JURY DE L’HISTOIRE VALMORENCÉENNE

Textes lus le lundi 17 mai 2010 au théâtre Jean Marais, Forum de Saint-Gratien,

sur le thème :

« La reine Hortense et la princesse Mathilde

ont-elles été conspiratrices ? »


NB. Les « jurys de l’histoire valmorencéenne » consistent à évoquer, grâce à des textes authentiques lus par des comédiens professionnels, des situations vécues par des personnages célèbres de la Vallée de Montmorency, qui posent question et sur lesquelles le public, considéré comme un « jury » est appelé à donner son avis en fin de « session ».

 

TEXTES DOCUMENTAIRES INTRODUCTIFS

Le départ et le retour de Napoléon 1er (1814-1815)

Après l’abdication de Napoléon, le traité de Fontainebleau du 11 avril 1814 stipule que ce dernier garde son titre d'Empereur, reçoit en pleine souveraineté l'île d'Elbe ainsi qu'une rente de 2 millions de francs du gouvernement français. Marie-Louise devient duchesse de Parme, Plaisance et de Guastalla, finalement voisine de l'île d'Elbe. Le 20 avril ont lieu les Adieux de Fontainebleau. Napoléon embarque à Saint-Raphaël et arrive à Portoferraio le 3 mai, y débarquant le 4. Ce même jour, Louis XVIII de France fait une entrée "triomphale" à Paris.

Mais le traité de Fontainebleau n'est pas respecté, la rente n'est pas payée et Napoléon apprend que, au Congrès de Vienne, il est fortement question de l'exiler aux Açores ou sur l'Île Sainte-Hélène. D'autre part, son favori Cipriani, envoyé en Autriche fin 1814, lui apprend la trahison et l'infidélité de son épouse Marie-Louise. Il comprend aussitôt qu'il ne reverra plus sa femme et surtout son fils, l'Aiglon, retenu à Vienne, qui bientôt deviendra Franz, prince autrichien. Pour Napoléon, le départ est inéluctable :  il joue son va-tout pour reprendre le pouvoir.

Le 26 février 1815, il quitte l'île d'Elbe. Le 1er mars, le débarquement, prévu à Saint-Raphaël, se fera à Vallauris. Napoléon, qui a habité le Château Salé à Antibes en 1794, connaît très bien la région. C'est en plein jour, au vu et au su de tous, que l'opération se déroule, devant les douaniers surpris. Un premier bivouac est installé sur le rivage de ce qui est désormais Golfe-Juan. « L'invasion du pays par un seul homme » commence.

Napoléon a prévenu le général Cambronne qui commande l'avant-garde de ne tirer aucun coup de fusil. La surprise et la rapidité sont les moyens essentiels de la réussite de cette opération. Le 7 mars, le colonel Labédoyère lui amène le 7e régiment d'infanterie de ligne, et le soir du même jour, il fait son entrée à Grenoble. Le 10 mars, à sept heures du soir, il fait son entrée dans Lyon, amenant avec lui 8 000 hommes de troupes de ligne et 30 canons. Le 19 mars à minuit, le roi quitte le Palais des Tuileries, et le 20, à neuf heures du soir, Napoléon prend possession de ce palais. Le départ de Louis XVIII est si précipité qu'il n’a pas le temps d'emporter ses papiers personnels.

 

Hortense, reine de Hollande, puis duchesse de Saint-Leu

Hortense Eugénie Cécile de Beauharnais naît le 10 avril 1783 à Paris. Elle est fille de Marie-Josèphe Tascher de La Pagerie, dite Joséphine, et de son premier mari le vicomte Alexandre de Beauharnais. Elle a pour beau-père Napoléon Bonaparte quand celui-ci épouse sa mère en 1796, après la mort sur l'échafaud du vicomte en 1794. Joséphine fait marier Hortense, le 4 janvier 1802 à Louis Bonaparte (1778-1846), l'un des frères cadets du Premier Consul. En 1804, Louis et Hortense font l'acquisition des deux châteaux de Saint-Leu, dont ils ne conserveront, en l’embellissant, que celui “du Bas”. Louis étant nommé par Napoléon roi de Hollande en 1806, Hortense devient souveraine (d'où son nom de reine Hortense, titre qu’elle quittera lors de l’abdication de son mari en 1810). Le mariage se révèle désastreux : Hortense obtient la séparation de corps, mais ne peut divorcer, car Napoléon a interdit le divorce aux membres de la famille impériale. Après la chute de l’Empereur, Hortense reste en France. Par l’entremise du tsar Alexandre, elle reçoit de Louis XVIII le titre de duchesse de Saint-Leu. Après les Cent-Jours, en juin 1815, elle est obligée de s’exiler. Au terme de quelques pérégrinations, elle s’installe au château d'Arenenberg, en Suisse, où elle meurt le 5 octobre 1837.

 

Regnault de Saint-Jean d’Angély, académicien et proche collaborateur de Napoléon 1er

Michel, Louis, Etienne Regnault de Saint-Jean d’Angély, naît à Saint-Fargeau (Yonne) le 3 novembre 1760 sous le patronyme de Regnaud et meurt à Paris le 11 mars 1819.Sous la Révolution, élu député du Tiers État de la sénéchaussée de Saint-Jean d’Angély, il siège aux États-Généraux dans le groupe des « conciliateurs », qui s'efforcent d'accorder les idées nouvelles avec celles de la monarchie. C'est alors qu'il ajoute Saint-Jean d'Angély à son nom pour se démarquer de plusieurs homonymes, dont un procureur au Parlement de Paris. Devenu conseiller d’État, section de l'Intérieur, après le coup d’État du 18 Brumaire an VIII (9 novembre 1799), dont il contribue au succès, il tient un rôle d'éminence grise ou de conseiller occulte : Napoléon reconnaît ses hautes qualités de juriste, sa culture politique et historique ainsi que sa facilité à rédiger des discours.

Sous le Consulat et l'Empire, le Premier consul le récompense en le nommant conseiller d’État en 1799 et président de la section de l’Intérieur en 1802. Il est nommé procureur général de la Haute Cour en 1807. Il s'occupe durant toute la période napoléonienne des relations du gouvernement avec le Sénat et se charge des affaires privées de la famille impériale : il est un des artisans du divorce avec Joséphine. En échange de ses services, Napoléon assure sa fortune, le nomme Grand Aigle de la Légion d’Honneur et le fait comte d'Empire (en 1808). Regnault s’installe à Eaubonne, de 1800 à 1806, dans l’ancien château de Saint-Lambert, puis à Saint-Leu, au château de la Chaumette (aujourd’hui Le Rosaire), jusqu’en 1815. Ayant accepté un portefeuille de ministre pendant les Cent-Jours, il est proscrit au retour des Bourbons et, frappé d'exil, il vit un an aux États-Unis, puis en Hollande et en Belgique. Gracié par l'ordonnance générale de 1819, il meurt la nuit même de son retour à Paris, le 11 mars.

 

Lord Kinnaird, gentleman anglais passionné de la France

Charles, 8e Lord Kinnaird, appelé souvent Kinnaire en France (1780-1826), est un noble écossais, amateur de goût raffiné, qui a su réunir de nombreuses œuvres d’art dans son imposante galerie de Rossie Priory.

Né le 8 avril 1780, il suit des études universitaires à Edinburgh, Cambridge et Glasgow. Aux élections de 1802, il est élu député de Leominster et se distingue au Parlement (« House of Commons ») par son opposition à l’administration de l’époque. Il se trouve à Venise quand il apprend son admission au titre de Lord, suite au décès de son père. Il siège l’année suivante à la chambre des Lords, parmi les seize pairs représentant l’Ecosse. Il épouse Lady Olivia Letitia Catherine Fitzgerald (9 septembre 1787 - 28 février 1858), la plus jeune fille du 2e duc de Leinster, qui lui donne trois fils et quatre filles. Durant le premier Empire, séduit par le modèle politique français incarné par Napoléon 1er, il réside très souvent à Paris, où il côtoie notamment la reine Hortense. Il loue en juin 1815, quelques jours avant la fin des Cent-Jours, la propriété Braccini à Andilly, qu’il quitte rapidement au moment de l’arrivée des Alliés.

 

Le coup d’État du 2 décembre 1851

Le 10 décembre 1848, le suffrage universel fait de Louis-Napoléon, troisième fils de l’ex reine Hortense, duchesse de Saint-Leu, le premier président de la République française. Fort de sa popularité, il se verrait bien à la tête du pays pour de longues années. Or la Constitution de la IIème République interdit au président en exercice de solliciter un deuxième mandat. Le 19 juillet 1851, l'Assemblée nationale rejette un projet de révision autorisant une nouvelle candidature. Empêché de se représenter aux élections prévues en mars 1852, Louis-Napoléon Bonaparte ne voit d'autre solution que de commettre un coup d'État pour prolonger son mandat. Il s'y prépare avec le concours de ses fidèles amis et surtout de son demi-frère, l'habile duc de Morny, fils naturel d’Hortense et petit-fils de Talleyrand. Malgré le secret, son projet, baptisé du nom de code « Rubicon » (du nom du cours d'eau à partir duquel César partit à la conquête du pouvoir suprême), est de notoriété publique !

