, peu entreprenant et peu jaloux de se charger d'une grande responsabilité. Masséna, l'un de nos plus grands généraux, n'avait pas encore acquis la gloire d'être notre sauveur. On ne voyait d'ailleurs en lui qu'un soldat. Jourdan venait d'être vaincu. Augereau était un esprit turbulent, Bernadotte un esprit inquiet, et aucun des deux n'avait assez de renommée ». 


Président


Et Bonaparte, dans tout cela ?


Lecteur


À vrai dire, on n’y pense pas trop. Nous continuons à lire Adophe Thiers :


« Il y avait un personnage immense, qui réunissait toutes les gloires, qui à cent victoires avait joint une belle paix, qui avait porté la France au comble de la grandeur à Campo-Formio, et qui semblait, en s'éloignant, avoir emporté sa fortune, c'était Bonaparte ». 


Lectrice


« Mais il était dans les contrées lointaines, il occupait de son nom les échos de l'Orient. Seul il était resté victorieux, et faisait retentir aux bords du Nil et du Jourdain les foudres dont il avait naguère épouvanté l'Europe sur l'Adige. Ce n'était pas assez de le trouver glorieux, on le voulait intéressant. On le disait exilé par une autorité défiante et ombrageuse. Tandis qu'en aventurier, il cherchait une carrière grande comme son imagination, on croyait que, citoyen soumis, il payait par des victoires l'exil qu'on lui avait imposé ».


Président


Alors, que faire ?


Lecteur


C’est la question que se posent les partisans d’un changement, y compris les représentants de la famille Bonaparte au Parlement, à savoir Lucien et Joseph.


« Le défenseur espéré du Directoire, Joubert, était mort. Des ouvertures faites à Moreau et à Macdonald étaient restées sans résultat. Lucien essaya alors, mais vainement, de rapprocher Jourdan de Sieyès. C'est alors, suivant le récit de Lucien, que ce dernier se serait écrié : « Nous n'avons donc pas une épée pour nous ? Ah ! que votre frère n'est-il ici ? ». Cette parole fut-elle un trait de lumière pour Lucien et pour Joseph, et envoyèrent-ils à cette époque des dépêches secrètes à Napoléon pour l'avertir de l'état des esprits, et hâter son retour d'Egypte ? ».


Lectrice


Lucien nie énergiquement cette assertion dans ses Mémoires :

« Les frères de Napoléon, dit-il, auraient été doués d'un miraculeux esprit de divination, s'ils avaient pu croire, à cette époque, au premier de ces deux retours qui frappèrent l'Europe de stupeur. De pareils retours ne se conseillent pas, ne se préparent pas, ne se complotent pas... La frégate d'Egypte, le brick de l'Ile d'Elbe, la barque de César, ne se remuent qu'au souffle instantané du génie... J'attendais si peu le retour de Napoléon, que j'avais embrassé avec ardeur l'espoir que Sieyès avait placé dans Joubert ».

Lecteur


Jean Hoefer, auteur de la Nouvelle biographie générale, donne une autre version :


« Mais ne doit-on pas en croire davantage un témoin plus désintéressé, Miot, reçu dans l'intimité de Joseph Bonaparte, et qui, étant allé le visiter à Mortefontaine, le 5 octobre 1799, raconte qu'il en reçut la confidence de l'arrivée prochaine et espérée de Napoléon. Un Grec nommé Bourbaki, attaché depuis longtemps à la famille Bonaparte, s'était chargé, moyennant une somme de 24,000 francs, de faire parvenir en Egypte ces importantes dépêches ». 


Président


En tout cas, Bonaparte comprend qu'il peut jouer un rôle de premier plan à Paris. C'est pourquoi il abandonne son armée en Égypte, d'où la flotte anglaise de l'amiral Nelson l'empêche de sortir. Il débarque à Fréjus le 9 octobre 1799. Sur la route de Paris, il est acclamé par la foule. Moreau, qui vient d’apprendre le débarquement de Bonaparte, et qui est contacté par Sieyès, lui répond : « Voilà votre homme, il fera votre coup d'Etat bien mieux que moi. » Le 16 octobre, à six heures du matin, Bonaparte est à Paris. 
 Le seul problème est que le conquérant de l’Egypte n’a aucune estime à l’égard de Sieyes. Nous continuons à citer Thiers :

« Quelle idée a-t-on eue, dit Bonaparte, de mettre ce prêtre au Directoire ? il est vendu à la Prusse, et, si l'on n'y prend garde, il vous livrera à elle ».

