Les « Jurys de l’Histoire valmorencéenne »

6ème jury : le mardi 15 mars 2011 à la salle de l’Eden (anciennes écuries de l’auberge du Cheval-Blanc) à Montmorency


« Charlotte Corday a-t-elle séjourné à Montmorency, 
deux jours avant d’assassiner Marat ?




Les quelque 95 personnes participant à ce « jury » ont reçu par e-mail ou à l’entrée de la salle la notice introductive suivante :


NOTICE INTRODUCTIVE


Biographie de Charlotte Corday

Marie Anne Charlotte Corday d’Armont naît le 27 juillet 1768 à Saint-Saturnin des Ligneries, près de Vimoutiers, dans le pays d’Auge (Normandie). Arrière-petite-nièce de Corneille, elle est issue d’une famille de petite noblesse. Elle est d’abord élevée au couvent, puis au début du mois de juin 1791, elle quitte la campagne pour aller vivre à Caen, chez sa tante, Madame de Bretteville-Gouville. Elle a vingt trois ans et défend fièrement ses idées constitutionnelles dans un milieu où on compte beaucoup de royalistes. Elle apprend avec étonnement l'annonce de la fuite et de l'arrestation du roi à Varennes, événement qui crée un grand émoi en France.

Indignée des outrances de Marat, le « massacreur de Septembre », elle lui reproche de pousser à la guerre civile pour devenir dictateur. Après le 2 juin 1793, elle rend visite aux députés girondins réfugiés à Caen et s’enthousiasme pour l’ardeur des Caennais qui s’enrôlent pour aller délivrer Paris des « anarchistes ».

Les déclarations de Marat telles que « Je ne croirais à la République que lorsque la tête de Louis XVI ne sera plus sur ses épaules » ou bien lorsqu’il demande plus cent mille cadavres exaspèrent Charlotte Corday. De plus, elle apprend quelque temps plus tard le supplice de l’abbé Grombault, prêtre qui a donné l’extrême-onction à madame Corday d’Armont, sa mère. Sa décision est prise : elle doit tuer Marat, ce « monstre ».

Elle veut intervenir auorès ministère de l’Intérieur pour une amie émigrée, parente du député girondin Barbaroux.  Ce dernier lui confie un paquet, accompagnée d’une lettre d’introduction, à porter à l’un de ses collègues, Claude Romain Lauze de Perret. Elle prend congé de ses amis. Pour ne pas se trahir, elle décide de ne pas faire ses adieux à son père, mais elle lui envoie une lettre lui indiquant son intention d’aller en Angleterre. Au matin de son départ, elle détruit tous ses papiers et les correspondances qu’elle a eues avec les girondins. Munie de 140 livres en assignats, de 50 écus et de 25 écus de 6 livres, somme énorme, elle part pour Paris le 9 juillet 1793.

Elle y arrive le 11 juillet, s’installe à l’hôtel de la Providence, puis entreprend d’aller trouver Lauze de Perret. (cf. Le « jury de l’histoire valmorencéenne » pour connaître la suite de son emploi du temps du 11 juillet). Le lendemain 12, elle se rend avec lui au ministère de l’Intérieur.

Le 13, à 8 heures, elle achète un couteau de 40 sols au Palais-Royal, se fait conduire à 11 heures chez Marat, mais n’est pas reçue.  C’est alors qu’elle a l’idée de lui faire parvenir un court billet : « Je viens de Caen, votre amour pour la patrie doit vous faire désirer connaître les complots qu’on y médite. J’attends votre réponse ». En fin de journée, sans réponse, elle décide d’écrire un second billet : « Je vous ai écrit ce matin, Marat, avez vous reçu ma lettre, puis-je espérer un moment d’audience. Si vous l’avez reçue, j’espère que vous ne me refuserez pas, voyant combien la chose est intéressante. Suffit que je sois bien malheureuse pour avoir droit à votre protection ? ». Elle met le billet dans sa poche, sort de sa chambre, fait appeler un fiacre et se rend rue des Cordeliers, n° 20. De son bain, Marat dit de la faire entrer. Elle apporte des nouvelles du Calvados, donne les noms des députés présents à Caen et, comme Marat lui dit qu’ils seront guillotinés, elle lui plonge son couteau dans la gorge.

Immobilisée par les amis de Marat, auxquels elle n’oppose aucune résistance, elle est interrogée une première fois par le commissaire de police Guellard. Elle est ensuite transférée avec beaucoup de mal à la prison de l’Abbaye : la foule veut la lyncher ! Un peu plus tard, c’est de la Conciergerie qu’elle attendra son jugement.

Le mercredi 17 juillet à 8 heures du matin, la foule se presse dans le tribunal. Après s’être informé de l’identité et de l’âge de Charlotte, le président Montané lui demande qui est son défenseur. Charlotte Corday a demandé à Gustave Doulcet de la défendre, mais ce dernier n’a pas pu être prévenu. Le président commet alors d’office Chauveau-Lagarde, qui se trouve dans la salle. Tout au long de ce procès, elle répond aux questions posées sans jamais chercher à minimiser sa responsabilité. Elle va même jusqu’à confirmer les déclarations des témoins à charge.

À l’issue des débats, l’accusateur public Fouquier-Tinville demande sa tête. Son avocat fait une plaidoirie brève mais très courageuse, que Fouquier-Tinville, du reste, n’apprécie pas : il a conseillé à l’avocat de faire passer Charlotte Corday pour une folle. Même le président va modifier le libellé d’une des questions posée au juge afin de ne pas la faire passer pour une royaliste. Mais rien n’y fait, elle est condamnée à mort par le jury populaire.

De retour à la Conciergerie, il ne lui reste plus que quelques heures à vivre. Elle a demandé que quelqu’un fasse un portrait d’elle. Le peintre Hauer entre dans sa geôle et il ne lui reste que deux heures pour terminer le travail qu’il a commencé dans la salle d’audience.

À 17 h, sur la place de la Révolution (Concorde aujourd’hui), Charlotte Corday est guillotinée.


Biographie de Jean-Paul Marat, médecin et député conventionnel

Jean-Paul Marat naît à Boudry, dans la principauté de Neuchâtel (prussienne à l'époque, et dont le territoire correspond à celui de l'actuel canton de Neuchâtel en Suisse), le 24 mai 1743. il est le fils de Jean-Baptiste Marat, un capucin défroqué d'origine sarde né à Cagliari en 1704 et dessinateur en indiennes converti au calvinisme, et de la genevoise Louise Cabrol. Le futur conventionnel quitte Neuchâtel et sa famille en 1759, après ses études au collège et devient précepteur des enfants d'un armateur bordelais. Après un séjour à Paris de 1762 à 1765, où il complète ses études et acquiert, en autodidacte, une formation de médecin, il se fixe à Londres, puis à Newcastle en 1770, où il exerce comme médecin et vétérinaire.

Après un court séjour dans les Provinces-Unies (1774-1775) et l'obtention de son diplôme de médecin à l'Université de St Andrews (Écosse), le 30 juin 1775, il s'installe à Paris, où il publie en 1776 une édition française de son traité De l'homme, imprimé en anglais quelques années auparavant. Le comte d’Artois lui octroie, le 24 juin 1777, le brevet de médecin de ses gardes du corps. Il ouvre un cabinet d'expériences où il effectue des recherches en physique expérimentale, en particulier sur la nature du feu, la lumière et l'électricité médicale. En août 1783, ce dernier thème lui vaut d'être couronné par l'Académie de Rouen.

Tombé malade en 1782, outre ses démêlés scientifiques, il connaît des revers de fortune, avant de perdre, en 1784 sa charge de médecin auprès du comte d'Artois.

Le révolutionnaire

Le 25 juillet 1789, le comité de Constitution présente à l’Assemblée, par la voix du député Mounier, un premier projet. À ce moment précis, Marat publie, début août, une feuille in-8° de 8 pages Le Moniteur patriote, entièrement consacrée à la critique du projet de Constitution, critique nourrie, entre autres par son expérience du modèle constitutionnel anglais. Il s'adresse en ce sens, à la fin du mois d'août, à l'Assemblée nationale dans une lettre intitulée Tableau des vices de la Constitution Anglaise, présenté en août 1789 aux États-Généraux comme une série d’écueils à éviter dans le Gouvernement qu’ils voulaient donner à la France.

Le 12 septembre 1789, Marat publie le premier numéro du Publiciste parisien, journal politique, libre et impartial, journal quotidien connu sous le titre L’Ami du peuple. De septembre 1789 à septembre 1792, Marat fera ainsi paraître près de mille numéros. Sous la Constituante, il défend la cause des citoyens passifs, des victimes du marc d'argent. Il écrit ainsi une Supplique du citoyen passif. Il prend même position sur les questions coloniales entre mai 1791 et avril 1792. Imbu de la pensée de Montesquieu auquel il a rendu hommage dans un concours pré-révolutionnaire pour l'ironie de son texte De l'esclavage des Nègres en mai 1791, il défend la cause des gens de couleur libres.

Marat fait deux voyages en Angleterre au temps de la Révolution. Le premier a lieu dans les années 1790, et le second au printemps 1792. Lorsqu'il revient à Paris, Marat s'est détaché du duc d'Orléans, qu'il a vivement défendu sous l'Assemblée constituante, jusqu'en juillet 1791, pour contribuer à développer désormais le mouvement encore embryonnaire de l'exagération révolutionnaire qui débute de façon spectaculaire avec les massacres de septembre 1792, se poursuivant toute l'année 1793 et qui se terminera avec la fin de la Grande Terreur.

Après la journée du 10 août 1792, il incite à la poursuite du mouvement en prônant l’élimination des royalistes emprisonnés. À la différence de ses précédents appels au meurtre, il est cette fois suivi par une partie de la presse, notamment girondine. La publication de l’Ami du peuple cesse au 21 août, et son dernier appel au meurtre date du 19.

À l'avant veille du 2 septembre 1792, Marat est nommé adjoint au comité de surveillance de la Commune de Paris. Les révolutionnaires se rendent aux prisons, et y massacrent, du 2 au 6 septembre, d’abord prêtres insermentés, puis gardes suisses et gardes du corps du roi, aristocrates suspectés de complot, enfin de nombreux prisonniers de droit commun (au total, il y aura environ 1 500 morts). Dès le 3 septembre, Marat signe, et probablement rédige, la circulaire du 3 septembre imprimée sur ses presses et envoyée aux départements et municipalités de toute la France, et appelant à la généralisation des massacres. Cette circulaire et ses écrits violents ont fortement contribué à le faire tenir pour le principal responsable des massacres, même si le fait n’est pas avéré.

Le 9 septembre 1792, Marat est choisi par sa section pour être député de Paris à la Convention.

Paradoxalement il se montre très légaliste sur le sort à infliger à Louis XVI. Au contraire de Robespierre, de Saint-Just, de Jeanbon-Saint-André, il veut un vrai procès qui permettrait de mettre en lumière les crimes du roi. Il n'en vote pas moins la mort du roi dans les 24 heures et rejette l'appel au peuple et le sursis. Élu à la présidence du Club des Jacobins, il adresse le 5 avril 1793, une circulaire appelant à l'insurrection et au coup d'État. Le 17 avril, Guadet donne lecture de ce manifeste et, en conclusion, demande l’arrestation de Marat.

Le décret d’arrestation de Marat est adopté par les conventionnels à la majorité de 220 voix contre 92. Décrété de prise de corps, celui-ci est traduit au Tribunal révolutionnaire le lendemain 13 avril. Confronté le 24 avril à ses accusateurs et à ses défenseurs, Marat bénéficie d’un jury qui lui était acquis d'avance. Acquitté le 24 avril, il est porté en triomphe, couronné de lauriers.