Dans la nuit du 1er au 2 décembre, les comploteurs réunis au palais de l'Élysée donnent le signal du coup d'État. Les ouvriers de l'Imprimerie nationale composent deux affiches sous la surveillance de la police. Au petit matin, les Parisiens découvrent sur les murs ces textes qui annoncent la dissolution de l'Assemblée, « foyer de complots », le rétablissement du suffrage universel, l'état d'urgence et la mise en place prochaine de nouvelles institutions. Si le peuple de Paris réagit relativement peu pour défendre une assemblée conservatrice qui l'a dépouillée d’une partie de ses droits politiques, ce n'est pas le cas dans les zones rurales de près d'une trentaine de départements où les républicains prennent les armes et marchent sur les chefs-lieux.

La résistance menée à Paris ou en province par les républicains et par des membres du parti de l'ordre non ralliés est écrasée par l’Armée en quelques jours. On compte plusieurs centaines de tués à Paris, et un nombre indéterminé en province. Près de 27 000 personnes sont inculpées et 21 000 condamnations sont prononcées, notamment à la déportation. Dès le 20 décembre 1851, Louis-Napoléon rétablit le suffrage universel masculin et convoque les Français par un plébiscite le 20-21 décembre, afin de faire approuver son action et les réformes annoncées. La population approuve massivement le coup d'État et confère à Louis-Napoléon le pouvoir de rédiger et promulguer une nouvelle Constitution. Un an plus tard, le 2 décembre 1852, suite à un autre plébiscite, le Second Empire est établi : Louis-Napoléon Bonaparte devient « Napoléon III, empereur des Français ».

 

La princesse Mathilde

Mathilde - Laetitia - Wilhelmine Bonaparte, fille de Jérôme Bonaparte et de Catherine de Wurtemberg, et par conséquent nièce par alliance d’Hortense de Beauharnais et cousine du futur Napoléon III, naît à Trieste, le 27 mai 1820. Elle n'a que trois ans lorsque ses parents l'emmènent à Rome, où ils vont se fixer. En 1831, elle suit ses parents à Florence, où elle reste jusqu'à la mort de sa mère (1835), puis on l'envoie à la cour de Wurtemberg. La jeune princesse de Montfort (tel est le titre qu'elle porte, du nom porté par son père depuis la fin de l'Empire), retourne ensuite à Florence, et s'y occupe surtout à étudier et à copier les chefs-d'œuvre de la peinture qu'on y admire en si grand nombre. Son mariage prévu avec Louis-Napoléon, son cousin germain, ne se fait pas, en raison de la situation politique  : ils n'en conserveront pas moins l'un pour l'autre une affection inaltérable. La princesse Mathilde est mariée, le 1er novembre 1840, au comte russe Anatole Demidoff, qui vit habituellement en Italie. L'empereur Nicolas, charmé par les bonnes grâces de la jeune princesse, qui est fille de sa cousine germaine, l'entoure d'une protection toute particulière. En 1845, les deux époux consentent mutuellement à terminer, par une séparation de corps et de biens, leur union, qui est restée stérile. Mais c’est à Paris que se trouvent 1es amitiés, les idées et le monde, au milieu desquels la princesse Mathilde préfère vivre. Il lui a été permis d'y venir dès son mariage, et elle n'a pas tardé à occuper un rang élevé dans la société. Lorsque Louis-Napoléon est élu président de la République, en 1848, elle fait, avec une grâce parfaite, les honneurs du palais de la présidence. Depuis l'Empire, elle est au nombre des membres de la Famille impériale de France. Elle passe l'hiver à Paris, la belle saison à Saint-Gratien, auprès du lac d'Enghien, où elle s’est installée à partir de 1851 et les dernières semaines de l'automne en Italie, dans une terre qu'elle a achetée en 1861, sur les bords du lac Majeur. Après la mort de son premier mari et la chute de l'Empire en 1870, elle s'exile quelque temps en Belgique, puis revient en France. Elle se remarie en décembre 1873, à l'âge de 53 ans, avec le poète Claudius Popelin (1825-1892).

La princesse Mathilde meurt à Paris le 4 janvier 1904 et est inhumée selon ses souhaits dans l’église de Saint Gratien, village qu’elle a habité pendant plus de cinquante ans et dont elle a fait bénéficier les habitants de ses largesses.

 

L’EXAMEN DU DOSSIER

Lecteur

Mesdames et Messieurs, je sens que ce soir, nous allons nous coucher de bonne heure, tant il est évident qu’Hortense est conspiratrice. Il suffit de lire l’historien Van Scheelten, auteur des Mémoires sur la reine Hortense, duchesse de Saint-Leu.

Lectrice

N’allez pas si vite, mon cher ami, vous risquez d’avoir des surprises !

Lecteur

Eh bien, l’on verra. Je cite donc Van Scheelten :

« Napoléon ne revint pas en France sans prévenir personne. Dès le mois du juillet ou d'août 1814, il avait écrit à madame de Saint-Leu. Sa lettre lui était parvenue par son oncle Joseph, qui, habitant la Suisse, entretenait une correspondance active avec son beau-frère Murat : c'est lui qui servait d'intermédiaire avec l'île d'Elbe. Tout cela avait lieu le plus secrètement du monde. Mille moyens avaient été employés pour mettre Napoléon an courant de tout ce qui se passait à Paris. Des émissaires allaient de temps en temps lui porter des notes ou en échanger.

Un grand nombre de personnes, qui étaient attachées à l'Empereur et à sa famille, ou qui avaient exercé de hautes fonctions dans son gouvernement, étaient revenues à Paris. Et à Saint-Leu se réunissaient quelquefois les brillants débris de l'Empire : MM. de Bassano, de Caulincourt, Regnault de Saint-Jean-d'Angely, Réal, Bertier, Thibaudeau, Lavalette, madame Hamelin, quelques riches banquiers, le fournisseur Ouvrard ; des officiers-généraux, tels que Lefebvre-Desnouettes, Lallemand et Labedoyère, venaient y apporter des nouvelles. Ils se rappelaient entre eux les batailles, les fêtes somptueuses de l'Empire.

La Restauration, avec ses allures mesquines, marquées de deuil et de pleurs, tombait sous de spirituelles censures. D'abord on se borna à critiquer. C'est en général le mouvement des partis vaincus, après la première douleur et le premier étonnement de la défaite. Puis, on se ravisa, et, dès le mois de juillet, la société de la reine Hortense travailla, sinon encore à rappeler l'empire et ses fortunes, au moins à ramener un état de choses qui lui offrit une position moins effacée ».

Lectrice

Nous avons tous noté que l’auteur emploie l’expression « la société de la reine Hortense » et non la reine elle-même. Et puis, pour le moment, on a plutôt l’impression d’avoir affaire à un club d’anciens combattants.

Lecteur

J’ai commencé par vous citer un auteur plutôt favorable à Hortense. Allons donc plus loin : je vais appeler le témoignage de M. Jean Capefigue, auteur  de l’Histoire de la Restauration, nettement partisan des Bourbons :

« À Paris, l'hiver avait donné plus d'activité aux salons de la duchesse de Saint-Leu. M. le duc de Bassano y était devenu l'âme des projets des impérialistes. Esprit médiocre, mais exact et travailleur, M. Maret ne s'était pas lassé un seul moment d'intriguer pour la cause impériale. C'était l'homme en qui Napoléon avait le plus de confiance, auquel il s'était ouvert sans déguisement et sans arrière-pensée, dès le traité de Fontainebleau. M. Regnault de Saint-Jean-d'Angely, avec sa verve spirituelle, sa capacité facile, sa parole brillante, dominait dans ce salon. Pas un acte royal, pas une mesure ministérielle qui ne fût commentée, dénaturée. Tous les journalistes d'opposition, tous les écrivains que la restauration avait blessés, tous les fonctionnaires déchus, tous se réunissaient chez Mme de Saint-Leu. La correspondance se continuait active entre Napoléon et ses partisans. Des émissaires portaient des notes à l'Ile d'Elbe, et en échangeaient avec l'ex-empereur. On ne prenait plus la peine de déguiser ses desseins. Tout le monde sentait que le gouvernement royal ne pourrait longtemps se traîner dans l'ornière ».

Président

Puisque vous évoquez les Bourbons, qu’en pense le principal intéressé, à savoir le roi Louis XVIII ?

Lecteur

Louis XVIII adopte dans cette affaire une posture étrange. N’oublions pas qu’il a un faible pour Hortense, qu’il a créé Duchesse de Saint-Leu et que certains de ses proches lui avait même suggéré d’épouser. Il pense qu’elle s’agite politiquement, mais sans vraiment croire à la réussite possible d’une conspiration. Nous trouvons quelques témoignages de ses doutes dans ses Mémoires, rassemblés en 1833 par le baron Etienne-Léon de Lamothe-Langon.