Lecteur


Une anecdote montre d’une façon crue ce mépris :


« Quelques jours après, Bonaparte dîna chez Gohier avec des membres de l'Institut qu'il l'avait prié d'inviter. Celui-ci crut ne pouvoir se dispenser d'engager Sieyès, qui en était aussi. « Qu'avez-vous fait ! dit à Gohier madame Bonaparte. Sieyès est l'homme que Bonaparte déteste le plus. C'est sa bête noire ! ». En effet, Bonaparte ne lui dit pas un mot, il affecta même de ne pas le regarder. 


Sieyès, en se levant de table, sortit furieux. « Avez-vous remarqué, dit-il à Gohier, la conduite de ce petit insolent envers le membre d'une autorité qui aurait dû le faire fusiller ? ». En effet, Sieyès et Bonaparte qui, quelques jours plus tard, devaient être complices d'une conspiration si importante, étaient encore ennemis déclarés ». 


Lectrice


L’histoire balbutie en effet, à ce moment-là. Bonaparte imagine dans un premier temps de faire alliance avec Gohier et Moulins, en se faisant nommer directeur à la place de… Sieyès !


« Bonaparte, voyant que ce directeur (il s’agit de Sieyès), suspect à tous les partis, avait armé contre lui toutes les haines, forma le projet d'en débarrasser le directoire et de se faire nommer à sa place. Il pressentit à cet égard Gohier. Celui-ci lui opposa péremptoirement l'article de la constitution qui exigeait impérieusement l'âge de quarante ans pour entrer au directoire. Le directeur Moulins, qui ne voyait que par les yeux de Gohier, fit la même réponse. Alors Bonaparte résolut d'accomplir sans eux ce qu'il avait d'abord songé à faire avec leur concours ».


Président


C’est alors qu’il se résoud à faire une alliance contre nature avec Sieyès… 


« Ainsi, le personnage que Bonaparte avait le plus d'intérêt à gagner était celui pour lequel il avait le plus d'éloignement. Mais leurs intérêts étaient tellement identiques, qu'ils allaient être, malgré eux-mêmes, poussés l'un vers l'autre par leurs propres partisans ».


Lecteur


« Rien ne rapproche en effet les deux hommes. Rien, si ce n’est l’intérêt : Fouché et Talleyrand se chargent de les mettre en présence. Après des coquetteries de convenance, la première entrevue a lieu le 2 Brumaire (24 octobre). Sieyès expose son plan à Bonaparte : user le moins possible de la force, neutraliser le Directoire et faire voter par le Conseil des Cinq-Cents une nouvelle constitution ».

Lectrice


« Le général, d’accord sur le principe, s’assure de l’appui de militaires : Moreau et Lefèbvre. Bernadotte est plus difficile à convaincre. Il sollicite le soutien de financiers : Perrégaux, Ouvrard, enfin, de la complicité d’hommes de l’Institut, Cabanis, Laplace… Bonaparte joue serré : nul ne connaît son parti ».

Lecteur


« Afin d’isoler le Corps législatif, la majorité des députés (on a omis les plus dangereux) sont convoqués le 18 Brumaire pour une session extraordinaire. Sous prétexte de « menace de complot » (sic), on vote le transfert des deux Chambres à Saint-Cloud et Bonaparte, nommé commandant des troupes de Paris, prête serment. 


Lectrice


Le plan, en effet, est le suivant :


« Il fut arrêté qu'on suspendrait les conseils pour trois mois, qu'on substituerait aux cinq directeurs trois consuls provisoires qui, pendant ces trois mois, auraient une espèce de dictature et seraient chargés de faire une constitution. Bonaparte, Sièyes et Roger-Ducos, devaient être les trois consuls ». 