Depuis le 3 juin 1793, Marat ne se présente plus à la Convention. L’évolution de sa maladie l’empêche de paraître en public. D’après le docteur Souberbielle, l’origine du mal était herpétique. Le docteur Cabanès a évoqué un eczéma. À partir du 20 juin, son état s’aggrave et l’oblige à prendre continuellement des bains pour le soulager. C’est à ce moment qu’intervient Charlotte Corday…


Biographie de Claude Fauchet, évêque constitutionnel et député

Claude François Fauchet naît à Dornes le 22 septembre 1744, de Nicolas Fauchet, marchand aisé, et de Anne Ligier. Il se voue à l’état ecclésiastique après de brillantes études. Entré dans la communauté libre des prêtres de Saint-Roch à Paris, l’abbé Fauchet devient vicaire de l’église Saint-Roch de Paris et est engagé par le marquis de Choiseul, frère du ministre de Louis XV, pour être le précepteur de ses enfants, fonction qui s’avère pour lui le premier pas vers la fortune. Il est bientôt nommé grand-vicaire de l’archevêque de Bourges Phélypeaux, puis prédicateur du roi et abbé de Montfort-Lacarre, en Bretagne. Il témoigne hautement son enthousiasme pour les nouvelles doctrines, ce qui lui vaut d’être rayé de la liste des prédicateurs du roi en 1788.

Quand la révolution éclate, elle le trouve prêt à aider de son action ce mouvement rénovateur. En 1789, il est un de ceux qui conduisent le peuple à l’attaque de la Bastille, où, le sabre en main, il guide la députation qui vient sommer le gouverneur de rendre la forteresse.  En septembre, il est élu à la Commune de Paris, dont il se retirera en octobre 1790. L’hiver suivant, il organisa à l’intérieur du Palais-Royal le Cercle social ou « Confédération universelle des Amis de la Vérité », où il préside des réunions très courues sous le titre qu’il s’est lui-même attribué de procureur général de la Vérité.

Il coopère à la réorganisation de l’Église, en composant le livre de la Religion nationale, qui est distribué dans les départements et où il appelle de ses voeux le renouvellement de la discipline ecclésiales et des modifications dans ses rapports avec l’État.  Orateur du club de La Bouche de fer, il prend une part très active à la rédaction du journal de ce nom.

En mai 1791, il est nommé évêque constitutionnel du Calvados, puis élu député à l’Assemblée législative. Dans cette assemblée, il vote contre le traitement fait aux prêtres insermentés, prétendant qu’on ne doit pas payer ses ennemis. Le Calvados le renvoie encore à la Convention. Zélé républicain, mais ennemi des excès, il voit d’un œil inquiet les tendances effrénées des exaltés, et se rapproche dès lors des Girondins.

Lors du jugement de Louis XVI, il vote pour l’appel au peuple, la prison et le bannissement après la guerre finie. Il vote contre le mariage des prêtres et pour le maintien du culte catholique.

Compris dans la liste des vingt-et-un députés dont le parti montagnard demande la proscription, il brave les premières dénonciations faites contre lui. Un moment mis en cause et emprisonné à l’occasion de l’assassinat de Marat, il est libéré quelque temps après.

Compris dans le décret d’accusation lancé contre la Gironde en octobre 1793, Fauchet est à nouveau enfermé à la Conciergerie. Le 31 octobre, il est guillotiné avec les députés girondins.

D'après une lettre de l’abbé Lothringer, du 27 juillet 1797, Fauchet aurait rétracté toutes ses erreurs, fait abjuration de son passé révolutionnaire, et, rentré entièrement dans le sein de la religion, il se serait confessé et aurait confessé lui-même Sillery.


Biographie de Claude Lauze de Perret, avocat, cultivateur et député

Claude Romain Lauze de Perret, naît à Apt (Vaucluse), le 28 février 1747. Il fait profession d'avocat, tout en gérant ses domaines agricoles. Au début de la Révolution, il est le promoteur de la Société des Amis de la Liberté, qui siège au réfectoire de l'ancien séminaire d'Apt.

Le 4 septembre 1791, il est élu député des Bouches-du-Rhône à l'Assemblée législative, et le 7 septembre 1792, il est réélu, par le même département, à la Convention nationale, où il siège sur les bancs à sympathie girondine. Le 9 janvier 1793, il devient membre du Comité de sûreté générale, dont la composition soulève les plus vives protestations des Montagnards.

Lors du procès de Louis XVI, il vote pour la culpabilité du roi, pour la ratification du jugement du peuple, pour la réclusion pendant la guerre et le bannissement à la paix et pour le sursis. Adversaire de la Montagne, il la combat souvent à la tribune, demandant notamment que Danton rende des comptes sur l'État de la Belgique. Le 11 avril 1793, lors de la séance parlementaire, il sème le scandale en sortant son épée et en menaçant Marat et ses amis. Le 13 avril, il est absent lors du scrutin pour la mise en accusation de Marat, mais déclare que s'il avait été présent, il aurait voté pour ce décret d'accusation.

Il échappe à la proscription qui frappe ses amis girondins, le 2 juin 1793. Mis en cause à l’occasion de l’assassinat de Marat, il parvient dans un premier temps à récuser les accusations de l'ancien capucin Chabot et est libéré. Mais rédacteur de la protestation signée par 73 conventionnels contre les violence subies par les proscrits du 2 juin, il est à nouveau inquiété pour ses relations avec Charlotte Corday et est arrêté. Traduit devant le Tribunal révolutionnaire, du 3 au 9 brumaire (24 au 30 octobre 1793), avec 20 autres Girondins, il est guillotiné le 31 octobre 1793 en même temps qu’eux. Mais Adélaïde et Françoise (dite Francette) Lauze de Perret, recevront le 10 frimaire An II, de la part de la Convention, un secours de 1 500 livres.


Biographie de Luc Lalande, oratorien, évêque constitutionnel et député

Le Père Luc François Lalande est, avec le P. Pierre Daunou, le P. Denis Muly et le P. Louis Cotte, une des figures marquantes de l’Oratoire de Montmorency avant la Révolution française. Né à Saint-Lô (Manche) le 19 janvier 1732, il entre vers 1760 dans la célèbre congrégation fondée par le Père Bérulle (et approuvée en 1613). Il est d'abord professeur à Lyon, où il fait la connaissance du P. Jacques Emery, futur supérieur général des prêtres de Saint-Sulpice, qu’il retrouvera à plusieurs occasions. Nous le retrouvons à Montmorency, où il est professeur de théologie de 1780 à 1790, et où il enseigne l’hébreu, langue dont il s’est fait une spécialité en publiant une Grammaire hébraïque.

Comme pratiquement tous ses collègues oratoriens de Montmorency, le P. Luc Lalande accueille avec enthousiasme les changements révolutionnaires, d’abord comme citoyen, mais surtout comme théologien. La Constitution civile du clergé, votée le 12 juillet 1790 par l'Assemblée nationale constituante, lui apparaît comme un retour aux sources du christianisme primitif, où les évêques et les prêtres étaient choisis par les fidèles. Il publie en 1791 une Apologie des décrets de l'assemblée nationale sur la constitution civile du clergé, qui le fait connaître dans les milieux républicains. C’est ainsi qu’après avoir été quelques mois vicaire général de l’évêque constitutionnel de Paris, Mgr Gobel, il est lui même appelé par les électeurs du département de la Meurthe à devenir évêque constitutionnel de Nancy. Après beaucoup d’hésitation, il accepte ce poste, qui lui vaut l’opposition de tout le clergé mosellan fidèle au Pape, mais qui lui gagne l’estime des Républicains, ce qui l’amènera à être élu député à la Convention le 5 septembre 1792. C’est à ce titre qu’il se trouve très souvent sur Paris, où il loge chez la maîtresse de Claude Fauchet, non loin de la Convention. Il n’est pas inquiété lors de la chute des députés girondins en 1793 et il est réélu député au Conseil des Cinq-Cents le 14 octobre 1795, sous le Directoire.

Après la fin de son mandat, Luc Lalande, qui a renoncé à son état ecclésiastique, devient fonctionnaire, grâce au soutien de Fouché, lui-même ancien confrère oratorien, qui lui procure un poste d’archiviste de la police. Réconcilié avec l’Eglise par l’intermédiaire du P. Emery, il meurt entre les bras de ce dernier le 27 février 1805.


L’ « Adresse aux Français » de Charlotte Corday

« Amis des loix et de la paix

Jusqu'à quand, ô malheureux Français, vous plairez vous dans le trouble et les divisions, assez et trop longtemps des factieux et des scélérats ont mis l'intérêt de leur ambition à la place de l'intérêt générale, pourquoi, ô infortunés victime de leur fureur, pourquoi vous égorger, vous anéantir vous même pour établir l'édifice de leur tyrannie sur les ruines de la France désolée.

Les factions éclatent de toutes parts ; la Montagne triomphe par le crime et par l’oppression ; quelques monstres, abreuvés de notre sang conduisent ses détestables complots et nous mènent au précipice par mille chemins divers.

Nous travaillons à notre propre perte avec plus d'énergie que l'on n'en mit jamais à conquérir la Liberté ! O Français, encore un peu de temps, et il ne restera de vous que le souvenir de votre existence !

Déjà les départements indignés marchent sur Paris ; déjà le feu de la Discorde et de la guerre civile embrase la moitié de ce vaste Empire, il est encore un moyen de l’éteindre, mais ce moyen doit être prompt. Déjà le plus vil des scélérats, Marat, dont le nom seul présente l'image de tous les crimes, en tombant sous le fer vengeur, ébranle la Montagne et fait pâlir Danton et Robespierre, les autres brigands assis sur ce trône sanglant, environnés de la foudre, que les Dieux vengeurs de l'humanité ne suspendent sans doute que pour rendre leur chute plus éclatante, et pour effrayer tous ceux qui seraient tentés d'établir leur fortune sur les ruines des peuples abusés !

Français! vous connaissez vos ennemis, levez vous ! marchez ! que la Montagne anéantie ne laisse plus que des frères et des amis! J'ignore si le ciel nous réserve un Gouvernement républicain, mais il ne peut nous donner un Montagnard pour maître que dans l'excès de ses vengeances.

O France, ton repos dépend de l'exécution de la loi, je n'y porte point atteinte en tuant Marat, condamné par l’univers, il est hors la loi …. Quel tribunal me jugera ? Si je suis coupable, Alcide l’était donc lorsqu'il détruisait les monstres ; mais en rencontra-t-il de si odieux ? O amis de l'humanité, vous ne regretterez point une bête féroce engraissée de votre sang, et vous tristes Aristocrates que la Révolution n'a pas assez ménagés, vous ne le regretterez pas non plus, vous n'avez rien de commun avec lui.

O ma patrie ! tes infortunes déchirent mon coeur, je ne puis t’offrir que ma vie, et je rends grâce au ciel de la liberté que j'ai d’en disposer ; personne ne perdra par ma mort, je n’imiterai point Pâris en me tuant, je veux que mon dernier soupir soit utile à mes concitoyens, que ma tète, portée dans Paris, soit un signe de ralliement pour tous les amis des lois, que la Montagne chancelante voie sa perte écrite avec mon sang, que je sois leur dernière victime, et que l’univers vengé déclare que j’ai bien mérité de l’humanité, au reste, si l’on voyait ma conduite d'un autre oeil, je m 'en inquiète peu.

Qu'à l'univers surpris, cette grande action

Soit un objet d'horreur ou d'admiration,

Mon esprit, peu jaloux de vivre en la mémoire,

Ne considère point le reproche ou la gloire :

Toujours indépendant et toujours citoyen,

Mon devoir me suffit, tout le reste n'est rien.