« La duchesse de Saint-Leu se mit à cabaler activement aussitôt après la mort de sa mère. Elle avait de l'esprit, de la grâce, une volonté ferme, un vif désir de remonter à la place d'où nous l'avions fait descendre. (…). Je recevais bien quelques avertissements. Mais j'avais la manie de me méfier des prophètes de malheur, parce que je les croyais toujours en arrêt devant ma cassette ».

Président

Ce qui ne l’empêche pas de regretter, mais après coup, de ne pas avoir pris davantage de précautions.

Lecteur

Oui, dans ses Mémoires, il vise très directement Hortense comme un des principaux foyers d’agitation :

« Mon premier soin aurait dû être de renvoyer au moins pour plusieurs années tous les membres de la famille impériale d'abord, et ensuite ceux qu'elle investissait de sa confiance. Je sais par expérience combien sont faibles les complots fomentés à l'étranger. Ce sont de vaines attaques presque toujours impuissantes. Il est certain que nous n'avons jamais pu rien tenter de sérieux, malgré tous nos efforts, pendant vingt-cinq ans d'exil.

Donc, si j'avais fait vider les lieux à la duchesse de Saint-Leu, aux ministres de Buonaparte, à une cinquantaine de militaires de haut grade, et à tous les conventionnels marquants, je me serais délivré d'un dangereux foyer de conspiration permanente. Les agents en sous-ordre auraient manqué de point de ralliement, de ressources, de secours. L'opposition écrite et parlée aurait été plus faible et peut-être que le coup de main des cent-jours n'aurait pas eu lieu ».

Président

A cet égard, il est intéressant de signaler l’avertissement que lui donne une de ses proches, à la fin de 1814, alors que les événements commencent à se précipiter.

« Parmi les femmes de qualité qui venaient aux Tuileries, il y en avait une que je ne nommerai pas, et pour cause. Cette dame … me raconta tout ce qu'on lui disait, et le fit de manière à ne compromettre personne. Cependant, en 1814, vers la fin de l'année, elle vint me trouver :

Lectrice

- « Sire, avez-vous une couronne à céder à la duchesse de Saint-Leu ? »

Lecteur

- « Hélas ! tant de gens en demandent/ quelles sont à haut prix. Est-ce que cette dame rêverait encore au passé ?

Lectrice

- « Peut-être ne serait-elle pas fâchée d'y revenir ».

Lecteur

-  « Je ne vois pas de trône vacant. Quant au mien, la loi salique m'interdit de le lui offrir ».

Lectrice

- « C'est cependant celui-là que cette dame semble convoiter. Savez-vous, sire, que le nombre de mécontents qui vont chez elle augmente tous les jours ? »

Lecteur

- « Je fais ce que je puis pour satisfaire la masse. Mais il y a des gens avides qui trouvent toujours moyen de se plaindre.

Président

Cette dame dit ensuite au roi que plusieurs réunions ont eu lieu chez Mademoiselle de Beauharnais. Elle lui signale même quelques hommes qui ne cherchent pas à dissimuler la haine qu'ils lui portent, et lui fournit des lumières dont on aurait dû tirer parti. Sans y ajouter beaucoup d'importance, Louis XVIII communique cependant cette conversation à Blacas (ministre de la maison du Roi). Ce dernier lui répond qu'il en demandera explication à Dandré, directeur de la police, qui charge du soin de surveillance un homme de l'ancienne police impériale, un certain M. G... On fait valoir au roi que cette mesure devrait avoir un plein succès, puisque les conspirateurs, s'il y en a, ne pourront soupçonner un des leurs. En fait, le soi-disant espion infiltré est de mèche avec les Bonapartistes ou se laisse berner par eux et cela donne le résultat suivant :

« M. G.... prit notre argent, et se moqua de Dandré en lui prouvant victorieusement qu'on ne faisait chez la duchesse de Saint-Leu que de la musique.

- Mais les conférences secrètes ?

- Ce sont des charades en action qu'on prépare pour les soirées ».

Et Louis XVIII de soupirer : « Dieu sait jusqu'à quel point cette explication contenta des gens sans malice. Blacas prit madame X à part, et lui conseilla de ne plus m'alarmer mal à propos, et surtout de mieux voir les choses. Madame X, interdite et piquée, ne me rapporta plus rien, et les charades allant leur train, se terminèrent… par les cent-jours ! »

Lectrice

Permettez-moi d’intervenir. Je vous ai laissé jusqu’à présent présenter des arguments à charge, mais avant de considérer Hortense comme une conspiratrice, vous êtes-vous seulement demandé s’il y avait conspiration ?

Président

La remarque est pertinente. Qu’avez-vous à dire sur ce point ?

Lectrice

Je cite Van Scheelten, mon principal allié dans ce dossier :

« On a toujours signalé madame de Saint-Leu, dans l'opinion publique, et dans une foule d'écrits anonymes ou apocryphes, comme ayant beaucoup contribué, par ses relations et son influence, au retour de l'Empereur de l'île d'Elbe. Toutes les femmes l'ont dit, tout Paris l'a répété, et l'Europe l'a cru. Elle le croit sans doute encore : comme si les résolutions d'un homme aussi extraordinaire que Napoléon avaient besoin des manœuvres d'une faible femme ! Comme si les prodiges s'opéraient par l'intrigue ! »

Président

Le problème, à ce stade, en effet, est de se demander s’il y a vraiment conspiration, c’est-à-dire un complot savamment orchestré avec des directives opérationnelles très précises ?

Lectrice

A mon tour, je vais citer M. Capefigue, que vous signalez comme partisan des Bourbons.

« On a demandé s'il y avait eu une conspiration pour opérer les cent-jours. Il y a des temps où les conspirations sont dans l'air. Elles se font en plein-vent, à la vue de tous. Tel était 1814. Tout le monde apercevait la fin du drame. Chacun indiquait du doigt comment tout cela devait finir, et chacun se laissait aller comme entraîné par une fatalité ».

Président

J’ajoute au dossier l’analyse suivante de Félix Wouters, auteur en 1847 de l’Histoire chronologique de la république et de l'empire :

« Tout cela se fit spontanément, car quoi qu'on en dise, personne en France n'était dans les projets de Napoléon ; la révolution était partout, tout le monde désirait un changement, je le répète, mais il est faux, comme on l'a dit pour expliquer le miraculeux retour de l'Ile d'Elbe, qu'il y eût connivence, un complot tramé de longue main. De pareils retours, d'après le prince Lucien, ne se concertent pas, ne se préparent pas, ne se complotent pas. Ils sont le fruit du génie, et pour qu'ils réussissent, il ne faut pas seulement l'appui d'un parti, quelque nombreux qu'il soit, il faut qu'il ait l'assentiment de la nation, qu'il soit favorisé par elle ».

Lecteur

Attendez ! Le soit-disant « retour miraculeux » de Napoléon ne s’est pas produit come par enchantement. Capefigue fait de son côté le constat suivant :

« Cependant Napoléon ne tomba point en France sans prévenir personne. Le sol ne trembla pas sous la restauration chancelante sans qu'il eût été miné. Dès le mois de mai 1814, une correspondance régulière s'établit entre Napoléon et le salon de la duchesse de Saint-Leu. Elle avait lieu par l'Italie, et Joseph, qui habitait la Suisse, servait d'intermédiaire. On faisait passer à l'île d'Elbe des statistiques sur l'esprit public en France, sur les fautes des Bourbons, sur les progrès que faisait la cause impériale parmi le peuple et dans l'armée. Des hommes habiles, tels que MM. Regnault de Saint-Jean-d'Angely, Thibaudeau, avaient dans leur esprit exact et observateur, dans leurs anciennes relations de bureaux qu'ils avaient si longtemps conduits, mille moyens de se procurer des renseignements circonstanciés, de manière à mettre l'empereur Napoléon à même d'apprécier la véritable situation de la France. Des émissaires, sous mille prétextes, se dirigeaient vers la Suisse, correspondaient avec Murat et l'Ile d'Elbe. Tout cela se passait avec un ordre admirable. Les chances étaient calculées avec une certitude remarquable ».

Président

C’est la troisième fois que l’on cite Regnault de Saint-Jean d’Angély. Il devient temps d’évoquer le rôle que ce personnage a pu jouer dans l’entourage de Napoléon, d’autant qu’il a habité la Vallée de Montmorency pendant quelques années. Après un séjour à l’Ermitage de Montmorency, il a résidé à Eaubonne de 1800 à 1806, dans la maison occupéequelques années auparavant par Saint-Lambert, puis à Saint-Leu, au château de la Chaumette, maintenant établissement du Rosaire. Il s’est même caché quelque temps à Groslay en 1815 après les Cent-Jours. Je vous invite à lire dans le dossier qui vous a été remis à l’entrée les éléments principaux de sa biographie.