Lecteur


« Il s'agissait ensuite de trouver les moyens d'exécution. Sièyes avait la majorité assurée dans les anciens. Comme on parlait tous les jours de projets incendiaires, formés par les jacobins, on imagina de supposer de leur part un projet d'attentat contre la représentation nationale. La commission des inspecteurs des anciens, toute à la disposition de Sièyes, devait proposer de transférer le corps législatif à Saint-Cloud. La constitution donnait, en effet, ce droit au conseil des anciens ». 


Lectrice


« Ce conseil devait à cette mesure en ajouter une autre, qui n'était pas autorisée par la constitution, c'était de confier le soin de protéger la translation à un général de son choix, c'est-à-dire à Bonaparte. Les anciens devaient lui déférer en même temps le commandement de la 17e division militaire et de toutes les troupes cantonnées dans Paris. Bonaparte, avec ces forces, devait conduire le corps législatif à Saint-Cloud ». 


Lecteur


« Là, on espérait devenir maître des Cinq-Cents et leur arracher le décret d'un consulat provisoire. Sièyes et Roger-Ducos devaient donner ce jour même leur démission de directeurs. On se proposait d'emporter celle de Barras, Gohier ou Moulins. Alors le directoire était désorganisé par la dissolution de la majorité. On allait dire aux cinq-cents qu'il n'y avait plus de gouvernement, et on les obligeait à nommer les trois consuls ». 


Lectrice


« Ce plan était parfaitement conçu, car il faut toujours, quand on veut faire une révolution, déguiser l'illégal autant qu'on le peut, se servir des termes d'une constitution pour la détruire, et des membres d'un gouvernement pour le renverser ». 


Président


Il est temps, maintenant de revenir à Gohier. Que fait-il pendant ce temps ?


Lectrice


Eh bien, pendant ce temps, Gohier... préside… Je cite la biographie Michaud.


« Le moment vint (…) où Gohier eut à son tour la présidence du directoire et les sceaux de l'État (1er vendémiaire an 8). Il faut voir comme dans ses Mémoires, il se pavane dans sa petite cour ; avec quelle complaisance il remémore les moindres détails de la fête de l'anniversaire de la république, célébrée sous sa présidence. Un autel avait été élevé à la Concorde au milieu du Champ de Mars, avec cette inscription : Paix à l'homme juste, à l'observateur fidèle des lois. C'est à propos de Gohier que Bonaparte à Ste-Hélène a dit : « Cela formait cinq petites cours bourgeoises, placées à côté l'une de l'autre et agitées par les passions des femmes, des enfants et des valets ».


Lecteur


« Voyant que Bonaparte ne se rendait point aux invitations individuelles des directeurs, qui l'engageaient à se mettre à la tête d'une des armées de l'extérieur, Gohier pensa qu'il était urgent de lui adresser officiellement ces invitations, et Bonaparte fut mandé au directoire. À peine introduit, sans attendre qu'on lui adresse la parole, il se plaint brusquement de ce qu'on l'avait accusé dans le sein du directoire d'avoir assez bien fait ses affaires en Italie pour n'avoir pas besoin d'y retourner. Ce propos était de Barras, et tout porte à croire que Sieyès l'avait révélé au mépris du secret des délibérations ». 


Lectrice


À cette incartade du général, Gohier répondit assez vertement : 


« Personne ici n'incrimine votre conduite en Italie. Mais je dois faire observer que, commandant au nom de la république et pour la république, vous ne pouviez conquérir qu'en son nom et que pour elle ; que les effets précieux renfermés dans les caissons du général en chef ne lui appartiennent pas plus que la poule dans le sac du malheureux soldat qu'il fait fusiller. Si vous aviez réellement fait fortune en Italie, ce ne pourrait être qu'aux dépens de la république ».


Président


« Ma prétendue fortune, répliqua Bonaparte, est une fable que ne peuvent croire ceux mêmes qui l'ont inventée ».