Allez, ne songes plus qu'à sortir d’esclavage !

[Voltaire, Mort de César]

Mes parents et amis ne doivent point être inquiétés, personne ne savait mes projets. Je joins mon extrait de Baptême à cette Adresse pour montrer ce que peut la plus faible main conduite par un entier dévouement. Si je ne réussis pas dans mon entreprise, Français, je vous ai montré le chemin, vous connaissez vos ennemis, levez vous, marchez et frappez ».


TEXTE DE « L’AUDIENCE », lu par :

- Hervé Collet, président de Valmorency, auteur du scénario : le « président du jury »

- Juliette Degenne, comédienne : la lectrice

- Claude Lesko, comédien : le lecteur.


Le président du jury

Tout d’abord, faut-il l’appeler Charlotte ou Marie ?

Lectrice

À la naissance, elle a reçu les prénoms de Marie Anne Charlotte et quand on lui demande de décliner son identité devant le tribunal, elle donne ces trois prénoms. Ses proches l’appellent Charlotte depuis son enfance. Ses deux lettres à Marat sont signées Charlotte. Elle-même préfère le prénom de Marie et c’est ainsi qu’elle signe son passeport. L’histoire a retenu le prénom de Charlotte. À vous de choisir.

Cette coutume de choisir entre les prénoms reçus de ses parents à la naissance était assez fréquente au XVIIIème et au XIXème siècles. Elle l’est un peu moins aujourd’hui, mais elle est encore pratiquée.

Président

Ce soir, nous continuerons à lui donner le prénom de Charlotte « telle qu’en elle-même enfin, l’éternité la change ».

Avant de la faire entrer dans notre histoire, essayons de connaître un peu plus Jean-Paul Marat. Quel portrait peut-on faire de lui ? Est-il le monstre dénoncé par Charlotte Corday ?

Lecteur

Je ne suis pas chargé de défendre la mémoire de Marat. Je pense simplement que les historiens d’aujourd’hui doivent porter sur lui un regard plus nuancé que celui que nous rapporte Charlotte Corday. Je voudrais simplement citer le début du livre que lui consacre Alfred Bougeart en 1865 : Marat, l’Ami du peuple (vol. 1,  préface) :

« Jusqu'à trente ans, j'ai jugé Marat sur ce qu'on en disait autour de moi, sur ce que j'avais lu dans les historiens modernes : je le maudissais, je le conspuais, je le reniais. Vint l'expérience qui m'apprit (trop tard, hélas!) quel cas on doit faire de l'opinion des gens du monde et des jugements de l'histoire (...). Je me suis demandé, un jour, ce que Marat avait écrit, dit ou fait. (...) Dépouillement achevé des pièces de conviction, j'ai reconnu que j'avais été injuste, illogique et lâche d'avoir accusé, condamné, calomnié sur des allégations sans fondements ».

Bougeart cite notamment un passage d’un écrit de Marat, le numéro 8 de son Journal de la République française :

« L'amour des hommes est la base de celui de la justice, car l'idée du juste ne se développe pas moins par le sentiment que par la raison. J'avais déjà le sens moral développé à huit ans. A cet âge, je ne pouvais supporter la vue d'un mauvais traitement exercé contre autrui. L'aspect d'une cruauté me soulevait d'indignation, et toujours le spectacle d'une injustice fit bondir mon cœur comme le sentiment d'un outrage personnel ».

Lectrice

Comme quoi tout homme peut changer en grandissant. Je voudrais tout simplement indiquer que Marat a appelé de ses voeux ce qu’on appellerait aujourd’hui un génocide, celui des aristocrates et des privilégiés. Je cite ce qu’écrit Jean Gaume en 1856 dans son ouvrage “La révolution, recherches historiques sur l'origine et la propagation du mal en Europe, depuis la Renaissance jusqu'à nos jours”, Volume 3, p. 204 (à la suite de beaucoup d’autres auteurs, dont il reprend la documentation) :

Ce monstre, de plus en plus altéré de sang, ne cesse de crier que la France est remplie d'oppresseurs du peuple ; propose l'établissement d'un comité chargé de faire arrêter les suspects ; donne des mandats d'arrêt en blanc ; veut que cent mille parents d'émigrés soient pris en otage ; demande, pour régénérer la France, deux cent soixante-dix mille têtes, et accompagne cette terrible demande d'une menace plus terrible peut-être. « La France, dit-il, ne sera libre, heureuse, puissante, qu'après avoir tué deux cent soixante-dix mille aristocrates, et les trois quarts des membres de la Convention. Si vous ne m'accordez les têtes que je demande dans la justice, le peuple indigné en fera tomber bien d'autres dans sa fureur. »

Président

Nous arrivons donc à l’intervention de  Charlotte Corday. Mesdames, Messieurs, vous avez reçu une notice résumant sa biographie, mais pouvez-vous, chère amie, nous brosser un portrait psychologique de notre héroïne.

Lectrice

Un de ses parents, Frédéric de Corday, racontera plus tard : «  Charlotte avait le feu sacré de l’indépendance, ses idées étaient arrêtées et absolues. Elle ne faisait que ce qu’elle voulait. On ne pouvait pas la contrarier, c’était inutile, elle n’avait jamais de doutes, jamais d’incertitudes. Son parti une fois pris, elle n’admettait plus de contradiction. Son oncle, le pauvre abbé de Corday m’en a parlé dans les mêmes termes, comme d’une personne qui avait un caractère d’homme. Elle avait, en outre un esprit assez railleur, assez moqueur... Elle était susceptible de sentiments nobles et élevés, de beaux mouvements. Avec l’énergie dont elle était douée, elle s’imposait et n’en faisait jamais qu’à sa tête. Quoique dans la famille les femmes soient toutes énergiques, il n’y en avait pas qui eussent un caractère aussi décidé, aussi capable. Si elle eût commandé un régiment, elle l’eût bien mené, cela se devine ».

Président

Bien qu'ouverte aux idées nouvelles, la jeune femme est indignée par les excès de la Révolution. Elle est outrée des évènements qui se sont produits à Paris le 31 mai et le 2 juin. Elle participe aux réunions organisés par les députés réfugiés à Caen et  décide de porter un grand coup, pensant de cette façon sauver la France. Marat qui, depuis son acquittement au Tribunal révolutionnaire, diffamait les Girondins, symbolise à ses yeux l'injustice et le mensonge. Il devient sa cible. Comme elle le dira d’une manière franche et nette devant le tribunal, elle veut débarrasser la République d’un monstre. Elle prépare minutieusement son voyage sans en parler à personne. Elle invente un prétexte pour se rendre à la capitale. Comme elle ne connaît personne à Paris, le député Barbaroux lui indique son collègue Lauze de Perret et lui donne un paquet à lui porter.  Lecteur Romain Lauze de Perret, né à Apt (Vaucluse), le 28 février 1747, est généralement orthographié Duperret en un seul mot, dans les comptes rendus de la Convention. Il mourra guillotiné le 31 octobre 1793, avec 21 autres députés girondins.

Lecteur

Voici le contenu de la lettre de Barbaroux à de Perret :

« Caen, 7 juillet, l'an I.

Je t'adresse, mon cher bon ami, quelques ouvrages qu'il faut répandre. Il y a un ouvrage de Salles sur la constitution. C'est celui qui, dans ce moment, produira le plus prompt effet. Il faut en faire un grand nombre d'exemplaires. Je t'ai écrit par la voie de Rouen pour t'intéresser à une affaire qui regarde une de nos concitoyennes. Il s'agit seulement de retirer du ministre de l'intérieur des pièces que tu lui rendras. La citoyenne qui te remettra ce paquet s'intéresse à cette même affaire. Tâche de lui procurer accès auprès du ministre.

Adieu, je t'embrasse.

P. S. Ici tout va bien. Nous ne tarderons pas à être sous les murs de Paris.

Barbaroux »

Lectrice

Charlotte Corday prend donc prend la diligence à Caen le mardi 9 juillet et arrive le jeudi 11 à Paris. Elle prend une chambre à l’hôtel de la Providence, rue des Augustins et se met en projet d’aller trouver De Perret.

Président

Nous allons, dans un premier temps, donner la version que le député De Perret a livrée à ses collègues de la Convention nationale sur sa rencontre avec Charlotte Corday :

« Rentrant chez moi jeudi, pour y dîner, mes filles, qui sont à Paris, m'ont remis un paquet, à moi adressé de Caen, renfermant des imprimés de cette ville à moi adressés par Barbaroux, dans lequel paquet il y avait une lettre de Barbaroux que j'aurais pu soustraire, mais que j'ai dans ma poche, et que je communiquerai; car on avait décrété que les scellés seraient mis sur mes papiers ». (…) Suivent quelques récriminations sur les méthodes d’apposition de ces scellés.

Lecteur

Je prends le relais.

« Rentrant donc chez moi jeudi, j'ouvre ce paquet, et j'y trouve plusieurs imprimés de Caen qui sont déjà répandus dans Paris, et une lettre que je donnerai à lire, afin que tout le public sache ce qu'elle contient. J'avais ce jour-là trois ou quatre personnes à dîner. On ne me laissa pas le temps de lire cette lettre. Je la mis sur ma cheminée. Dans le temps que nous étions au dessert, la citoyenne dont il s'agit vint me demander. Je ne la connaissais pas. Elle entre. « Est-ce au citoyen Duperret que j'ai l'honneur de parler ? - Oui. - Je voudrais vous dire quelque chose en particulier ». J'entrai dans une chambre a côté, je lui demandai des nouvelles de mes collègues de Caen. Après qu'elle m'eut satisfait sur les personnes de ma connaissance, je lus la lettre de Barbaroux en sa présence. Il s'y trouvait quelque chose qui la concernait ».

Lectrice

Je prends à mon tour le relais :

« Elle me pria de l'accompagner chez le ministre de l'intérieur. Je lui dis : « La chose n'est pas possible, en cet instant, puisque je suis en compagnie ». Je lui offris de se rafraîchir. «  Non, me dit-elle ; demain, si vous voulez vous donner la peine de passer chez moi dans la matinée, nous irons ensemble chez le ministre ». Je dis : « Oui, avec plaisir, mais je ne sais où vous logez ». Elle me sort une carte imprimée, que voici, où était l'adresse de l'hôtel de la Providence, rue des Augustins. Je lui demandai son nom. Elle sortit un crayon, et écrivit sur la carte son nom, qui est le même que celui que je viens d'entendre dans le rapport. Cela résolu, elle se retira. En rentrant chez moi, je dis : La plaisante aventure ! Cette femme m'a l'air d'une intrigante. Par les propos qu'elle m'avait tenus, elle me paraissait extraordinaire. J'ai vu dans ses raisons, dans son allure, dans sa contenance, quelque chose qui m'a paru singulier. Je saurai demain ce qu'il en est. Le lendemain je m'y rendis. Je m'adressai au portier, etc ».

Président

Nous allons nous arrêter là, car notre attention va se concentrer sur la journée d’arrivée de Charlotte Corday. Nous disposons donc de la version de de Perret. Nous allons maintenant recueillir celle de Charlotte, telle qu’elle figure dans le procès-verbal de son jugement le 17 juillet. Nous lui avons donné un tour plus vivant, en enlevant le style indirect.

Lecteur

Quel jour êtes-vous arrivée à Paris ?

Lectrice

Jeudi dernier vers midi.

Lecteur

Où êtes-vous descendue en arrivant à Paris?

Lectrice

J’ai descendu où la voiture s'est arrêtée et de là j’ai été loger rue des Vieux Augustins, hôtel de la Providence.