Lectrice

Il est d’autant plus important de citer Regnault que c’est lui qui met au courant Hortense des réunions qui préparent un éventuel retour de Napoléon. Notez bien, Mesdames et Messieurs, que s’il informe Hortense, c’est bien qu’elle n’est pas dans le coup ! Je lis Van Scheelten :

« Déjà, à diverses reprises, on s'était adressé à moi, mais d'une manière détournée. J'avais persisté à repousser des ouvertures directes. On voulait cependant m'amener à me réunir à la cause commune : Regnault le tenta. Il vint donc un matin me voir, et, après un préambule adroit, il me communiqua, avec une sorte de franchise, tout ce qu'il savait du projet conçu, les espérances, déjà justifiées en partie, les divers plans arrêtés, et le désir que l'on avait de me rallier à la cause de l'Empereur.

Président

Nous allons lire ensemble la suite du récit

« A ce discours, Hortense recule de deux pas ».

Lectrice

« M. le comte, la plus forte marque d'amitié que je puisse vous donner, c'est de taire à jamais la confidence insensée que vous me faites ».

Lecteur

« Comment ! madame la duchesse ! Mais cette cause est la vôtre aussi... »

Lectrice

« Avez-vous réfléchi aux suites que peut avoir cette entreprise ? »

Lecteur

« Oui, certes ! »

Lectrice

« Pensez-vous que le succès puisse la couronner ? »

Lecteur

« Nous n'en avons jamais douté un seul instant, moi surtout ».

Lectrice

« Mais qui peut vous pousser ainsi à ce que vous me permettrez de qualifier un acte de folie ?

Lecteur

« Tout ! La gloire et le bien de la France ! »

Lectrice

« Vous a-t-on ravi votre fortune ? Etes-vous contraint à quitter le sol de votre patrie ? La paix dont elle semble jouir ne vous contente-t-elle pas ? Que souhaitez-vous de plus ?

Lecteur

« L'Empereur ! »

Lectrice

«  C'est un abîme que vous ouvrirez sous vos pas. Quand même, la nation vous seconderait-elle ?

Lecteur

« Elle se lèvera, s'il le faut, en masse pour chasser les Bourbons ! »

Lectrice

« Ils ne s'en iront pas : n'ont-ils pas là l'assistance des étrangers pour eux ? L'armée des alliés n'est pas encore dissoute : elle campe sur nos frontières. Elle va fondre sur nous au premier signal, et malheur à nous si la victoire leur est favorable une seconde fois ! »

Lecteur

« La fortune de Napoléon l'emportera encore cette fois. »

Lectrice

 « Mais sur quelle assistance l'Empereur peut-il baser son espoir ? »

Lecteur

« Sur celle de son beau-père, de son beau-frère, le roi Murat, et sur beaucoup d'autres encore ».

Lectrice

« Comment pouvez-vous croire que l'Autriche se déclare franchement en sa faveur? L'Angleterre cessera-t-elle de lui être opposée? Si ces deux puissances sont contre lui, vos efforts et les siens seront vains, et sa seconde chute nous entraînera tous avec lui. Croyez-moi, renoncez à un projet aussi dangereux. On a consenti à nous laisser tranquilles, ne faisons pas repentir de cette condescendance, et ne compromettons pas l'amnistie qui nous est accordée. »

Président

« Cette réplique sage et modérée confondit Regnault. Il ne s'attendait pas à un refus aussi positif. Aussi en témoigna-t-il sa surprise. Enfin, il demanda à Hortense si, satisfaite de sa situation présente, elle resterait tranquille au milieu de la lutte que l'on allait engager en faveur de son beau-père. Il ajouta » :

Lecteur

« Pensez-vous donc, madame la duchesse, demeurer à l'abri du soupçon ? Le gouvernement royal vous accusera, quelle que soit votre conduite en cette circonstance. On ne vous tiendra aucun compte de votre refus de vous unir à nous, et aussitôt qu'on aura levé le masque, vous serez arrachée de votre lit, traînée dans une prison d'état avec votre fils, soit comme objet d'inquiétude, soit comme otage. Il est des époques et des positions dans lesquelles il n'est pas permis de demeurer neutre : vous vous trouvez aujourd'hui dans ce cas, et, en n'embrassant aucun parti, vous les mécontenterez tous : alors... »

Lectrice

« Ici j'interrompis Regnault, en lui disant: Assez ! assez ! et, malgré son éloquence, je persistai dans mon refus. Il vint chez moi le lendemain de cette conférence. Il y passa la soirée, fut encore plus aimable qu'à l'ordinaire. Il affecta même de ne me parler de rien : je lui rendis la pareille. Pouvais-je m'imaginer alors que la descente de mon beau-père, sur la côte de Provence, produirait l'effet de la commotion électrique ? Napoléon n'avait-il pas failli à être assassiné plusieurs fois dans le midi de la France en se rendant à l'île d'Elbe ! »

Vous n’êtes pas convaincu qu’Hortense est à cent lieux d’être une conspiratrice ?

Lecteur

Pas si vite ! Tout d’abord, je dirai que ce passage est tiré des mémoires d’Hortense, alors qu’elle est exilée en Suisse et qu’elle cherche à se concilier toutes les cours d’Europe après que Napoléon 1er a disparu. Mais restons pour le moment sur ce texte. Il ajoute une information qui vaut son pesant d’or, car elle ressemble à la formule célèbre : « C’est pas moi, c’est ma main ! ». Je lis :

 « Mais si je redoutais de prendre part à une entreprise aussi périlleuse, ma conduite n'était pas imitée par les militaires que je recevais chez moi. Tous servirent la cause impériale avec la chaleur de l'amitié et l'abnégation du dévoûment. Ils achevèrent de gagner l'armée, et dès ce moment une correspondance active s'établit entre Paris et l'île d'Elbe. Quelques-uns d'entre eux firent en Italie plusieurs voyages, dont la police, si malhabile, ne chercha même pas à éclairer le but. On entretint des intelligences avec Vienne. Le jeune Napoléon devint l'objet d'un culte religieux. Marie-Louise, en allant prendre les eaux d'Aix, s'était montrée sur nos frontières. Le gouvernement royal n'en avait montré aucune inquiétude. Il s'était contenté d'envoyer de ce côté un colonel de gendarmerie nommé Lecronier, avec mission de surveiller les démarches de l'Impératrice. M. de Blacas n'aurait pu choisir un meilleur agent. M. Lecronier, homme d'esprit et de sens, possédait de véritables qualités diplomatiques : il était bel homme, bien élevé, parlait avec grâce et facilité, et passait pour être très-fin et très zélé, il se conforma aux instructions qui lui avaient été données. Il parcourut le Piémont, la Lombardie, Gênes, la Toscane, et partout recueillit des renseignements positifs sur les projets de Napoléon. Il les mit à son retour sous les yeux du ministre de la guerre et du directeur de la police générale. Mais ni l'un ni l'autre ne voulurent y ajouter foi : un bandeau épais les empêchait de distinguer la vérité. Ainsi donc, plus on allait, moins la police était à craindre : elle ne voyait rien ».

Président

J’ajoute de mon côté, cette anecdote, rapportée par le même auteur :

« M. Dandré, trompé par tous ses entours, M. Dandré, le roi des gobe-mouches, du reste le plus brave homme du monde, mais bien digne successeur de M. Beugnot, vint un soir chez moi. Il y avait beaucoup de monde, et, quoique la conversation fût générale, on ne lui en soutira pas moins, et sans peine, les secrets qu'il pouvait avoir. Il nous divertit beaucoup et ne s'en aperçut pas. Réal, voulant le mystifier, lui demanda en riant :

- Que feriez-vous, M. Dandré, si Napoléon s'adressait à vous pour obtenir une permission de rentrer en France momentanément, dans le but de mettre ordre aux affaires d'intérêt privé qu'il peut y avoir encore ?

- Je refuserais cette permission, monsieur le comte. A moins cependant que le roi ne me donnât l'ordre de l'accorder.

- Mais si c'était pour cause pressante de maladie ?

- Dans ce cas, je l'accorderais sans hésiter. »

Lecteur

Convenons donc que, quel que soit le degré réel d’investissement personnel d’Hortense dans cette conspiration, elle en est informée et elle ne fait rien pour l’empêcher. D’ailleurs, Napoléon lui-même souhaite qu’elle s’implique. Je signale à cet égard par Van M. Scheelteen a publié lui-même des extraits d’une longue lettre que l’Empereur a écrite à Régnault, et dont il dit : « Nous pouvons rapporter le texte, puisqu'après l'avoir montrée à madame de Saint-Leu, il lui permit d'en prendre copie » :

Dans cette lettre, Napoléon donne deux raisons de revenir au pouvoir :

1. « Je pense qu'il n'y a pas de peuple plus oublieux et plus girouette que les Parisiens. Mais, tel qu'il est, son héroïsme fait oublier ses défauts. Je crois cependant qu'il est bon de ne pas lui laisser le loisir de s'accoutumer à un autre ordre de choses. S'il venait à prendre les Bourbons en fantaisie, si un caprice allait les mettre à la mode, tout serait consommé : il me mettrait au rebut comme une vieille machine ».