Lecteur


« Le directoire, répondit Gohier, est bien persuadé que les lauriers dont vous vous êtes couvert sont les plus précieux trésors que vous avez rapportés d'Italie. Et c'est pour vous offrir de nouvelles occasions de gloire qu'il a désiré vous entretenir. Un général tel que vous ne peut rester inactif quand de toutes parts les armées de la république combattent et triomphent. Votre personne plus longtemps à Paris serait tout à la fois un sujet d'inquiétude et de mécontentement pour les amis de la république, qui ne se sont réjouis de votre retour que dans l'espoir de vous revoir à la tête de ses défenseurs... Le directoire vous laisse le choix de l'armée dont il a arrêté de vous donner le commandement ». 


Lectrice.


« Bonaparte répondit froidement à ces instances, demanda quelque temps pour rétablir sa santé, et se retira pour ne plus reparaître aux séances du directoire. On sent tout l'embarras de ce gouvernement, qui avait la conscience de sa faiblesse. Car tous ces beaux discours dont se targue Gohier, et qu'il rapporte avec complaisance dans ses mémoires, n'étaient en définitive que d'imprudentes tracasseries, qui engagaient Bonaparte à ne plus rien ménager, puisqu'elles ne pouvaient être suivies d'aucune mesure coercitive. Dès ce moment la conspiration marcha à grands pas, au directoire, chez Sieyès, dans les deux conseils, et chez Fouché, ministre de la police. Plus les fils du complot s'étendaient, plus on prenait de précautions pour les dérober aux regards d'ailleurs si peu clairvoyants de Gohier et de son acolyte Moulins ».


Président


Gohier, en sa qualité de président, convoque alors tous les membres du directoire. Mais Sieyès et Roger-Ducos se sont rendus à la commission des inspecteurs du conseil des anciens, qui est le foyer de la conspiration. Barras demeure confiné chez lui. Gohier et Moulins, seuls dans la salle des séances du directoire, attendent vainement le troisième collègue sans la présence duquel ils ne peuvent délibérer. Cornet, président de la commission engage le directoire à venir délibérer avec elle sur les mesures de sûreté dont elle s'occupe. Gohier répond que, suivant la constitution (art. 103), aucun des membres des deux conseils ne peut délibérer à Paris, puisque le lieu des séances a été transporté à Saint-Cloud. Il invite, à l’inverse, la commission à se rendre dans la salle de ses séances.


Lecteur


« Gohier commence enfin à se rendre compte qu’il est lâché de toutes parts. Il ordonne au général Lefebvre, qui commande la dix-septième division, de venir rendre compte au directoire des mesures qu'il a dû prendre dans ces moments de crise pour assurer la tranquillité de Paris. Lefebvre répond que le décret des anciens ayant été notifié, il a donné sa démission. 
Ainsi abandonnés par les autorités, paralysés par la constitution, qui leur interdit de délibérer à deux, Gohier et Moulins sont dans l'impuissance de se défendre. Bientôt instruits de la défection de Barras, ils se décident à se rendre aux Tuileries. 


« Les deux membres qui nous ont abandonnés, dit Gohier à son collègue, seraient capables de nous compromettre : hâtons-nous d'aller à la poursuite des deux déserteurs, mais la constitution à la main. Portons-leur la promulgation que nous ne pouvons, aux termes de la constitution, nous dispenser de publier ».

Président


Arrivés aux Tuileries, ils apprennent qu'on ne les a pas attendus pour cette promulgation. Bonaparte survient : une discussion s'engage entre le général et les deux directeurs. Enfin, Bonaparte ose dire : « Il n'y a plus de directoire ». 


Lecteur


« Il n'y a plus de directoire ? reprend Gohier... Vous vous trompez, général, et vous savez que c'est chez son président que vous avez pris l'engagement de dîner aujourd'hui. Serait-ce pour mieux cacher  des projets hostiles que vous avez accepté cette invitation, dont vous avez vous-même fixé le jour ? »


Lectrice


L'altercation continua avec Gohier. Bonaparte lui dit en finissant :

« La république est en péril. Il faut la sauver... je le veux. Sieyès et Ducos ont donné leur démission. Barras vient de donner la sienne. Vous êtes deux, isolés, impuissants, vous ne pouvez rien. Je vous engage à ne pas résister ».