Lecteur

Qu’avez-vous fait en arrivant à Paris ?

Lectrice

J’ai été à l'instant de mon arrivée chez le citoyen Duperret, député de la Convention.

Lecteur

Qu’alliez-vous y faire?

Lectrice

Je suis allé lui porter un paquet de la part de Barbaroux.

Lecteur

Avez-vous trouvé ce député ?

Lectrice

Non, il n'était pas chez lui.

Lecteur

Avez-vous laissé le paquet ?

Lectrice

Je l’ai laissé à ses filles.

Lecteur

Par qui avez-vous été conduite chez lui?

Lectrice

J’y suis allée seule et à pied.

Lecteur

Etes-vous allée plusieurs fois dans le même jour ?

Lectrice

J’y suis retournée quatre heures après, parce que là on m’avait dit d'y retourner à cette heure là. J’y ai trouvé alors le citoyen Duperret qui dînait.

Lecteur

Quel fut le sujet de votre entretien ?

Lectrice

J’y suis allée, relativement au paquet dont je viens de parler, et pour l'engager à l'accompagner chez le Ministre de l'intérieur pour y retirer des papiers que j’avais envoyés depuis six mois et que je demandais depuis huit jours.

Lecteur

Y a-t-il eu entre vous et ledit Duperret quelqu'autre entretien ?

Lectrice

Non.

Président

C’est à ce moment qu’entre en jeu l’hypothèse d’une expédition à Montmorency, à laquelle nous allons consacrer une partie de notre audience. Sur quoi cette hypothèse s’appuie-t-elle ? Avouez qu’elle est audacieuse car, jusqu’à présent, personne ne l’avait évoquée.

Lecteur

Pas tout-à-fait, Monsieur le Président. La très docte Société de l'histoire de la révolution française, en 1909, dans sa revue La Révolution française, volume 57, p. 426 (chez Charavay frères), n’hésite pas à déclarer :

« En ce qui concerne Lalande, un fait curieux et peu connu mérite d'être rappelé : quelques jours avant l'assassinat de Marat, l'évêque de la Meurthe dîna chez l'aubergiste Leduc, à Montmorency, en compagnie de Fauchet, de Charlotte Corday et d'une autre femme (cf. Répertoire Tuetey) ».

Je ne serai pas aussi péremptoire que l’auteur de cette affirmation. Je vise simplement à démontrer que cette hypothèse est plausible.

Président

Bon, nous sommes ici pour en débattre. Donnez-nous les faits.

Lecteur

Les faits reposent sur deux témoignages déposés auprès du Comité de sûreté générale à trois jours d’intervalle.

Le premier date du mardi 16 juillet, la veille du jour où Charlotte Corday est jugée devant le tribunal révolutionnaire :

« Je soussigné Michel Kessel, citoyen à Riquevyr (lire Riquewihr), département du Haut-Rhin ; certifie que le citoyen Le Duc, traiteur aubergiste à Montmorency, m'a déclaré, en présence de la citoyenne Steim, marchande de vin, rue Jean Pain-Mollet, numéro huit, que jeudy dernier, vers huit heures du matin, un carosse a arretté chez lui, qui portait cinq particuliers, sçavoir trois hommes et deux femmes ; qu'entre les hommes, il connaissait parfaitement l'abbé Fauchet et l'Evèque de Nancy, qu'une des femmes pouvait avoir vingt-quatre à vingt-six ans, que ledit Fauchet lui a expressément deffendu de ne rien dire à personne de leur arrivée, et de la cacher surtout à un Député de la Montagne, logé quelques fois chez lui, que ces gens ont logé chez ledit Leduc, dans une chambre à part jusqu'après midy.

Or comme cette affaire peut donner quelques éclaircissements à la complicité de l'assassin de Marat, j'ai pensé qu'il est de mon devoir de faire et signer la présente déclaration.

A Paris, le 16 juillet, l'an deuxième de la République. Kessel,

Logé rue Jean-Pain-Mollet, numéro huit. Certifié conforme à l'original remis au Comité de sûreté générale. (visé par) François Chabot1

Lectrice

Le second témoignage que vous introduisez dans le débat est daté du vendredi 19 juillet.

« 775. Déclaration faite au Comité de sûreté générale par le citoyen Etienne Brings, demeurant au canton de Taverny, portant que, se trouvant, le mercredi précédent à Montmorency (donc, le mercredi 17 juillet, jour de l’exécution de Charlotte Corday), chez le nommé Leduc, aubergiste, après dîner, la conversation est venue à tomber sur l'assassinat qui venait de se commettre sur la personne du citoyen Marat, et que le sieur Leduc, après avoir entendu le signalement de la femme qui a assassiné Marat, a dit qu'il se rappelle bien l'avoir vue descendre chez lui, où elle a dîné en compagnie de deux évêques et d'une autre femme; et croit avoir reconnu l'évêque du Calvados et celui de Nancy ». 19 juillet 1793. Original signé, A. N., F7 4385/1, n° 4. (Tuetey, Répertoire général des sources manuscrites de l'histoire de Paris pendant la Révolution française. Tome 9, Partie 2, p. 254).

Président

Avant d’aller plus loin, signalons que si le citoyen Kessel et la citoyenne Steim sont inconnus de nos services, le citoyen Etienne Brings est un personnage qui a défrayé la chronique dans notre Vallée de Montmorency.

Lecteur

En effet, le cordonnier Etienne Brings est un agitateur de Taverny, membre du comité local du club des Jacobins et Cordeliers, et ancien de la section du Contrat-Social de Paris. En pluviôse an II (janvier ou février 1794), il cherchera à empêcher le curé de dire sa messe le « jour des Rois ». Il fera venir l'armée révolutionnaire à Taverny pour l’aider à mettre fin aux activités du parti modéré, composé du curé et des gros cultivateurs. Il enverra les soldats faire des visites domiciliaires chez ses adversaires politiques. Mais nous sommes en juillet 1793. On comprend que dès qu’il entend l’aubergiste Leduc faire ses confidences sur la visite présumée de l’assassin de Marat à Montmorency, il s’empresse d’aller raconter cela au comité de sûreté générale. Il le fera deux jours après l’exécution de Charlotte Corday, mais il estime sans doute que la Convention cherchera à démasquer les éventuels complices du meurtre.

Président

Résumons-nous. Les deux dépositions, bien que déposées séparément, sans lien apparent entre elles, à trois jours d’intervalle, nous ramènent cependant à un seul témoignage, celui de l’aubergiste Leduc. Il est difficile de mettre en doute le fait que cet aubergiste se soit exprimé sur cette affaire. Mais il nous faut examiner s’il n’a pas menti ou affabulé. Nous connaissons la légendaire faconde des aubergistes et notamment de la famille Leduc. Qu’est-ce qui nous permet de croire à la crédibilité de ses propos ?

Lectrice

Vous faites bien de poser la question d’entrée de jeu, Monsieur le président, vous qui avez publié un article sur la famille des aubergistes Leduc. N’ont-ils pas l’habitude de raconter des bobards ?

Président

Je ne parlerai pas de bobards, terme qui suppose des mensonges. Mais des vantardises, certes. La famille Leduc a le sens de la publicité. Je ne suis pas étonné que Nicolas Leduc III – car il s’agit probablement de lui, son père étant mort en 1788 – ait proclamé un peu partout ce qu’il pensait être arrivé chez lui. Cela étant, ce qui me frappe dans ses affirmations, c’est la précision des détails qu’il donne. Si c’était de la pure invention, il risquerait gros de raconter des bobards, comme vous le dites. On se fait vite couper la tête, à cette époque, pour un rien. Je vous rappelle qu’il a lui-même eu des ennuis, tout simplement parce qu’il s’appelait Le Duc (en deux mots) ou Leduc (en un seul mot). Je vous demande donc d’être très rigoureux dans vos arguments. Qu’est-ce qui vous fait croire qu’il dit la vérité.

Lecteur

Notons tout d’abord que ses souvenirs sont tout frais. Les premiers propos de Leduc sont tenus trois jours après l’assassinat, alors que l’aubergiste se trouve à Paris, qui frémit de l’événement. Toutes les gazettes en parlent, tous les habitants se répètent ce que les journaux en disent ou ce que leurs voisins en rapportent.

Lectrice

Je signale à tout hasard, que les journaux ne publient pas de photos à l’époque et que le premier et seul portrait authentique de Charlotte Corday date du jour de son jugement, le 17 juillet, et ne sera publié que bien après. Donc Leduc n’a pas pu la reconnaître physiquement.

Lecteur

Non bien sûr, mais la description de l’assassin de Marat est à la une de toutes les gazettes et le bouche-à-oreille fait le reste. Leduc, qui navigue entre Montmorency et Paris, où il s’approvisionne, est parfaitement au courant de ce qui se passe.

Président

Continuez votre argumentation, cher Monsieur. Parlez-nous de ces deux évêques supposés avoir emmené Charlotte Corday à Montmorency. Pourquoi deux ecclésiastiques ? Est-ce parce que Charlotte est chrétienne ?

Lecteur

Vous n’y êtes pas. Ces deux prélats sont avant tout des parlementaires. Certes, ils sont évêques – évêques constitutionnels élus en vertu de la constitution civile du clergé – mais ils sont également députés à la Convention. L’un, l’abbé Fauchet, évêque de Caen, a été désigné par le Calvados, le département de Charlotte Corday ; l’autre, le P. Luc Lalande, évêque de Nancy, par le département de la Meurthe. Ce sont donc des collègues de de Perret et de Barbaroux. Ce sont tous des Girondins.

Lectrice

Je vous vois venir… de Perret reçoit Charlotte Corday et lui dit : « Tiens, je connais deux collègues députés girondins. On va faire un petit tour à Montmorency, on sera plus tranquille qu’à Paris ! ».

Lecteur

Je ne vous le fais pas dire. Paris fourmille d’espions. Montmorency se trouve à l’écart du tumulte. C’est un bon endroit pour parler tranquillement.

Lectrice

Et pourquoi Montmorency, spécialement ?

Lecteur

Nous y voilà ! L’auberge du Cheval Blanc est connue de tout Paris. L’abbé Fauchet, visiblement, s’y rend régulièrement, comme tout le gratin parisien de l’époque, puisque l’aubergiste Leduc le reconnaît – la déposition dit même : « le connaît parfaitement ». Mais surtout, il y a le P. Lalande…

Lectrice

Eh bien quoi, le P. Lalande !... Vous allez nous dire que c’est un pilier d’auberge… ?

Lecteur

Non, je ne dirai pas cela. Le P. Luc Lalande est connu pour avoir des mœurs plutôt austères. Mais c’est surtout un ancien voisin de l’auberge du Cheval-Blanc !

Lectrice

Comment cela, un voisin ?

Lecteur

Le P. Lalande a été pendant dix ans professeur au collège de l’Oratoire à Montmorency, à dix pas de la place du Marché où est implantée l’auberge du Cheval-Blanc. Cela crée nécessairement des liens de voisinage. C’est ce qui explique que Leduc l’ait reconnu. Il n’a d’ailleurs pas déclaré : « J’ai reçu le P. Lalande ». Il a tout de suite  évoqué « l’évêque de Nancy » au cours de ses propos de table. Il est parfaitement au courant des circonstances dans lesquelles l’ancien oratorien a été élu évêque un an auparavant, alors qu’il habitait encore Montmorency et qu’on est venu le chercher presque de force pour officier dans la Meurthe, à 300 km de là.

Président

Et comment expliquez-vous que De Perret ait fait appel, précisément, à ces deux collègues-là ?