2. « Une autre cause, non moins majeure, me porte encore à presser mon retour. Etes-vous bien persuadé que le reste des républicains qui se mêlent dans vos rangs soient sincères ? »

Président

Précisons en effet qu’il n’y avait pas que les bonapartistes à souhaiter la chute des Bourbons.

Lecteur

Napoléon termine sa lettre en disant :

« Voyez aussi Hortense. Il faut se servir d'elle,  puisqu'on la laisse à Paris, quoique au fond je sois fort mécontent de ses coquetteries avec les nouveaux venus. Je lui ai écrit deux fois et elle ne m'a pas répondu : celle-là encore est femmedes pieds à la tête ».

Si Hortense a eu vraiment connaissance de cette lettre, il est difficile de soutenir qu’elle n’était pas au courant du retour possible de Napoléon !

Lectrice

Je n’irai pas jusque là, mais je soutiens qu’elle ne croyait pas qu’il passerait aux actes et  même, je pense qu’elle ne le souhaitait pas.

Lecteur

Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?

Lectrice

Il suffit de voir quelle est sa réaction quand elle apprend le débarquement de Napoléon. Notez qu’elle en prend connaissance par hasard. Pour quelqu’un qui est supposé être l’âme d’un complot, avouez que c’est un peu fort.

Lecteur

Cela ne veut rien dire. C’est l’empereur qui a pris la décision de quitter l’île d’Elbe à ce moment précis et il a surpris plus d’un de ses amis sur ce point. N’oubliez pas qu’à cette époque, les nouvelles ne circulent pas en temps réel. Il y a bien le télégraphe optique, nouvellement installé, mais il est dans les mains du gouvernement.

Président

Bon, prenons le temps d’étudier dans quelles circonstances Hortense apprend la nouvelle. L’épisode nous est raconté par Mlle Cochelet, lectrice de la reine Hortense, dans ses mémoires :

« Comme Mme Nansouty logeait au faubourg Saint-Germain, nous allions traverser le Pont-Royal, lorsque nous aperçûmes lord Kinaird qui venait à cheval droit à nous :  « Vous savez la nouvelle, l'empereur est débarqué de l'île d'Elbe ».

Avant d’aller plus loin, rappelons que Lord Kinnaird a lui aussi illustré la vallée de Montmorency, en s’installant à Andilly en juin 1815, où il loue la propriété de M. Braccini. Vous avez une rapide biographie de ce personnage dans votre dossier, Messieurs les jurés.

Nous allons lire ensemble la suite du récit. Mlle Cochelet ajoute :

 « La reine devint pâle comme la mort, et fit arrêter sa voiture. Moi, j'en ressentis un coup si violent que la respiration me manquait ».

Lectrice

« Comment ! Est-ce possible? » dit la reine à lord Kinaird. Qui vous a dit cela ? On conte tant de choses absurdes! »

Lecteur

« C'est positif, je sors de chez le duc d'Orléans qui va se mettre en route pour suivre le comte d'Artois, qui est déjà parti cette nuit ».

Lectrice

« Ah! mon  Dieu ! quel malheurva-t-il en résulter pour l'empereur, pour la France ! et pour nous ! Je n'ose y arrêter ma pensée !... »

Lecteur

« Les mesures sont bien prises : on envoie toutes les troupes de ce côté. L'empereur a, dit-on, peu de monde, et cela ne peut être long pour lui. »

Lectrice

« Mourir ainsi ! sous le feu des armes françaises ! Lui ! l'empereur ! C'est affreux ! II n'a pu commettre une telle imprudence ; on est mal instruit ».

Lecteur

« Soyez sûre, madame, de ce que je vous dis. La source où j'ai puisé cette nouvelle est certaine. On est dans la plus grande agitation à la cour, et on va prendre les mesures les plus rigoureuses contre les partisans connus de Napoléon ».

Lectrice

« Croyez-vous que mes enfants puissent courir quelque danger ? »

Lecteur

« Ah ! je ne vous réponds pas qu'on ne les prendra point pour otages. Ce serait une mesure fort naturelle ».

Lectrice 

« Mon Dieu ! Dans quelle position les ai-je placés ! ».

Président

Et les yeux de la reine se remplissent de larmes, puis, surmontant sa vive émotion, elle s’écrie :

Lectrice

« Non !Le peuple français ne permettra pas qu'on leur fasse aucun mal ».

Lecteur

 « Le peuple va devenir effrayant, et surtout pour nous autres Anglais. Car il ne faut pas s'abuser, il est resté attaché à l'empire, et il pourrait bien se défaire de nous en masse ».

Lectrice

- « Ah ! non ! ne le croyez pas ! Ce n'est plus le même peuple qu'en 93. Mais si vous pouvez avoir la moindre inquiétude pour votre femme et vos enfants, moi, qui n'ai rien àcraindre du peuple, je vous offre ma maison pour asile. Je vais bien vite retourner chez moi pour veiller à la sûreté de mes enfants ».

Président

La reine Hortense congédie lord Kinaird et donne l'ordre de retourner promptement rue Cérutty : chemin faisant, la reine dit à Mlle Cochelet :

Lectrice

« Je ne puis encore croire que l'empereur ait risqué une tentative aussi hasardeuse. Une idée me vient, et je parierais que je ne me trompe pas. C'est un coup de tête de M. de Labédoyère !j'en suis sûre ! Rappelle-toi comme il était exaspéré ! Il croit pouvoir réussir à changer le gouvernement, il aura fait prendre la cocarde tricolore à son régiment, et, pour faciliter son entreprise, il fait courir le bruit que l'empereur est débarqué et vient se joindre à lui. Je ne m'explique que de cettemanière la nouvelle qu'on vient de nous apprendre. Car l'empereur est trop sage pour revenir en France, quand il voit à quel  point il a des ennemis acharnés. Il n’a eu besoin que de lire les journaux pour en être convaincu ».

Président

Et Mlle Cochelet de répliquer :

« Vous n'allez pas moins inspirer de grandes craintes, madame. M. de Labédoyère venait chez vous tous les jours, et l'on dira que c'est vous qui l'avez poussé à une telle rébellion ».

Lectrice

«  On me connaîtrait bien peu, si l'on supposait cela. Mais il est sûr qu'on le dira, aussi je suis fort embarrassée sur ce que jedois faire. D’abord, mon premier soin est de mettre mes enfants à l'abri de tout danger ».

Président

Effectivement, Hortense a une réaction de mère qui a peur pour ses enfants.  Je cite Capefigue  :

« Le jeune auditeur, M. Harel, à l'affût de toutes les nouvelles, venait sans cesse annoncer des bruits répandus. Tantôt il s'agissait d'une commission militaire pour juger les partisans de Napoléon, tantôt de mesures de sûreté, tantôt même d'une Saint-Barthélemy organisée par les royalistes. Il y avait sans doute de l'exagération dans ces bruits ; mais qu'on juge des craintes qui assiégeaient les amis de Napoléon ! Le désespoir avait fait prendre aux royalistes des résolutions exécrables. Ils annoncaient qu'ils ne quitteraient pas Paris sans avoir égorgé tous les partisans de Napoléon ». P. 149.

Lecteur

Quant à citer à nouveau cet auteur, notez qu’il ajoute :

« Quelles étaient les transes de ces femmes, l'âme du complot (je répète : l’âme du complot !) : la duchesse de Saint-Leu et Mme Hamelin ! La joie tint de l'ivresse ! Enfin l'empire était revenu. On aurait encore une cour, des pompes, des fêtes ! ».

Lectrice

En attendant, les transes en question sont des transes d’angoisse. Je lis un passage d’Albert Mansfeld, sur Napoléon III, vol 1 :

« Hortense avait le soir même grande société. Elle résolut de mettre à profit cette circonstance pour cacher ses plans. Elle se sentait assez d'empire sur elle-même pour ne rien laisser deviner à personne de ce qu'elle se proposait de faire. Aussi la nuit ne se passa pas sans que les princes fussent mis en sûreté. Le jour suivant, la reine dut songer à son propre salut. Elle pensa d'abord à se réfugier chez une personne qui lui devait tout. On lui signifia qu'elle ne pourrait y passer qu'une seule nuit. Alors la reine résolut de s'adresser à ce même peuple dont le dévouement à la dynastie n'avait point connu de bornes et qui, pour sa part, ne l'avait jamais trahie. Elle se réfugia donc chez la nourrice de son frère ; c'était une femme du peuple qui était venue de la Martinique avec Joséphine ». (p. 27)

Lecteur

Félix Wouters, dans Histoire chronologique de la république et de l'empire, publiée en 1847, nous rapporte la suite des événements :

« Dès le 7 mars, tout Paris savait que Napoléon était arrivé au-delà de Gap, qu'il était en marche sur Grenoble, et qu'il était appuyé de toute la population. Le parti bonapartiste, et ce parti formait la majorité de la nation, colporta ouvertement ces nouvelles, les transmit par des émissaires dans les départements et aux troupes, sans que le gouvernement pût ou osât y mettre obstacle. Chaque instant augmentait la confiance du parti, et dans son enthousiasme il ne craignit point de faire hautement des vœux pour la prompte arrivée de l'empereur à Paris. Les bonapartistes les plus influents coururent se grouper autour de la reine Hortense, restée à Paris avec ses enfants, du consentement de Louis XVIII, qui en avait été prié par Alexandre. Les salons de la reine devinrent le centre du parti ; ce fut là qu'on adressait les nouvelles des départements et les rapports des amis de la famille impériale ».