Gohier et Moulins répondirent qu'ils ne déserteraient pas leur poste. Ils retournèrent au Luxembourg, où ils furent dès ce moment consignés, séparés l'un de l'autre, et privés de toute communication par les ordres de Bonaparte transmis à Moreau. Barras venait de partir pour sa terre de GrosBois, escorté par un détachement de dragons. Il n'y avait donc plus de pouvoir exécutif ! Bonaparte avait seul la force dans ses mains ».


Président


La suite est connue. Nous renvoyons le jury au récit des péripéties qui ont émaillé le coup d’état du 18 brumaire. Cette opération complexe a failli à plusieurs reprises tourner court et n’a pu réussir que grâce à l’intervention des troupes fidèles à Bonaparte. 
Gohier est libéré le lendemain. Il n’est plus qu’un simple citoyen. Tout danger n’est pas écarté pour lui. Il est prévenu que Sieyès insiste pour le faire comprendre dans la liste des déportés, et que la police de Fouché surveille toutes ses démarches. Voulant se soustraire à cette inspection inquisitoriale, il se retire d’abord à Antony, chez un ami, jusqu'au moment où il fera l'acquisition de la maison qu'il habitera par la suite à Eaubonne, au Petit-Château, à deux pas d’ici.
Il nous faut maintenant nous prononcer sur le comportement de Gohier en tant que chef d’Etat. Madame, Monsieur, nous vous écoutons.


Lectrice


Je commencerai par vous livrer le jugement de l’auteur de la biographie universelle des frères Michaud (1838) :


« Dans les circonstances critiques où se trouvait la république, il était difficile de rencontrer un sujet plus complètement étranger que Gohier à la science de l'homme d'État. Tout annonçait la chute prochaine du directoire. Tous la prévoyaient, beaucoup la désiraient, et personne ne paraissait disposé à soutenir ce pouvoir chancelant ».


Lecteur


Cette remarque vaut pour une grande majorité du personnel politique de cette époque et vise le directoire en général qui, effectivement, était mal en point. Dans cette même biographie Michaud, nous trouvons les déclarations suivantes :


« Gohier eut une grande part à la mesure prise par les conseils et le directoire, pour suppléer à l'épuisement des finances. Ce fut chez lui que se tint la première assemblée des banquiers, convoquée pour assurer l'exécution d'un emprunt, qui ne fut peut-être pas aussi impopulaire que l'ont prétendu les apologistes du 18 brumaire. Sous la protection de ce directeur une société toute républicaine, qui se réunissait alors rue du Bac, reprenait force et confiance ».


Même si certains étaient choqués que des personnalités militaires comme le général Marbot, commandant de la 17ème division, et Bemadotte, ministre de la guerre, en fassent partie, Gohier déclarait : « C'est en y introduisant des têtes froides qu'on neutraliserait plus facilement quelques têtes chaudes qui s'y trouvent ».


Ce qui prouve son esprit de sagesse !


Lectrice


Cet esprit de sagesse n’est-il pas la face cachée de son impuissance politique ? Que dit la suite du texte ?


« Malgré ce langage d'utopiste, Gohier ne put empêcher la destitution de Marbot par la majorité du directoire, la fermeture de la société des jacobins, et la suspension des séances de la réunion populaire de la rue du Bac ».


Lecteur


Oui, ce sont là les limites de la présidence collégiale et du fait majoritaire. On peut au moins saluer la digne posture qu’il manifeste dans ces circonstances :


« Dans cette occasion, il répéta à ses collègues la profession de foi que, dès les premiers jours de la révolution, il avait adressée aux nobles bretons qui se plaignaient de la licence des écrits publiés contre leurs privilèges : 


« Qu'on m'apporte le libelle dans lequel je suis le plus indignement traité. Et, au bas de l'outrageant écrit, je me féliciterai de ce que la presse n'est plus employée seulement à nous transmettre des idées servilement convenues et arrêtées entre un homme de la police et le malheureux soumis à sa férule ; de ce que la voix de l'humanité et de la philosophie pourra librement se faire entendre ; de ce que le génie enfin n'aura d'autre censeur que la raison ». 


Président


Nous n’avons pas le temps d’étudier sur ce qu’a entrepris le Directoire durant la courte période où Gohier a siégé. Venons-en au coup d’Etat du 18 brumaire. Le Directoire a été balayé par les assauts conjugués de Sieyès et de Bonaparte. Qu’aurait pu faire Gohier pour prévenir ce complot ?