Lecteur

Fauchet et Lalande ont beaucoup de points communs. Ils sont tous les deux députés girondins, mais surtout évêques constitutionnels, c’est-à-dire des prélats qui ont non seulement reconnu le régime républicain, mais qui sont des partisans résolus de la Révolution. Ils ont tous les deux écrit sur les rapports entre l’Etat et l’Eglise. Et surtout, ils logent dans la même maison, cela crée des liens !

Lectrice

Comment cela, ils logent ensemble ?

Lecteur

Ils habitent tous les deux chez une dame, Anne-Henriette Hocquet, divorcée de Philibert Calon, âgée de quarante ans, native de Paris, vivant de son revenu, au 47 rue de Chabanais à Paris. Cette dame est la maîtresse de Claude Fauchet depuis 12 ans. Elle sera arrêtée le 16 brumaire an II (6 novembre 1793), quelques jours après l’exécution de ce dernier et ne sera relâchée que le 7 fructidor (24 août 1794). Pour demander sa libération, elle déclare : « Vous pouvez, citoyens, faire entendre le citoyen Lalande, député (4), qui vivait habituellement avec nous, qui était en pension chez moi, quelle est ma conduite, mon caractère, que je n'ai jamais influencé l'opinion du citoyen Fauchet » (4) Lalande (Luc-François), évêque constitutionnel, député de la Meurthe à la Convention) » (François-Alphonse Aulard, La Révolution française: revue d'histoire moderne et contemporaine, Volumes 56 à 57, Société de l'histoire de la révolution française, Charavay frères, 1909, p. 427).

J’ajoute que Luc Lalande a écrit quelques articles pour le périodique que Claude Fauchet a lancé, le Journal des Amis. Je cite Eugène Hatin, auteur de l’Histoire politique et littéraire de la presse en France : « Cependant, le sage Lalande, évêque de la Meurthe, qui demeure avec lui, et qui réunit le savoir et les talents à la moralité pure et à la vraie philosophie, lui fournira quelques articles ». (Volume 6, p. 408. Poulet-Malassis et De Broise, 1860). Par ailleurs, comme nous le verrons plus tard, ils ont l’habitude de jouer au tric-trac ensemble.

Président

Bref, ils se voient tous les jours ! Résumons donc la situation. Selon vous, Charlotte Corday va trouver de Perret, qui avertit Fauchet et Lalande. Ce dernier dit « Allons à l’auberge du Cheval-Blanc à Montmorency ». Cela fait donc trois hommes et une femme, ce qui est presque conforme aux propos de Leduc rapportés par le citoyen Kessel. Mais celui-ci, je vous le rappelle, parle de trois hommes et de deux femmes. Qui serait la deuxième femme ?

Lecteur

J’avance l’hypothèse qu’il s’agit d’une des filles de de Perret, Adélaïde ou Françoise, dite Francette.

Président

Admettons. Et qui serait le fameux député de la Montagne, qui loge quelquefois chez Leduc et que Fauchet a bien recommandé de cacher leur arrivée ?

Lectrice

Oui, quel député montagnard peut bien loger « quelquefois » à l’auberge du Cheval-Blanc ?

Lecteur

Monsieur le président, ce n’est pas à vous que je dois dire qu’il s’agit de Robespierre, vous qui avez publié un article sur l’affection que l’Incorruptible portait à Montmorency et à Rousseau, son inspirateur2.

Président

Je reconnais qu’il est tout-à-fait possible qu’il s’agisse de Robespierre, qui faisait de la forêt de Montmorency un lieu de rêverie et de l’Ermitage, un lieu de recueillement. Il y a passé d’ailleurs, selon le témoignage de Flament-Grétry, sa dernière nuit avant de retourner à Paris où il connaîtra, le 9 thermidor, le sort que l’on connaît.

Lectrice

Tout ceci concorde trop bien. Pouvez-vous me dire pour quelle raison, des évêques seraient complices d’un assassinat ? N’est-ce pas monstrueux ?

Lecteur

Oh, la la ! Pas si vite. Je n’ai jamais dit qu’ils étaient complices du projet d’assassinat de Charlotte Corday.

Président

Vous avez raison. Il faut d’abord, humblement avouer, à supposer que cette rencontre ait vraiment eu lieu, qu’on ne dispose d’aucun élément pour savoir ce qui s’est passé, ce qui s’est dit.

Lecteur

Eh bien, quant à supposer, supposons encore. Je ne suis pas sûr, pour ma part, que Charlotte Corday ait fait part aux députés de son intention de tuer Marat. Mais on ne peut pas entièrement exclure cette hypothèse car, aussi partisans de la Révolution qu’ils aient été, les députés girondins commençaient à voir que la situation politique dérapait. Il ne faudrait pas croire que Fauchet et Lalande, bien que prélats, soient des angelots. Leurs écrits sont virulents quand ils dénoncent des injustices

Président

Je vais vous citer un passage significatif de Claude Fauchet, à propos de l’Inquisition : « Qui peut penser sans horreur à ces tribunaux anthropophages appelés Inquisition, où des juges, prêtres et religieux, affectaient dans leurs sentences la charité indulgente, qui ne veut que le changement heureux des coupables, et les livraient ensuite au bras séculier pour être brûlés vifs ! Eh ! Scélérats ! ce bras séculier est aussi un bras de l'Église : si l'Église abhorre le sang, pourquoi les fidèles de l'Église peuvent-ils donc le répandre à grands flots et s'en abreuver comme des tigres ?  François Laurent, Études sur l'histoire de l'humanité, Volume 14, Paris, 1868,  p. 376.

Lecteur

En tout état de cause, à supposer que Charlotte Corday leur ait parlé de son intention de tuer Marat, il est tout à fait possible que les députés girondins l’aient découragée de le faire. Mais je voudrais évoquer une autre hypothèse.

Président

On vous écoute.

Lecteur

Je me demande si Charlotte Corday ne leur a pas surtout parlé de son intention d’écrire ce qui est connu comme son « adresse aux Français » et si Fauchet et Lalande ne leur ont pas soufflé des idées.

Lectrice

Là, vous allez très loin. Vous touchez à ce qui est considéré, par les admirateurs de Charlotte Corday, comme un texte sacré. Si vous laissez entendre qu’elle ne l’a pas écrit toute seule, vous commettez un véritable sacrilège ! Qu’est-ce qui vous permet de dire cela ?

Lecteur

Oh, je ne fais que suggérer, ne m’en faites pas grief. Je reconnais qu’il s’agit d’un texte très bien écrit, très puissant quant au message délivré. Je veux bien croire que Charlotte Corday est une personne cultivée, malgré son jeune âge. Mais composer un tel chef d’œuvre à 25 ans, sans rature, en quarante-huit heures, cela me fait réfléchir.

Président

Alors, dites-nous ce qui vous préoccupe.

Lecteur

J’ai l’habitude de pratiquer l’analyse comparative de contenus. J’ai passé de longues heures à lire les discours et les écrits des deux évêques, surtout de Fauchet, et j’ai relevé de curieuses conjonctions de langage avec celui de Charlotte Corday. Je signale simplement aux membres du jury que Claude Fauchet est rompu à la rhétorique  révolutionnaire. Il est même présenté comme l’un des plus grands orateurs de la Révolution. Il est loin d’être tendre. Nous n’avons pas le temps de détailler ce soir mon analyse. Vous la publierez peut-être sur Internet, Monsieur le président. Je me contente de citer quelques mots-clés significatifs : scélérats, factieux, détestable, s’abreuver de sang, fer vengeur, etc. Les membres du jury ont déjà sous les yeux l’Adresse aux Français.

Lectrice

Oh la la ! Vous crevez une baudruche ! Ces termes sont couramment utilisés à cette époque. Ils font partie du langage révolutionnaire ambiant. Charlotte Corday lit régulièrement les journaux et n’a pas besoin de recommandations terminologiques pour écrire son « Adresse aux Français », qui est à mes yeux un véritable monument littéraire.

Lecteur

Ne vous fâchez pas. Je suppose simplement que si Charlotte Corday a passé, d’après le témoignage de Leduc, de nombreuses heures enfermée dans une chambre de l’auberge avec des députés girondins, au lieu de se promener en forêt, ce n’était pas pour jouer au tric-trac.

Président

Nous n’allons pas continuer à nous perdre en conjectures sur ce qui s’est dit ou s’est fait cet après-midi-là. Nous ne le saurons probablement jamais. Convenons provisoirement que s’il y a eu conversation à cinq, il y n’y a pas eu forcément complot. On peut imaginer qu’ils aient échangé des nouvelles de la situation à Caen et étudié la stratégie que les députés girondins devaient conduire à Paris.

Poursuivons notre investigation sur le degré de crédibilité de l’hypothèse concernant le possible séjour de Charlotte Corday à Montmorency. Je suppose, chère Madame, que vous avez des objections à nous présenter.

Lectrice

Que oui ! A commencer par le fait que cette hypothèse cadre mal avec l’emploi du temps de Charlotte Corday dans la journée de jeudi. Elle arrive dans la matinée, à l’hôtel de la Providence, prend le temps de s’installer, se rend ensuite vers midi chez Du Perret, qu’elle ne trouve pas chez lui. Elle n’arrive à le joindre que le soir. Je vois mal comment un voyage à Montmorency peut se glisser dans ce créneau. Il faut au moins deux heures dans chaque sens, même en carrosse, avec les embarras de Paris, pour faire le trajet Montmorency-centre de Paris. Je suis désolé de couper court à tous vos effets. Cela aura pour mérite de rendre plus courte la soirée.

Lecteur

Ah, cette obsession d’en finir au plus vite ! Vous tenez vraiment à vous coucher de bonne heure. C’est M. Veillon qui va être content ! Mais vous n’oubliez qu’une chose…

Lectrice

Et quoi, je vous prie ?

Lecteur

Tout simplement que l’on ne connaît l’emploi du temps de Charlotte Corday que par elle-même et par MM. de Perret et Fauchet.

Lectrice

Et alors ?

Lecteur

Cela veut tout simplement dire que si Charlotte Corday a fait une escapade en compagnie de ces personnes, aucun des membres de cette équipée n’a intérêt à raconter exactement ce qu’il a fait ce jour-là !

Lectrice

Alors, là, vous allez loin ! Vous supposez que tout le monde a menti sur son emploi du temps de ce jour-là.

Lecteur

Je suis bien obligé d’émettre cette hypothèse, car je suis intimement convaincu que le voyage à Montmorency s’est vraiment produit. Dans ce cas, tous les acteurs de cette équipée ont été obligés de se trouver des arguments pour camoufler cette rencontre, car ils risquaient très gros. Je ne parle pas trop pour Charlotte Corday, car elle savait que si elle arrivait à ses fins, de toute façon, c’en était fini pour elle. Mais les autres pouvaient être compromis et je reconnais que Charlotte Corday a été très respectueuse envers de Perret, à supposer même que ce dernier ne soit pas venu à Montmorency. Durant tout son procès, elle a cherché à protéger ce député, en minimisant son rôle. Et pourtant, le fait même d’aller le trouver pour lui remettre le paquet de Barbaroux le mettait en grand danger. Elle en a fait de même avec Fauchet, dont elle a dit qu’elle ne le connaissait que de réputation.

Lectrice

Et bien justement, vous savez qu’elle avait une très mauvaise opinion de ce prélat, qui était certes son évêque, mais un évêque constitutionnel, donc considéré comme schismatique (les chrétiens restés fidèles à Rome disaient de ce genre de clergé qu’il était un « intrus »). Je vous cite quelques propos bien sentis qu’elle a prononcés à son endroit : « J'entends sans cesse crier dans la rue l'arrestation de Fauchet, mon complice. Je ne l'ai jamais vu que de ma fenêtre, il y a deux ans. Je ne l'aime ni ne l'estime. C'est l'homme du monde à qui j'aurais le moins volontiers confié mon projet. Si cette déclaration peut lui servir, j'en certifie la vérité ».