Lectrice

Vous persistez dans votre idée de complot organisé, après ce que nous avons lu de la réaction d’Hortense à la nouvelle du débarquement !

Lecteur

Je veux bien vous faire une concession sur la notion de complot et qu’elle n’était pas le « cerveau » de ce retour, mais je maintiens qu’elle a pris une part active au mouvement. Je lis Capefigue :

« Il y avait, comme il arrive toujours, deux centres de nouvelles, celles des partisans et des ennemis. Chez M. le duc de Bassano, ou chez la duchesse de Saint-Leu, on recevait de moment à moment des renseignements, des bulletins sur la marche rapide de Napoléon. Ces bulletins, que les journaux censurés ne pouvaient donner, circulaient néanmoins avec une publicité aussi grande ; à côté de cela, le Moniteur publiait, avec sa bonhomie ordinaire, tout ce que lui envoyait le ministère, et l'on peut s'imaginer quelle espèce de vérité laissait pénétrer M. de Blacas » ! p. 149.

Président

Rappelons que le Moniteur universel est à cette époque le journal entre les mains du Gouvernement. Nous arrivons donc au moment où Napoléon entre dans Paris le 20 mars Toutes les garnisons sont tombées les unes après les autres, sans coup férir. Napoléon avait prévenu le général Cambronne, qui commandait l'avant-garde de ne tirer aucun coup de fusil. Et le « miracle » a eu lieu. Que fait Hortense à ce moment ?

Lecteur

Je cite la biographie d’Hortense, par Michaud :

« Hortense crut qu'allait recommencer pour elle cette existence dont le souvenir l'enchantait, et l'on ne saurait dire avec quel entraînement elle s'abandonnait au plaisir de faire les honneurs de la cour impériale en l'absence de Marie-Louise. « Les Bourbons, disait-elle alors à ses entours, ne savaient pas représenter comme nous ; leur cour était d'un mesquin à faire pitié; pas une femme un peu élégante ; et la duchesse d'Angoulême, comme elle se mettait mal ! ».

Le 21 mars, elle conduisit ses deux fils à Bonaparte, qui les accueillit avec tendresse et les montra au peuple rassemblé sous les fenêtres. Il la chargea d'écrire de sa part à l'impératrice Marie-Louise pour l'assurer du bonheur qu'il aurait à la revoir. La veille il l'avait également chargée d'écrire au prince Eugène (son frère).

Labédoyère fut reçu par elle comme un triomphateur. C'était le héros du jour; elle le retint à dîner ».

Vous vous souvenez ce que l’on vient de lire dans la bouche d’Hortense sur «  le coup de tête de Labédoyère » !

« Plus de vie privée pour Hortense. C'étaient des audiences à n'en plus finir : quiconque avait quelque chose à demander s'adressait à elle comme à l'organe qui pouvait plus sûrement arriver à l'empereur. Tous les jours, à sept heures du soir, elle se rendait aux Tuileries, et y restait jusqu'à dix heures. Puis elle rentrait chez elle pour y recevoir les personnes de sa société. Redevenue puissante, elle usa de son crédit, comme elle avait toujours fait, pour rendre des services et empêcher des réactions ».

Lectrice

Notez au passage qu’elle use de son crédit « pour rendre des services ». Hortense est d’abord une femme, pleine de compassion. Elle s’apitoie, par exemple, sur le sort de la famille royale :

« Le moment vint où le roi dut quitter les Tuileries. Alors, au gré de la mobilité de ses sentiments, Hortense s'écria : « Louis XVIII, vieux et infirme, forcé d'abandonner encore sa patrie, m'inspire une profonde douleur. Le malheur des Bourbons m'intéresse, je me mets à leur place et je les trouve bien à plaindre. Je ne me souviens plus que de la manière aimable dont le roi m'a reçue; j'espère qu'on ne leur fera aucun mal ». Elle fit alors offrir au duc et à la duchesse d'Orléans de prendre sous sa protection leurs enfants : « Je répondrai d'eux, disait-elle, car je n'ai rien à redouter du peuple ; je ne puis oublier la manière dont le duc d'Orléans a accueilli mon frère Eugène, en lui rappelant qu'il était l'ami de son père ; c'est un devoir pour moi de lui être utile ».

Lecteur
Oui peut-être. Mais quelle est la réaction de la famille d’Orléans ? Je lis dans le même passage :

« Le duc d'Orléans n'accepta point cette offre, et son intermédiaire dit à l'agent d'Hortense : « C'est cette duchesse de Saint-Leu qui nous perd ».

Et l’inconscience d’Hortense va encore plus loin :

« Tout occupée de manèges politiques en sens divers, le même jour qu'elle faisait prévenir Napoléon que des royalistes devaient endosser l'uniforme des chasseurs de la garde pour l'assassiner, elle eut l'idée d'écrire à Louis XVIII qu'elle était restée étrangère à tous les événements ».

Lectrice

C’est donc la preuve qu’elle n’a pas conspiré !

Président

Cela nous amène surtout à nous interroger sur le sens politique d’Hortense. On sait qu’elle a été une reine de Hollande peu présente à son royaume. Elle a siégé peu de temps à La Haye. Elle préférait les fastes de la cour impériale, en France. Elle n’a cependant pas joué un rôle notable pendant l’Empire. On sait que Napoléon n’accordait pas aux femmes une confiance particulière en matière politique.

Il convient toutefois de revenir sur la conduite d’Hortense après la chute de Napoléon en 1814 et d’examiner dans quelles circonstances elle est devenue duchesse de Saint-Leu, car rappelons-nous, depuis l’abdication de son mari en 1810, elle n’est plus reine et de surcroît, elle est séparée de son mari.

Que fait-elle quand Napoléon abdique, en 1814 ?

Lectrice : Je lis dans l’ouvrage, Napoléon III d’Albert Mansfeld, vol. I, p. 23

« La reine, indécise, ne savait quel parti prendre et songeait à se retirer à la Martinique, lorsqu'une lettre venue de Paris lui donna à entendre que l'empereur de Russie s'intéressait au dernier point à sa position, et qu'un article inséré à la Convention de Fontainebleau témoignait de ses sympathies toutes particulières. Au reçu de cette lettre, ses amis s'efforcèrent de la déterminer non à s'éloigner, mais à retourner sans retard à la Malmaison.

On a fait à la reine Hortense un reproche d'avoir suivi ce conseil. On dit que Napoléon lui-même, à son retour de l'île d'Elbe, désapprouva sa démarche. Quoi qu'il en soit, tout semblait autoriser la reine à suivra cette ligne de conduite. Alexandre était l'ennemi de Napoléon, mais un ennemi magnanime qui n'avait cessé de l'admirer. Il lui avait fait une guerre de principe où il n'entrait aucune haine personnelle. Hortense était mère, elle s'était vue abandonnée de tout le monde, à l'exception de quelques fidèles, et elle crut ne pas devoir repousser la main que lui tendait un ennemi du grand cœur d'Alexandre. Qui sait même si Hortense, instruite de l'antipathie prononcée du czar pour les Bourbons, ne comptait pas sur un revirement dans les destinées du grand homme dont elle était la fille adoptive ?

Lecteur

On va presque finir par nous faire croire que c’est par calcul politique qu’Hortense accepte de rester en France après l’exil de son beau-père Napoléon. N’oublions pas qu’en réalité, le tsar Alexandre a un faible pour elle. Il est même venu la voir à Saint-Leu, en compagnie de Joséphine. C’est lui qui insiste auprès de Louis XVIII pour qu’elle soit créée duchesse de Saint-Leu, avec une belle rente…

Lectrice

Qu’elle n’a jamais touchée…

Lecteur

Oui, le dossier a traîné, puis sont venus les cent-jours… Mais reconnaissons que Hortense a pactisé avec les Bourbons. On dit même que Louis XVIII est tombé amoureux d’elle :

« Dans le même temps, elle se fit présenter à Louis XVIII, afin de le remercier pour le duché de Saint-Leu. Ce prince lui fit l'accueil le plus gracieux, et M. de Sénonville, courtisan hybride, qui n'était pas moins assidu à Saint-Leu qu'aux Tuileries, dit à cette occasion à mademoiselle Cochelet, si l'on en croit ses Mémoires : « Votre reine a tourné la tête au roi. Il ne parle que d'elle, il est enchanté de son esprit, de son tact, de toutes ses manières. Enfin, on le plaisante au château ». « Arrangez le divorce, lui dit-on dans la famille royale, et épousez-la, puisque vous la trouvez si charmante ». En effet, Louis XVIII avait dit au duc de Duras : « Je m'y connais, et je n'ai jamais vu de femme qui réunisse à tant de grâce des manières aussi distinguées ».