Lectrice


La biographie Michaud est sévère à cet égard :


« Quoiqu'il eût démêlé les intentions perfides de Sieyès pour détruire la constitution, il ne put ou n'osa point s'opposer à la marche tortueuse de ce prêtre ambitieux et cupide. Il avait même la bonhomie de vouloir le convertir. Lorsque, le 27 fructidor an 7, le député Jourdan monta à la tribune pour proposer de déclarer la patrie en danger, Sieyès sonda son collègue Gohier au sujet d'une mesure tendant à déporter la majorité du conseil des cinq cents. 
Gohier, au lieu de dénoncer les ténébreux desseins de Sieyès, s'évertua à le persuader « de se rallier franchement à ces républicains dont l'exaltation vous effraye, lui disait-il, et qu'on peut calmer plus facilement que vous ne l'imaginez ».

Lecteur


Ecoutez cependant ce qu’il ajoute :

« Un coup d'État appelle infailliblement un coup d'État. Après avoir déporté les représentants du peuple, on attente à la liberté des élections pour n'avoir pas de députés qu'il faille déporter encore ; et en marchant ainsi de coup d'État en coup d'État, on parvient à déconsidérer le gouvernement... Laissons tous ces moyens que la tyrannie seule peut employer. Sans les craindre, poursuivons les factions, mais que le glaive de la justice seul en fasse raison ». 


Lectrice


Je ne nie pas que ce discours soit rempli de raison et je salue avec vous Gohier sur ce point. Mais je partage le jugement du narrateur sur sa réaction en tant que chef d’Etat :


« Si dans ces circonstances, au lieu de garder un silence pusillanime, Gohier eût dénoncé les manœuvres secrètes de Sieyès, les choses eussent pris sans doute une tournure différente. L'agent le plus actif du 18 brumaire eût été écarté, et Bonaparte, trouvant à la place de Sieyès un directeur franchement attaché à la constitution, n'eût pas osé poursuivre ses projets ».


Lecteur


C’est toujours facile, après coup, de refaire l’histoire. Gohier est légaliste. Il croit aux vertus du droit et de la justice. Tant que Sieyès ne passe pas aux actes, il ne peut rien contre lui. Rappelons qu’à ce moment, son collègue est président du Directoire.


Lectrice


Je me permets de rajouter un autre fait. Gohier lui-même raconte dans ses Mémoires que, prêt à partir pour l'Italie, le général Joubert est venu lui ouvrir son coeur sur les périls qui menacent la république.

« C'eût été naturellement, dit-il à Gohier, au président du directoire seul (il s’agit de Sieyès à ce moment-là) que ces observations auraient dû être présentées. Mais à la manière dont votre collègue Sieyès s'est exprimé avec moi sur notre constitution, j'ai vu qu'il n'était pas fait pour m'entendre...

Cependant, ajoutait Joubert, il reste encore assez de ressources pour sauver la république si l'énergie républicaine, au lieu d'être comprimée, se trouve soutenue par ceux à qui le 30 prairial a remis les rênes du gouvernement ».


Je vous signale qu’à ce moment-là, Joubert est un de ces généraux auxquels Sieyès songe pour accomplir son coup d’Etat !

Président


Rappelons que Joubert mourra quelques semaines plus tard, le 15 août 1799, à la bataille de Novi. Il ne sera donc plus disponible pour quelque opération politique que ce soit. Revenons à Gohier qui, entre temps, est devenu président du Directoire. Comment réagit-il au moment où se trame le complot contre la République. Il doit bien se douter de quelque chose ?


Lecteur

Il faut dire que la conspiration est bien préparée, comme une opération de commando.


Président


Permettez-moi de vous poser la question bien connue : « Et que fait la police ? »


Lecteur


C’est bien là le problème : le ministre de la police n’est autre que Joseph Fouché, qui est dans le coup du complot ! Il se garde bien de prévenir Gohier et Moulins de quoi que ce soit. Au contraire, il les endort par des déclarations rassurantes. Lors du coup d’Etat, c’est lui qui fait fermer les barrières de Paris pour empêcher le peuple parisien de se rendre à Saint-Cloud. Il recevra sa récompense en restant ministre de la police durant le consulat. Vous voyez bien que Gohier et Moulins sont complètement isolés.