Président

Comment, dans ce cas, peut-on admettre qu’elle ait accepté de le rencontrer dans le cadre de cette folle équipée de Montmorency ?

Lecteur

Le mystère des âmes est insondable ! On a typiquement affaire à ce qu’il est convenu d’appeler une « alliance objective ». Je ne crois pas que Charlotte Cirday ait profondément changé d’opinion à l’égard de l’évêque Fauchet. Mais je pense que de Perret ou Lalande ont dû la persuader qu’il était important qu’elle rencontre, peut-être pas l’évêque de Caen en tant que tel, mais au moins le député girondin du Calvados, en ce moment crucial où se jouait le sort de tous ceux qui s’opposaient à la Montagne. On peut penser qu’il en a été de même pour Fauchet : quel intérêt avait-il à se compromettre avec une jeune fille de 25 ans, sans références politiques. Mais la lettre de Barbaroux a dû jouer le rôle de sauf-conduit.

LE RAPPORT DE CHARLOTTE CORDAY À LA VÉRITÉ

Lectrice

Vous avez réponse à tout… Mais vous vous rendez compte de la somme de mensonges que vous mettez sur le compte de Charlotte Corday et de ses « compagnons d’aventure » !

Lecteur

Cela ne me gêne pas plus que cela n’a gêné Charlotte Corday d’inventer mille ruses et mille mensonges pour mener à bien son expédition.

Président

Expliquez-vous.

Lecteur

Nous n’avons pas le temps d’analyser tous les subterfuges qu’a dû utiliser Charlotte Corday pour camoufler les raisons de son départ à sa famille et à son entourage et pour essayer d’approcher Marat. Je me contenterai d’une seule citation, qui est un aveu, de la bouche même de Charlotte Corday.

Lectrice

Car vous acceptez quand même de la croire parfois…

Lecteur

Bien sûr. Je donne acte à Charlotte Corday qu’elle ne ment que pour protéger ce qui, à ses yeux, peut servir la cause qu’elle défend. Je cite donc une déclaration toute simple, contenue dans sa lettre au citoyen Barbaroux du 16 juillet 1793. Elle raconte comment elle a dû mentir dans la diligence qui la menait à Paris, pour protéger son incognito et elle déclare : « Je suivais en cela mon oracle Raynal, qui dit qu'on ne doit pas la vérité à ses tyrans ». Cela veut tout bonnement dire qu’on ne peut être sûr de rien quand Charlotte Corday raconte son séjour à Paris, car cette lettre est manifestement destinée à être lue par ses adversaires et qu’en aucun cas, elle ne veut compromettre ceux qui ont pu l’aider.

Lectrice

Vous remettez en cause beaucoup de bases de ce dossier, lequel comporte beaucoup de manipulations, y compris des adversaires de Charlotte Corday.

Président

Expliquez-vous.

Lectrice

Je pense notamment à l’affaire du témoignage de la citoyenne Lebourgeois.

Lecteur

Cela tombe bien, parlons-en, puisque cela va dans le sens de ma version des faits.

Lectrice

Vous risquez d’avoir des surprises !

LE TÉMOIGNAGE DE LA CITOYENNE LEBOURGEOIS

Président

Puisqu’on évoque ce témoignage, je souhaite que l’on rapporte les faits de la façon la plus claire et la plus objective possible.

Lecteur

Pas de problème. Tout figure dans le procès-verbal officiel du procès de Charlotte Corday, qui s’est tenu le 17 juillet 1793, le jour de son exécution :

« La citoyenne Adrienne Catherine Lebourgeois, dûment citée comme témoin, dépose que jeudi soir, se trouvant dans une des tribunes de la Convention nationale, numérotée 4, lors de l'élection du président, elle a vu l'accusée près d'elle, avec deux messieurs qu'elle a depuis reconnus pour être, l'un Duperret et l'autre Fauchet ».  

Lectrice

Le portier de l'hôtel de la Providence dit que l'accusée a dormi toute la soirée, et n'est point sorti. L'accusée dit également n'être point sortie ce soir-là.

Lecteur

C’est une parole contre une autre. Je signale quand même que de Perret a officiellement reconnu avoir reçu Charlotte Corday chez lui le soir. Alors, qui croire ?

Lectrice

Je continue à lire le procès-verbal du jugement de Charlotte Corday le 17 juillet : « Claude Fauchet, évêque du Calvados, député à la Convention nationale, est entendu : il déclare n'avoir jamais connu directement ni indirectement l'accusée ; ne l'avoir jamais vue, et par conséquent n'avoir jamais été avec elle dans aucune des tribunes de la Convention nationale.

L'accusée dit qu'elle ne connaît que de vue Fauchet, qu'elle l'a vu à Caen; mais qu'elle trépignait, parce que sa manière de penser ne convenait pas à une femme de son caractère ».

Lecteur

Il est évident qu’ils ont tout intérêt à nier avoir passé l’après-midi ensemble. Je dirai même : Charlotte Corday a intérêt à accentuer l’aversion qu’elle porte à son évêque schismatique. Ce qui est troublant est que la citoyenne Lebourgeois persiste et signe : « Le président interpelle la témoin Lebourgeois de déclarer si elle persiste à soutenir qu'elle reconnaît Fauchet pour être un de ceux qu'elle prétend avoir vu dans une des tribunes de la Convention, jeudi soir ». Elle répond imperturbablement : « Oui, je le reconnais très bien ».

Lectrice

Comme vous le dites si bien : c’est une parole contre une autre ! Fauchet, lui aussi persiste et signe. Je cite : « Fauchet soutient que le fait est d'autant plus faux, qu'il n'a point été ce soir-là à la Convention ».

Lecteur

Laissez-moi rire. Vous n’allez pas oser dire ce qu’il avance comme alibi pour n’y être pas allé. Je le fais pour vous. Je lis : « Sur l'interpellation qui lui est faite de déclarer où il a passé la soirée du jeudi soir, il répond l'avoir passée à jouer au trictrac… » ! Et vous savez avec qui, Mesdames et Messieurs les jurés ?

Président

Allez, ne nous faites pas languir.

Lecteur

Eh bien « autant qu'il peut se rappeler, avec l'évêque de Nancy » !, donc avec le Père Lalande, qui précisément, selon ma thèse, a accompagné Fauchet et Charlotte Corday dans le courant de l’après-midi à Montmorency. Ils se tiennent tous les coudes. Ils ne vont pas se contredire mutuellement ! C’est ce qu’on appelle un « alibi mutuel ». Par honnêteté intellectuelle, je précise que Fauchet ajoute « et le citoyen Loiseau, l'un des directeurs du juré au tribunal du 17 août, ou chez le citoyen Gaumets, dans le faubourg Saint-Honoré ». J’avoue ne pas trop comprendre comment le tribunal a pu se contenter d’une telle imprécision, à quatre jours de distance !

Ce qui me trouble encore plus, c’est que, pour la troisième fois (je cite) : « La femme Lebourgeois persiste dans sa déposition ». Elle paraît vraiment sûre d’elle.

Lectrice

De son côté, de Perret nie s’être rendu à la Convention ce soir-là : « Du reste, il est absolument faux qu'il se soit trouvé avec l'accusée dans une des tribunes de la Convention, jeudi soir ».

Lecteur

Lui aussi, il a tout intérêt à nier, pour ne compromettre personne. Mais pour la quatrième fois, la citoyenne Lebourgeois revient à la charge. « La femme Lebourgeois, interpellée sur ce dernier fait, répond qu'elle le reconnaît très bien pour être celui qui était avec Fauchet et l'accusée ». Elle va même plus loin, elle donne des détails : « … qu'il était vêtu d'un pantalon et d'un habit rayé ». Si vraiment elle affabulait, pourquoi inventer des indications aussi pointues ?

Lectrice

Comme vous pouvez vous y attendre, de Perret réfute ces détails : « Duperret demande que l'on aille sur-le-champ visiter sa garde-robe, dans laquelle on ne trouvera, dit-il, ni pantalon ni habit rayé : il ajoute n'avoir été que deux fois chez l'accusée ».

Lecteur

Personne n’est allé vérifier dans la garde-robe de de Perret ! Le tribunal a trop de preuves par ailleurs de sa complicité avec Charlotte Corday. « Ici la femme Lebourgeois est de nouveau interpellée de déclarer si elle est bien sûre d'avoir vu Duperret avec l'accusée dans une des tribunes de la Convention. Elle dit que, si ce n'est point lui, c'est du moins une personne qui lui ressemble beaucoup ».

Lectrice

Elle est déjà moins sûre..., ce qui fait dire à Pierre Théodore Chéron de Villiers, auteur de l’ouvrage Marie-Anne Charlotte de Corday d'Armont : sa vie, son temps, ses écrits, son procès, sa mort (1865), p. 372. « Si jamais faux témoignage fut démontré en justice, c'est celui de la femme Lebourgeois. Cependant, on ne voit nulle part que le président Montané ait fait la moindre observation à ce sujet, bien que, vaincue par des preuves d'une évidence incontestable, elle soit obligée de déclarer qu'elle ne peut plus affirmer ce qu'elle a avancé d'abord ».

Lecteur

C’est un pur jugement de valeur. Chéron de Villiers est un admirateur inconditionnel de Charlotte Corday. C’est facile de la disqualifier d’un trait de plume. La citoyenne Lebourgeois est tout simplement excédée qu’on mette en doute son témoignage. N’oublions pas que quelques minutes auparavant, elle dit avoir reconnu Fauchet dans cette même tribune et personne ne l’a contestée.

Lectrice

Un fait bizarre, pourtant, m’interroge. Je m’étonne que Chabot ait parlé du témoignage de la citoyenne Lebourgeois dès le lundi 15 juillet, soit deux jours avant sa déposition devant le tribunal.

Président

Expliquez-vous.

Lectrice

Au cours de la séance de Convention Nationale du lundi 15 juillet, Chabot déclare : « Fauchet vous dit hier qu'il n'avait pas vu la femme qui a assassiné Marat. Eh bien ! Il la conduisit jeudi dans la tribune de l'assemblée, n° 4, et nous savons qu'il a offert à cette femme de raccompagner avec Du Perret chez le ministre de l'intérieur ».

Président

Cela tendrait à confirmer le témoignage de la citoyenne Lebourgeois.

Lectrice

Cela tend trop bien à confirmer ce témoignage au point qu’il est permis de se demander s’il n’a pas été sollicité par Chabot pour confondre Fauchet et de Perret et les accuser de complot.

Président

Comment cela « trop bien » ?

Lectrice

Je rappelle que le procès de Charlotte Corday est du 17 juillet. C’est ce jour-là seulement qu’elle est mise en relation avec Fauchet et de Perret, qui comparaissent en même temps qu’elle. Je veux bien admettre, ne serait-ce qu’un instant, qu’elle croît les reconnaître à ce moment-là, en les voyant. Mais expliquez-moi comment, deux jours auparavant, elle a pu être sûre de les avoir vus au point d’en parler aux autorités ? Je veux être plus précise : à cette époque, même s’il y avait des journaux, on ne connaissait pas les portraits-robots. Personne ne pouvait connaître le visage de Charlotte Corday, à part les témoins visuels de l’attentat et les quelques personnes qu’elle a rencontrées à Paris pendant son séjour. Le premier et seul portrait authentique qu’on ait d’elle a été exécuté le 17 juillet dans sa cellule, par Jean-Jacques Hauer, quelques heures avant sa mort. C’est celui qui figure sur les tracts qui vous ont été distribués. Je veux bien croire que la citoyenne Lebourgeois connaissait Fauchet et de Perret, si elle assistait régulièrement aux séances de la Convention. Mais Charlotte Corday, ce n’est pas possible ! Elle ne pouvait même pas soupçonner qu’elle avait côtoyé, sans le savoir, l’assassin de Marat.