Lectrice

Et que répond le duc de Duras ?

« Oui, répondit le courtisan, c'est une personne que tout le monde s'accorde à trouver charmante. Mais il est bien malheureux et peut-être bien à craindre qu'elle ne soit entourée que de gens connus pour être les ennemis acharnés de Votre Majesté. »

Cette insinuation perfide porta coup, car Louis XVIII ne revit plus Hortense ».

Vous voyez que ce que vous appelez « pactiser » ne va pas très loin. Ne confondez pas plaire et séduire.

Lecteur

En tout cas, cela confirme qu’Hortense est conspiratrice.

Lectrice

Non, le texte dit bien : « entourée de gens connus pour être des ennemis »…Cela ne prouve pas qu’elle conspire elle-même.

Président

Les jurés apprécieront. Il nous faut maintenant nous transporter quelques années plus tard, pour examiner le rôle qu’Hortense, alors installée en exil à Arenenberg, en Suisse, a pu jouer quand son fils, Louis Napoléon, le futur Napoléon II, a tenté un soulèvement à Strasbourg en octobre 1836.

Retraçons-en les circonstances, car nous arrivons à l’intersection de ce dossier avec celui que nous allons examiner dans quelques minutes.

Lecteur

Après la mort du duc de Reichstadt, le fils de Napoléon,  le 22 juillet 1832, et dans la mesure où son frère aîné est mort en 1831, Louis-Napoléon se considère comme l'héritier de la couronne impériale, après avoir rencontré son oncle Joseph Bonaparte. Il organise ses réseaux en France, et prépare sa prise de pouvoir.

Président

Je vous arrête un instant, car il se produit, quelque temps auparavant, un événement qui va nous servir de liaison avec le dossier de la princesse Mathilde. Je lis un passage de La Suisse des Bonaparte: terre convoitée, pays d'agrément, lieu d'exil, par Gérard Miège, en 2007.

« Hortense, qui avait l’œil à tout, finit par s’inquiéter de ces allées et venues, mais que faire ? Elle tenta, pour distraire son fils, de l’encourager à se chercher une épouse suffisamment dotée pour les mettre, lui et surtout elle, à l’abri du besoin. En effet, les finances de la reine commençaient à s’épuiser (…) Dans le courant du printemps 1836, Hortense accueillit son beau-frère Jérôme Bonaparte, l’ex-roi de Westphalie, qui venait la visiter en compagnie de sa fille, Mathilde, qui aurait pu être un bon parti pour Louis-Napoléon, mais malheureusement Jérôme était quasiment ruiné. Ils passèrent d’agréables moments ensemble, au point que certains crurent voir un début d’idylle entre Mathilde et Louis-Napoléon, mais celui-ci était déjà trop fortement engagé dans ses funestes projets pour avoir la tête tournée par un semblant d’amourette ».

Nous allons donc aborder ces fameux projets.

Lecteur

Le 30 octobre 1836, le prince Louis-Napoléon Bonaparte, avec une poignée de partisans, effectue une tentative de soulèvement à Strasbourg. Il espère soulever la garnison et, ensuite, marcher sur Paris et renverser la monarchie de Juillet. Son plan est de rassembler sur son passage les troupes et les populations, sur le modèle du retour de l'île d'Elbe. Strasbourg, importante place militaire, est aisément accessible depuis l'Allemagne et, surtout, c'est une ville de gauche et patriote. L'opération est engagée le 30 octobre 1836 au matin. Elle tourne court assez rapidement. Les insurgés sont arrêtés et incarcérés dans le corps de garde de la caserne puis transférés à la prison de la ville. Le roi Louis et les oncles du jeune prince condamnent aussitôt l'opération.

Président

Et que fait Hortense ?

Lectrice

Elle joue un rôle de médiatrice. Elle écrit à Louis-Philippe pour lui suggérer de laisser son fils quitter la France. Le 9 novembre, Louis Napoléon est amené sous escorte à Paris et enfermé à la préfecture de police. Souhaitant éviter un procès public qui risquait de lui donner une tribune pour plaider sa cause, le roi convainc son gouvernement d'exiler le prince Bonaparte à destination des États-Unis d'Amérique.

Président

Cette intercession réussie est un des derniers actes politiques d’Hortense, puisqu’elle meurt quelques mois plus tard, à Arenenberg, le 5 octobre 1837 à l’âge de 54 ans.

Il vous faut maintenant, Mesdames et Messieurs les jurés, délibérer pour savoir si Hortense a été ou non conspiratrice. Mais auparavant, comme le veut l’usage, je veux donner la parole à l’accusation et à la défense pour une ultime plaidoirie. La parole est d’abord à l’accusation.

Lecteur

Mesdames et Messieurs, gardons-nous de considérer Hortense comme une personne naïve, plus mère de famille que femme politique. C’est une grande dame, fine et intelligente, qui sait très bien se repérer dans les arcanes de la politique. Ne nous trompons pas d’époque. Au XVIIIème siècle, et même encore au XIXème, les femmes ne jouent pas un rôle public direct. Leur arme suprême est le « dernier salon où l’on cause ». Elles influencent, suggèrent, séduisent, souvent dans l’ombre, quelquefois même dans l’alcôve. Je veux bien concéder qu’Hortense n’est pas l’âme du complot pour le retour de Napoléon. Je doute même qu’elle ait une pensée politique personnelle et je crains que son principal argument contre les Bourbons ne soit le fait qu’ils s’habillent mal !Mais comment penser qu’elle a été étrangère aux intrigues qui se sont nouées sous son toit, que ce soit à Paris ou à Saint-Leu ? Visiblement, elle aime les honneurs et l’aisance financière. Elle regrette la splendeur passée de la cour impériale. Ce qui la retient, c’est la crainte de voir sa famille menacée si on la croit conspiratrice. Aussi ménage-t-elle la chèvre et le choux. Elle continue à recevoir chez elle des personnes soupçonnées de conspiration, soi-disant occupées à jouer aux charades !, tout en ménageant le pouvoir en place. Je trouve qu’elle fait fort. Aussi je crois foncièrement qu’elle a une âme de conspiratrice.

Lectrice

Mais que vous faut-il de plus, pour vous convaincre, qu’Hortense non seulement n’est pas au centre d’un complot, mais qu’elle y est hostile. Elle ne croit pas à sa réussite et elle craint qu’il n’entraîne une véritable guerre civile. Je veux bien admettre qu’une fois Napoléon revenu sans coup férir, elle s’est ralliée à lui, et s’est adonnée aux plaisirs de la cour, mais je ne crois pas qu’elle soit une opportuniste. Comme toute mère des famille, elle s’est préoccupée de la sécurité de ses enfants. Elle a voulu sauvegarder leur avenir et c’est pour cette raison, je crois qu’elle a accepté le titre de duchesse, puisqu’elle n’était plus reine. Elle est restée en France ? Mais Napoléon lui-même, en abdiquant en 1814, a encouragé ses proches à le faire et à continuer à servir la France ! Beaucoup de ses maréchaux ont pris des responsabilités importantes sous les Bourbons. Hortense a plaidé la cause de la famille royale, oui, mais par compassion, non par calcul.

Vous en avez induit qu’elle manquait de sens politique. En fait, je crois que c’est son meilleur argument de défense : Hortense n’a pas conspiré parce qu’elle n’a pas vraiment la fibre politique. C’est avant tout une femme de cœur, qui agit selon sa conscience. Elle va jusqu’à écrire à Louis XVIII qu’elle n’est pour rien dans son départ, alors même que le coup d’état a réussi ! C’est peut-être de la naïveté, mais c’est pour moi le signe qu’elle est d’abord mue par des sentiments généreux. Non vraiment, pour moi, Hortense est tout sauf une conspiratrice !

Président

Eh bien, nous allons savoir ce qu’en pensent Mesdames et Messieurs les jurés, qui peuvent dès maintenant commencer à écrire leur choix sur le bulletin qui leur a été remis à l’entrée. Mais sans attendre, nous passons à l’affaire suivante, dont l’examen sera plus bref, pour deux raisons :

- parce qu’il se fait tard et que nous avons passé déjà beaucoup de temps sur le cas d’Hortense, pour lequel nous disposons d’un nombre important de documents contradictoires.

- mais surtout parce que, concernant la princesse Mathilde, le dossier est plus simple et nous avons peu de témoignages écrits.

Nous allons donc être plus rapide dans l’étude de ce dossier, d’autant que chacun d’entre vous a sous les yeux le résumé du coup d’état du 2 décembre 1851, par lequel le prince-président Louis-Napoléon a mis fin à la Deuxième république. Je demande à l’accusation de résumer ses griefs.