Lectrice


Mais pour être dupes à ce point, il faut une bonne dose d’inconscience. Je cite encore la biographie Michaud :


« Cependant, tandis qu'il préparait avec ce directeur le 18 brumaire, Bonaparte ne cessait de voir Gohier et Moulins, qu'il amusait par des caresses et de fausses protestations républicaines. Et Gohier, toujours dupe de ses préoccupations, se mettait à régenter Bonaparte contre l'esprit militaire, comme il avait voulu endoctriner Sieyès contre les réactions. 
Un jour qu'il l'avait fatigué plus que de coutume par ses patriotiques déclamations, Bonaparte dit à Monge avec humeur : « Je croyais Gohier plus homme d'État ».

Président


Nous en arrivons donc au jour du 18 brumaire, que peut faire Gohier ?


Lecteur


Je rappelle que Gohier, lâché par ses collègues, par la police, par le général commandant la place de Paris, ne peut plus rien faire, tout président qu’il est. Permettez-moi de vous livrer la célèbre interpellation : Que voulez-vous qu’il fit contre trois ?


Lectrice


Je vous réponds, toujours en citant Corneille : « Qu'il mourût. Ou qu'un beau désespoir alors le secourût ».


Président


Du calme, chers amis, on ne joue pas ici Horace. Soyez plus clairs.


Lectrice


Je m’explique. Je ne vois pas en effet Gohier offrir le sacrifice de sa vie, mais regardez la conduite de Moulins, son collègue, qui - il est vrai - est militaire de carrière : il propose de s’emparer de Bonaparte et de le faire fusiller !


Lecteur


Mais vous savez comment cela finit : Moulins rentre au palais directorial et se contente de rédiger une adresse aux deux conseils, réclamant la concertation, invoquant le courage des représentants pour le maintien de la constitution jurée, et promettant de se rendre le lendemain à Saint-Cloud. Mais dans l’intervalle, Bonaparte le place, avec Gohier, au Palais du Luxembourg sous bonne garde, celle du général Moreau.


Lectrice


Lui, au moins, réussit le surlendemain à se soustraire à la surveillance de Moreau et à s’échapper. Ce sera la fin de sa carrière politique.


Président


Le plus pitoyable dans l’histoire est que Sieyès lui-même est le dindon de la farce, car il a joué la scène de l’arroseur arrosé.


Lecteur


Oui, il accomplit la prédiction de Larevellière qui a annoncé que tout le monde serait dupé par Bonaparte. Sieyès pensait, grâce à un coup d’état, s’emparer du pouvoir en s’appuyant sur une épée. L’épée en question se sert d’abord de lui, puis, arrivée à ses fins, se débarrasse de son commanditaire.


Président


Et comment ?


Lecteur


À la manière de Bonaparte : par le haut, en le couvrant d’honneurs. Dans un premier temps, Sieyès est nommé consul provisoire, en compagnie de Bonaparte et de Royer-Ducos. Un mois plus tard, le pouvoir est définitivement attribué à trois consuls. Les deux premiers sont nommés pour dix ans, le 3ème pour cinq ans seulement. Bonaparte devient Premier Consul, Cambacérès et Lebrun sont respectivement 2ème et 3ème Consuls. Sieyès est éliminé, mais Bonaparte l’envoie au Sénat le 22 frimaire an VIII, et ajoute à cette dignité le magnifique domaine de Crosne (Seine-et-Oise). Il le couvrira d’autres honneurs : président du Sénat, membre de la Légion d'honneur, grand-officier, puis grand-croix. Sieyès votera la déchéance de l'empereur le 2 avril 1814, ce qui n’empêchera pas Napoléon, aux Cent Jours, de le faire entrer à la Chambre des pairs (2 juin 1815).


Président


Le temps est venu, avant que le jury ne se prononce, de donner la parole à l’accusation et à la défense de Gohier. Nous vous écoutons.