Lecteur

Pas si vite. Le soi-disant mensonge de la citoyenne Lebourgeois n’est pas formellement prouvé. Je voudrais citer un autre texte, peu connu, et que la magie de la numérisation des documents nous livre enfin. Je l’ai trouvé sur Gallica, le site de la BNF. Il s’agit d’une déposition auprès du comité de sûreté générale, que l’on trouve dans l’incontestable ouvrage de Tuetey, déjà signalé (op. cit., p. 254) :

« 937. Déclaration de la citoyenne Adrienne-Catherine Le Bourgeois, de la section de la Cité, rue Basse-des-Ursins, n° 1, faisant connaître que, s'étant trouvée jeudi soir, à la Convention nationale, aux secondes, elle y a vu une grande personne qui tenait des propos inciviques, surtout sur le compte de Marat, à l'occasion de la pétition de la Société des Droits de l'Homme, et se trouvait avec un citoyen habillé de mordoré, est survenu un autre particulier, accompagné d'une demoiselle habillée de blanc, et qu'elle a reconnu aujourd'hui pour être, le premier, le citoyen Fauchet, le second, le citoyen Deperret, lesquels paraissaient être en liaison avec ladite dame et, au sortir de la loge, il fut question d'aller chez le ministre de l'intérieur.

Sans date (16 juillet 1793). Original signé, A. JV., W 277, n° 82.

Je précise qu’il est sans date, mais Tuetey l’a daté du 16 juillet. Ce témoignage, très détaillé, affaiblit votre démonstration, chère consoeur. La citoyenne Le Bourgeois n’a pas effectivement reconnu tout de suite Charlotte Corday, qu’elle ne pouvait évidemment pas connaître. Elle a seulement relevé des propos factieux contre Marat, qui lui ont mis la puce à l’oreille. Quand elle a appris l’assassinat de l’Ami du Peuple, elle a prévenu le comité de sûreté. Je veux même bien vous concéder qu’elle en a peut-être d’abord parlé à Chabot, qui lui a conseillé de faire sa déposition et qui s’en est vite emparé pour stigmatiser Fauchet et de Perret devant la Convention.

Président

Adrienne Le Bourgeois est manifestement ce qu’on appelle à l’époque, une « patriote », c’est-à-dire une militante politique. Qu’elle ait des liens avec Chabot n’est pas improbable. Il faut dire que François Chabot, dans cette affaire est partout. Il fait partie du fameux comité de sûreté générale qui instruit le dossier et il assiste au premier interrogatoire de l’assassin de Marat. Il est même l’auteur d’un incident scabreux : apercevant un papier glissé dans le corsage légèrement ouvert de Charlotte Corday, il veut aller lui-même le chercher, ce qui découvre à moitié la poitrine de la jeune femme, au grand scandale de l’assistance. Mais revenons au témoignage de la citoyenne Lebourgeois, qui coûtera la vie à Claude Fauchet.

Lecteur

Vous avez raison, cette déposition enverra Fauchet à la guillotine. Oh, pas tout de suite, mais le 31 octobre 1793, quand 21 députés girondins seront arrêtés et exécutés, ce chef d’accusation pèsera sur sa tête. Je cite la déclaration qu’il a faite au tribunal lors de son procès : « L'accusé Fauchet : « L'Assemblée m'a décrété d'accusation sur le soupçon que j'avais conduit Charlotte Corday à la Convention ».

Je ne veux pas charger outre mesure la barque de cet infortuné Fauchet, mais la déposition de la citoyenne Lebourgois, venant confirmer son témoignage devant le tribunal révolutionnaire, conforte, à mes yeux, la plausibilité d’une connivence entre Fauchet, de Perret et Charlotte Corday. Je dis bien plausibilité, mais pas, évidemment, certitude absolue.

Lectrice

Merci de reconnaître, que cette déposition, comme toute déclaration d’un témoin unique, n’apporte aucune certitude. Je vais quand même plus loin. Pour moi, elle fait partie du plan de Chabot et de ses collègues montagnards, visant à profiter de l’assassinat de Marat pour définitivement compromettre ce qui reste à la Convention nationale d’opposition girondine.

Président

Expliquez-vous.

Lectrice

Qui, le premier, a annoncé la mort de Marat à la Convention ? C’est François Chabot. Je lis l’extrait du compte rendu de séance qui s’y rapporte. Nous sommes le 14 juillet, soit le lendemain de l’assassinat :

« Chabot, au nom du comité de sûreté générale : Vos comités de surveillance et de salut public vous ont annoncé, il y a quelques jours, un grand complot qui se préparait pour la fête du 14 juillet. Il y a plus de trois semaines qu'ils avaient des renseignements sur ce complot, qui a été en partie exécuté hier soir. Il n'était question de rien moins que de faire la contre-révolution le jour même où le peuple de Paris a conquis sa liberté. Pour y parvenir, il fallait assassiner tous les montagnards : car c'est le même complot que celui qui s'est manifesté partiellement par l'assassinat de Marat. Les conjurés de Caen entretenaient une correspondance criminelle avec leurs complices, vos collègues, qui siègent encore ici (désignant le côté droit), et le jour où Charlotte Corday, qui a assassiné votre collègue est arrivée à Paris, ce jour même Lecteur Duperret (du département des Bouches-du-Rhône) a reçu un courrier extraordinaire de Caen, et cette femme était le courrier. Duperret a aussitôt communiqué cette nouvelle à plusieurs de ses collègues siégeant là (désignant toujours le côté droit), et en particulier à Claude Fauchet ».

Lecteur

Alors, que voulez-vous démontrer ?

Lectrice

Je veux simplement montrer que Chabot a évidemment cherché un bouc émissaire. Fauchet constitue une cible rêvée. N’est-il pas député du département d’où vient Charlotte Corday ? L’ex capucin, pour régler son compte avec l’évêque de Caen, n’hésite pas à fournir de fausses preuves. Manifestement, le témoignage de la citoyenne Lebourgeois a été monté de toutes pièces pour remonter la filière caennaise, ce qui détruit une grande partie de votre argumentaire.

Lecteur

Et en quoi, je vous prie ?

Lectrice

Si Fauchet avait été vraiment surpris incognito en compagnie de de Perret et de Charlotte Corday, votre thèse du complot des trois députés girondins était quasiment confirmée. Mais comme il s’agit d’un coup monté, il vous faut rester avec le fait que le voyage à Montmorency est une pure conjecture.

Lecteur

Encore une fois, pas si vite ! Je fais remarquer au jury que ce voyage reste hautement plausible même si Fauchet et de Perret ne se sont pas rendus à la Convention le soir de leur expédition.

Président

Le jury appréciera.

Lectrice

J’ajoute que l’assassinat de Marat a fait l’objet d’une foule de témoignages douteux et visiblement manipulés. La déclaration de la citoyenne Lebourgeois en fait manifestement partie. Qui dit qu’il n’en est pas de même pour ce fameux « voyage à Montmorency » ?

Lecteur

Je vous accorde le bénéfice du doute pour la citoyenne Lebourgeois.  Mais je n’arrive pas à penser que ce soit le cas pour les propos de Leduc. En effet, les deux témoignages relatifs à l’expédition de Montmorency n’ont pas du tout été exploités, ce qui se serait passé s’ils avaient été suscités par les Montagnards. Or Chabot était forcément au courant des dépositions (il a visé l’une d’elles). Il ne s’est pas du tout servi de ce témoignage pour “enfoncer le clou” pour Fauchet et surtout, Lalande n’a pas été inquiété. Or, la première déposition évoquant l’expédition de Montmorency est du 16 juillet. Elle aurait pu être utilisée : le procès de Charlotte Corday s’est tenu le 17. Fauchet a même été libéré peu de temps après (cf. Henri de Monteyremar, Charlotte de Corday : étude historique avec documents inédits, Fauchet fut acquitté quelques jours après le jugement de Charlotte Corday. (Bibliothèque du Louvre : Recueil de pièces sur la Révolution française, vol. 198; Journal de France, n° 181.).  Il n’a été guillotiné qu’en octobre, lorsque s’est produite l’exécution des 21 députés girondins. Fait plus étrange, Lalande n’a pas été compris dans le lot. Il est étrangement passé au travers des gouttes...

Lectrice

J’ai vraiment du mal à penser que Fauchet ait pu être mêlé à cette affaire, lui qui écrit le 16 juillet, depuis la prison de l'Abbaye, la lettre suivante au président de la Convention nationale, Saint-André :

« Entre un assassinat et moi se trouve la distance qui sépare les extrêmes de la nature. Quel monstre a pu pousser l'impudence jusqu'à dire que j'étais d'intelligence avec l'assassin de Marat ?” Il ajoute même : « Je déclare que je n'ai vu ni connu cette femme, ni entendu parler d'elle. Je n'ai point lu la lettre écrite par Barbaroux à Duperret, d'ailleurs elle n'a aucun rapport avec l'assassinat de Marat. Cette lettre dit seulement que les fédérés sont bientôt sous les murs de Paris et qu'ils se disposent à marcher : ce fait était déjà connu de tout le monde. Non seulement le fédéralisme m'est odieux, mais il me paraît absurde. La république universelle est dans mon cœur... ».

Lecteur

Je rappelle que toutes ces déclarations sont faites sous haute pression. Tous les acteurs de cette rencontre, excepté Charlotte Corday, qui n’a plus rien à perdre, risquent leur vie. Ils sont obligés de mentir, quitte à en rajouter une couche.  Fauchet se défend comme il peut. Charlotte Corday, de son côté, ne néglige rien pour le protéger, ce qui est à son honneur. Dans sa lettre à Barbaroux, la veille de son exécution, elle écrit : "J’entends sans cesse crier dans la rue l’arrestation de Fauchet mon complice. Je ne l’ai jamais vu que par la fenêtre, et il y a plus de deux ans. Je ne l’aime ni ne l’estime. Je lui ai toujours cru une imagination exaltée et nulle fermeté de caractère. C’est l’homme au monde à qui j’aurais le moins volontiers confié un projet”. Elle éprouve même le besoin de lâcher : “Si cette déclaration peut lui servir, j’en certifie la vérité”. C’est du “Je ne t’aime pas, moi non plus” qui sent la connivence !

Lectrice

Je suis heureuse que vous reconnaissiez que Charlotte Corday a commis seule son acte, mais cette série de mensonges que vous prêtez à tout le monde  est insupportable.

Lecteur

Je veux bien le croire, mais il ne peut en être autrement dans cette période où la vie tient à peu de chose.

Président

Avant d’en arriver aux plaidoiries, je propose de passer quelques minutes à réfléchir sur les conséquences qu’a pu avoir le geste de Charlotte Corday. A-t-il infléchi le cours de l’histoire ?

Lectrice

Le sacrifice de Charlotte Corday a eu pour premier effet d’en faire, aux yeux des adversaires des Montagnards, une sainte et une martyre.