Lecteur

Comme vous l’avez dit, Monsieur le président, l’affaire va être vite réglée, tant il est évident, encore plus que pour Hortense, que Mathilde est entièrement dans le coup du complot. Car personne n’a douté qu’il y ait eu complot. Vous avez signalé que l’on dispose de peu de documents sur le rôle qu’a pu y jouer la cousine du président, mais les rares écrits qui en parlent sont formels. Et je veux m’appuyer sur le plus illustre d’entre eux, le magnifique ouvrage de Jean des Cars, intitulé « La princesse Mathilde », qui  dit ceci, p. 234 :

« Au moment où son cousin annonce à son état-major de conspiration que tout sera joué à l’aube du 2 décembre, Mathilde, d’après ce témoin (il s’agit  de M. Achille Jubinal, ancien lecteur du roi Louis-Philippe) revient de l’Elysée, annonçant qu’elle y retournera le lendemain matin. (…) Elle nous dit qu’après dîner et réception, réunion peu nombreuse et silencieuse, elle suivit son cousin dans son cabinet particulier. Il paraissait héroïquement calme. Là, il lui dit que personne à l’Elysée ne se doutait de rien. Après avoir jeté un coup d’œil sur toutes les pièces qui devaient être portées à l’Imprimerie nationale dans la nuit – décrets de dissolution de l’Assemblée, rétablissement du suffrage universel – le président écrivit sur le dossier le mot Rubicon et le consigna à M. Mocquart. La princesse insinua qu’elle avait suggéré ce mot solennel ».

Lectrice

Bon, qu’elle soit mise au courant au dernier moment, c’est la moindre des choses. Compte tenu du fait que son cousin n’est pas marié, Mathilde a ses entrées permanentes à l’Elysée. Elle en est la maîtresse de maison. Elle a l’habitude de mettre une touche finale à tous les événements d’importance. Ce soir-là, elle suggère un nom à l’opération comme elle ajouterait un bouquet sur une table…

Lecteur

Il vous faut d’autres preuves ? Soit ! Jean des Cars nous en donne. Il se pose lui-même la question :

« Peut-on croire que la princesse Mathilde a effectivement fait partie des rares personnes au courant de l’imminence  de l’événement, que l’Histoire enregistrerait sous le nom de coup d’Etat du 2 décembre ? »

Président

Et sa réponse est ?

Lecteur

Elle est nette :

« Oui, elle est dans le secret, car, toute la soirée, elle ne peut cacher son agitation, demande qu’on laisse passer toute personne porteuse d’un message.

(…)

(Le lendemain), c’est un grand jour pour les Bonaparte. Il suffit de suivre la princesse Mathilde dans Paris. Elle est soulagée, presque agressive de fierté et de triomphe. Lorsque dans l’après-midi, elle arrive chez Mme de la Redorte…, elle montre que, comme Morny (le demi-frère de Louis-Napoléon), pour donner un coup de balai, elle est du côté du manche. Elle annonce que les personnes arrêtées seront réparties en trois catégories : ceux qui seraient relâchées sans tarder, ceux qui ne seraient relâchées qu’après les élections et ceux, les plus dangereux pour le président, qu’on exilerait ou qui resteraient en prison ».

Et Jean des Cars d’ajouter « La cousine du président est devenue la cousine du dictateur ». Que vous faut-il de plus ?

Lectrice

Pas si vite ! J’admets que Mathilde a été mise au courant du complot. Elle s’y engage  hardiment. Elle en rajoute même : à cette Mme Redorte que vous citez, elle va jusqu’à dire : « Si cela vous convient, nous ferons déporter votre mari ! ». Elle se donne de l’importance, c’est une réaction naturelle en pareille circonstance. Mais cela ne prouve toujours pas qu’elle a participé à la mise en place du complot.

De mon côté, j’ai cherché à savoir comment s’est préparée cette opération. Voilà ce qu’en dit le rédacteur de la fiche de Wikipedia :

« C'est à partir de l'échec de la révision constitutionnelle du 22 juillet que la certitude d'une épreuve de force, dont l'initiative partirait de l'Elysée, s'impose dans le grand public. Celle-ci est minutieusement préparée à partir du 20 août 1851 à Saint-Cloud. Les initiés étaient peu nombreux et regroupés autour du duc de Morny, demi-frère de Louis-Napoléon. On y trouve Victor de Persigny, un fidèle de Louis-Napoléon, Eugène Rouher, Emile Fleury, Pierre Carlier, le préfet de police de Paris et le général de Saint-Arnaud ».

Le nom de Mathilde n’y figure pas. D’ailleurs, il n’y a que des hommes… comme d’habitude !

Lecteur

Cela ne prouve rien, la liste n’est pas exhaustive !

Lectrice

C’est exactement ce que je voulais vous faire dire ! Rien n’est vraiment prouvé dans cette affaire, concernant l’implication de Mathilde.

Président

C’est vrai, nous ne disposons malheureusement pas de source directe sur ce sujet.

Lecteur

Et si je vous prouve que c’est elle qui a financé ce coup d’Etat, seriez-vous aussi affirmative ?

Lectrice

Allez-y, prouvez-le !

Lecteur

Allons donc, c’est un secret pour personne ! Je cite un  récent exposé de Mme Madame Marie Ozenfant, premier secrétaire de l’Ordre des avocats au Conseil d’Etat et de la cour de Cassation, concernant la confiscation des biens de la famille d’Orleans par Napoléon III en 1852.

Elle affirme : « La propre cousine de Louis-Napoléon, son ancienne fiancée, la princesse Mathilde, qui a pourtant contribué à financer le coup d’Etat, vient se jeter à ses pieds pour le supplier de renoncer à son projet ».

Lectrice

Elle affirme, mais ne démontre pas. La réalité, mon cher Monsieur, est beaucoup plus simple que vous ne le pensez. Mathilde, dès le début de l’aventure politique de Louis-Napoléon, a aidé financièrement son cousin. Je cite, parmi beaucoup d’autres documents possible, cette phrase savoureuse de Jean Abbot dans son ouvrage sur la princesse Mathilde, qui date de 1866, page 92 :

« Mais dès que le cousin était en besoin d'argent, la cousine était là pour venir à son aide, ses diamants russes, souvenirs de Sibérie et son écrin étaient jusqu'au coup d'état - c'est maintenant le mot usité pour toutes les entreprises hardies pour ne pas dire plus -  plus souvent au Mont de Piété que chez elle ».

Cette aide financière est connue et reconnue. Elle s’est surtout appliquée à la campagne électorale de 1848. Mais pour le coup d’Etat de 1851, pourquoi voulez-vous que Louis-Napoléon ait besoin d’argent. Il dispose de tout l’appareil d’État !

Président

Avez-vous d’autres arguments à avancer, les uns et les autres ?

(les deux avocats font signe non de la tête).

Eh oui, c’est bien là le problème ! Nous ne savons guère quelle a été l’implication directe de Mathilde avant le coup d’État lui-même. Il vous faut donc, Mesdames et Messieurs les jurés, vous fier à votre intime conviction. Avant de prendre votre avis, je vais demander à chacun des deux avocats de donner leurs conclusions.

Lecteur

Pour moi, la chose est claire : bon sang ne peut mentir. Mathilde, comme tous les Bonaparte, veut le retour d’un Napoléon au pouvoir. Elle est, depuis le retour de son cousin sur la scène politique française en 1848, dans le secret de tous les grands événements qu’a connus Louis-Napoléon. Elle ne peut pas avoir été étrangère à la préparation d’un coup politique comme celui du 2 décembre. Il n’y a aucune raison pour qu’elle soit écartée d’une telle opération.

Lectrice

Je ne veux pas soutenir que Mathilde n’était pas au courant de l’affaire. Mais personne actuellement n’est en mesure de nous indiquer à quel moment elle l’a été et quelle part effective elle a prise dans la préparation du coup d’Etat.

J’invoque donc pour elle le bénéfice du doute. Au surplus, je ne suis pas sûr que les hommes politiques de cette époque soient suffisamment féministes pour impliquer une femme dans une opération institutionnelle où aucun acteur ne saurait être du deuxième sexe. A-t-elle été, dans cette histoire, une conseillère occulte du président ? Peut-être, mais rien ne le prouve. Je serais même tentée de croire le contraire. Même si elle aime le pouvoir, Mathilde n’est pas foncièrement une politique. Sa passion à elle, c’est l’art. Quand elle use de son influence, c’est pour placer des artistes, des poètes, des hommes de lettres, mais elle ne s’intéresse pas vraiment à la politique politicienne, comme on dit. Pour moi, Mathilde n’est pas vraiment une conspiratrice.

 

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Textes réunis et mis en scène par Hervé Collet.

Interprètes :

Président : Hervé Collet  Lecteur : Claude Lesko  Lectrice : Juliette Degenne

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Le public, considéré, comme jury a émis le vote suivant (76 votants sur environ 90 spectateurs) :

Hortense conspiratrice : oui    22   non  54        

Mathilde conspiratrice : oui    31  non   45

 

Un dialogue s’est ensuite engagé avec le public.