Lectrice


Je serai rapide, car j’ai déjà eu l’occasion de montrer à quel point Gohier est inconscient et imprévoyant en tant qu’homme de gouvernement. Je ne nie pas ses qualités humaines, son sens du devoir, sa probité, etc. Comme Larevellière, c’est avant tout un juriste rigoureux. Mais pendant cette période troublée, il faut une poigne solide, qui tienne l’ensemble des pouvoirs, le législatif autant que l’exécutif, l’armée autant que les médias. Or Gohier ne tient rien de tout cela, même pas le directoire, car s’il est sûr de l’appui de Moulins, il ne parvient pas à s’assurer celui de Barras, qui est pourtant celui qui l’a poussé au directoire. Barras, on le sait, est un homme corrompu, donc facile à vendre. Il est certes à l’honneur de Gohier de ne pas avoir cherché à l’acheter, mais cela prouve que dans ce régime invraisemblable, les hommes de loi… ne faisaient pas la loi !


Président


Vous en concluez ?


Lectrice


J’en conclue, encore plus que pour Larevellière, que les jurisconsultes n’avaient pas leur place au Directoire. Je reprends mon argument d’erreur de casting.


Président


Pourquoi dites-vous : « encore plus que pour Larevellière » ?


Lectrice


J’ai laissé échapper cette phrase. J’aurais du dire autant, mais Larevellière a eu le courage jusqu’au bout de dire non à Bonaparte puis à Napoléon, en refusant toutes les propositions venant du pouvoir. Gohier, quant à lui, a accepté d’être consul à Amsterdam, et plus tard Consul général aux Etats-Unis, même s’il n’a pu prendre ce poste pour des raisons de santé.


Président


Merci. Que dit la défense ?


Lecteur


Je ferai court, car je sais que vous allez faire venir un grand témoin. L’objet de ce jury, je le rappelle, n’est pas de savoir si Gohier - comme pour Larevellière - a été un des plus grands hommes d’Etat de tous les temps, mais s’il a été à la hauteur de sa fonction. L’un comme l’autre ont été prisonniers d’un système intenable, à la merci d’un tirage au sort, d’une présidence tournante, sans grands moyens financiers, etc. Gohier a été le dernier à monter sur un navire qu’on savait en perdition. C’est déjà courageux. Il est resté jusqu’au bout à la tête de son navire. L’équipage entier s’est mutiné. Il a été trahi par tous, retenu prisonnier. Tout le monde a retenu son sens de l’honneur. Que voulez-vous de plus ? Il a accepté par la suite des charges consulaires ? Soit : il fallait bien vivre. Mais il n’a pas été, comme Sieyès ou Barras, couvert d’honneurs. Il a représenté dignement son pays et a joui, dans notre Vallée d’une retraite modeste. Il a habité certes, un château, mais c’était un Petit-Château…


Président


Merci. Je vais maintenant appeler à la barre un grand témoin, même si je ne le ferai pas jurer de dire toute la vérité, car ce serait trop long, mais il l’a fait dans un livre, intitulé « Louis-Jérôme Gohier : l’homme qui a dit non à Bonaparte », qu’il a publié en 2009 avec Jacques Gohier. Concernant ce dernier, je dis tout de suite qu’il ne s’agit pas d’un descendant de Louis-Jérôme, qui n’a eu qu’une fille, mais d’un homonyme, auteur d’une quinzaine d’ouvrages et ancien président des Ecrivains de l’Ouest. J’invite donc maintenant Patrick Rose à nous rejoindre pour quelques minutes de témoignage dans le cadre de ce jury de l’Histoire. Après votre verdict, lors d’un débat avec la salle, il répondra à vos questions.
 

(Intervention de Patrick Rose à venir)

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Textes réunis et mis en scène par Hervé Collet.

Interprètes :

Président : Hervé Collet  Lecteur : Claude Lesko  Lectrice : Juliette Degenne

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Le public, considéré comme jury, a émis le vote suivant (71 votants) :


Larevellière a été à la hauteur de sa fonction : 44

Larevellière n’a pas été à la hauteur de sa fonction : 25

Nuls : 2


Gohier a été à la hauteur de sa fonction : 31

Gohier n’a pas été à la hauteur de sa fonction : 39

Nuls : 1