Je cite Jules Michelet (Histoire de la Révolution Française. Volume 6, p. 175)

« L'effet de cette mort fut terrible : ce fut de faire aimer la mort. Son exemple, cette calme intrépidité d'une fille charmante, eut un effet d'attraction ». Il évoque plus loin « un grand peuple qui devint amoureux de l'assassinat. Je parle du peuple girondin et même des royalistes. Leur fureur avait besoin d'un saint et d'une légende. Charlotte était un bien autre souvenir, d'une tout autre poésie, que celui de Louis XVI, vulgaire martyr, qui n'eut d'intéressant que son malheur.

Une religion se fonde dans le sang de Charlotte Corday : la religion du poignard. André Chénier écrit un hymne à la divinité nouvelle :

0 vertu ! le poignard, seul espoir de la terre, Est ton arme sacrée ! »

Lecteur

Fouquier, l’auteur des Causes célèbres de tous les peuples, que nous retrouvons de fois en fois, emploie lui aussi le terme de martyr, mais pour l’appliquer à Marat.

« Quel est le résultat de ce crime ? Marat devient un martyr. On le décore des plus beaux noms que présente l'antiquité : c'est un Caton, un Aristide, un Socrate. Ce n'est pas assez, il passe Dieu ! Nous n'exagérons rien (…) On construit dans une grotte du vieux couvent une sorte de Calvaire, où, près du corps, sont rassemblés la baignoire, le bloc de bois, l'écritoire, reliques du saint. Une lampe funéraire brûle jour et nuit dans cette chapelle ardente, et, quand la multitude s'est bien rassasiée de ces profanations, on porte, avec pompe, le cœur de Marat dans la salle des séances de son club favori. Là, un citoyen Jullien prononce l'oraison funèbre de l'Ami du Peuple. Il s'écrie (en latin) : O cor Jesu, O cor Marat ! Sacré cœur de Jésus ! Sacré cœur de Marat ! Vous avez les mêmes droits à nos hommages, Marat et Jésus, hommes divins que le ciel avait accordés à la terre pour diriger les peuples dans la voie de la justice et de la vérité. Si Jésus fut un prophète, Marat fut un Dieu ».

Président

Bref, on a affaire à deux martyrs de causes opposés. Mais interrogeons-nous sur la portée politique du geste de Charlotte Corday. Fouquier émet le jugement suivant, que je ne suis pas loin de partager :

« La Gironde, sans Charlotte Corday, eût été anéantie. Par elle, elle le fut plus vite et plus sûrement. Le poignard de Charlotte Corday démontra cette conspiration des Girondins contre la liberté à laquelle ne croyaient pas les accusateurs eux-mêmes. Le parti extrême s’en trouva plus fort, plus uni, plus capable de résister à l'étranger, à la guerre civile. Lyon, Marseille, Bordeaux prirent les armes, et plus de soixante départements s'insurgèrent contre la dictature de Paris. Mais la Gironde, complice de Charlotte Corday, fut plus facilement décimée, et le mouvement républicain-modéré fut confisqué par le royalisme. Cette armée de Wimpfen, que Charlotte, dans ses derniers rêves, voyait rétablissant à Paris l'ordre et la vraie liberté, cette armée, le 13 juillet, le jour même où frappait Charlotte, lâchait honteusement pied devant des soldats montagnards étonnés de leur facile victoire. Wimpfen, de Puisaye, ces chefs d'état-major de la Gironde, se trouvaient être des royalistes ». (Armand Fouquier, Causes célèbres de tous les peuples, Volume 4, p. 141).

Passons maintenant aux plaidoiries avant de demander au jury son verdict.

LES PLAIDOIRIES

Lectrice (se tournant vers le lecteur)

Depuis deux-cents ans, des dizaines, peut-être des centaines d’auteurs – et non des moindres - ont maintenu la version selon laquelle Charlotte Corday a agi seule. Personne avant vous n’a pris au sérieux les racontars d’un aubergiste en mal de publicité. Vous ne manquez pas d’audace de bousculer la légende de celle que beaucoup considèrent encore comme une sainte et une martyre. Vous l’accusez de mensonge sur son emploi du temps durant cette journée d’arrivée en région parisienne, alors qu’elle n’avait rien à perdre à rapporter l’exacte vérité. Et la vérité est tout simplement qu’elle était fatiguée après un long voyage. Elle ne s’était fixé qu’un seul objectif : rencontrer Lauze de Perret, seul point de repère dans cette grande ville qu’elle ne connaissait pas. Elle a réussi à le rencontrer le soir, après avoir pu apercevoir ses filles en début d’après-midi. Ils se sont donné rendez-vous pour le lendemain. Sa mission pour ce jour-là était terminée. Elle s’est couchée de bonne heure à son hôtel. Cette affaire est simple. Ce n’est pas la peine d’aller chercher plus loin. Et vous, vous prenez en compte le témoignage d’un seul homme. Oui, d’un seul homme, car les deux dépositions remontent à une même personne. Témoin unique, témoin inique ! Ces témoignages à deux degrés ressemblent à l’histoire de “l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours” ! Je ne vois pas trop l’intérêt de ce voyage à Montmorency. J’ai du mal surtout à imaginer comment cette expédition - car il s’agit d’une véritable expédition, malgré la proximité géographique - pourrait tenir dans le créneau horaire que vous indiquez. Elle suppose que les trois députés arrivent à se joindre, prennent un carrosse et se fraient un chemin à travers les embouteillages et arrivent à l’auberge pour l’heure du repas ; qu’ils passent quelque temps ensemble l’après-midi et reviennent à Paris à l’heure où le garçon d’hôtel témoigne qu’il a vu rentrer Charlotte Corday. Non vraiment, ce tissu d’invraisemblances ne convaincra personne.

Lecteur

Faciles, trop faciles ces phrases à l’emporte-pièces. Ne faites pas de moi un iconoclaste. Je ne cherche pas à une déboulonner une idole. Si Charlotte Corday ment, c’est, je vous le concède, pour servir la cause qu’elle défend, et surtout – je lui en donne acte – pour protéger les personnes qui l’ont accueillie à Paris. Mais reconnaissez qu’elle n’hésite pas à mentir.  “On ne doit pas la vérité à ses tyrans”, rappelez-vous ! Dans ce cas, comment lui faire confiance sur son emploi du temps ?

Le voyage à Montmorency, à mon avis, est passé inaperçu aux yeux des historiens, pour trois raisons :

- d’abord parce que le comité de sûreté générale, et en premier lieu François Chabot, ne s’en est pas servi, ce qui prouve au moins que ce n’est pas lui qui a monté l’affaire. Cette négligence reste encore un mystère pour moi, car de nos jours, aucun policier ne laisserait passer une telle piste, même si elle se révèle éventuellement une fausse piste. Vous vous rendez compte : c’est l’occasion rêvée de coincer deux ou trois députés d’un seul coup. Etrangement, le P. Lalande a été épargné. Etait-ce parce qu’il a été oratorien et Chabot capucin ?

- Ensuite, il est vrai que les témoignages de Charlotte Corday, Lauze de Perret et Claude Fauchet s’enchaînaient très bien, trop bien comme dirait ma consoeur.

- Enfin, la thèse d’une action isolée semble avoir été admise, au moins provisoirement, puisque tous les députés ont été relâchés.

Certes, la “preuve” de ce voyage à Montmorency repose sur les propos d’un seul homme. Mais ce n’est pas n’importe quel homme. Il s’agit d’un aubergiste qui fait régulièrement le va-et-vient entre Montmorency et Paris, et qui a l’habitude d’être à l’écoute de ce qui se fait et de ce qui se dit. Il n’a aucune raison d’inventer une histoire uniquement pour se faire mousser, même si je reconnais que c’est un commerçant qui aime se mettre en avant. La mésaventure qu’il a connue en étant pris pour un noble parce qu’il s’appelait Le Duc (vite transformée en Leduc, en un seul mot), l’a rendu prudent. On imagine que cette extraordinaire aventure d’avoir accueilli l’assassin de Marat, il l’a clamée dix fois, cent fois. Deux personnes qui l’ont entendu se vanter, des “patriotes”, ont été jusqu’à déposer une main courante auprès du comité de sûreté générale. Pourquoi pas l’aubergiste directement ?  Tout simplement pour ne pas compromettre des personnalités qui sont des habitués et encore, on peut penser qu’il manque singulièrement de discrétion, alors qu’on lui a demandé de taire cette rencontre.

Il donne des détails trop précis pour qu’il s’agisse d’une affabulation ou d’un coup monté.  D’après le citoyen Kessel, Leduc affirme qu’il connaît parfaitement l’abbé Fauchet et l’évêque de Nancy. Aucun risque d’erreur. Il connaît en particulier l’évêque de Nancy, son voisin depuis dix ans. Il ne dit pas de lui qu’il est député (Il ne sait peut-être même pas qu’il est parlementaire). Il reconnaît surtout l’ancien oratorien de Montmorency qui, il y a un an encore, était vicaire général de l’évêque de Paris, Mgr Gobel, et qui est fréquemment revenu à Montmorency (puisque c’est là que les électeurs de Nancy sont venus en délégation le supplier d’être leur évêque).

Quant à Charlotte Corday, il est vrai, personne ne peut connaître son visage, mais le signalement correspond. Toujours selon Kessel, Leduc déclare “qu'une des femmes pouvait avoir vingt-quatre à vingt-six ans”. C’est bien l’âge de Charlotte Corday.

Je ne veux pas polémiquer sur les heures d’arrivée à l’auberge. Kessel indique 8 h du matin. Il a certainement mal entendu : cet horaire effectivement impossible. Mais les deux témoignages s’accordent pour indiquer un dîner, c’est-à-dire un simple repas, même s’il est donné à 14 ou 15 heures. Les convives, selon Kessel, déjeunent incognito, dans une chambre à part. Il est même demandé expressément à l’aubergiste de ne pas souffler mot de cette visite, car elle pourrait venir aux oreilles d’un député de la Montagne, qui ne peut être que Robespierre, dont les séjours à Montmorency sont prouvés. S’il s’agissait d’une simple partie de campagne, pourquoi se cacher, pourquoi ne pas aller se promener dans les bois ? Nous sommes au mois de juillet, il fait bon. Mais la forêt de Montmorency est très fréquentée.

Vous parlez d’une expédition pour se rendre à Montmorency ? Allons donc ...! Tous les députés logent dans le même quartier, au centre de Paris, près de la Convention nationale. De Perret, Fauchet et Lalande ont l’habitude de se voir. Ils emmènent une des filles de de Perret. Le petit groupe monte dans un carrosse, celui dont disposent les députés (ou les prélats). C’est une voiture rapide. Il n’y a que 20 km à parcourir. Malgré les embarras de Paris, l’aller et retour peut très bien se faire dans la demi-journée. Charlotte Corday passe ensuite la soirée soit avec les députés (à la Convention, selon la déposition de la citoyenne Lebourgeois) soit retourne immédiatement à son hôtel. Mais je vous signale que les propos eux-mêmes de la jeune femme sur son emploi du temps contredisent ceux du garçon d’hôtel, puis qu’elle déclare qu’elle a réussi à trouver Duperret en fin d’après-midi, qui “dînait”. Que dire, par ailleurs, de l’alibi mutuel que se donnent les deux évêques, supposés jouer le soir au tric-trac ensemble !

Ce qui s’est dit au cours de cette rencontre, je le reconnais, reste un mystère. Comme disent les journalistes d’aujourd’hui : “Rien n’a filtré de leur conversation”. Je ne suis pas sûr que Charlotte ait annoncé son intention de tuer Marat. Si elle l’a fait, il est possible que ses compagnons de voyage l’en aient dissuadée. Je ne serais pas étonné, par contre, qu’elle leur ait parlé de son projet d’adresse aux Français (sans allusion à son projet d’assassinat) et que chacun lui ait soufflé des idées.

En conclusion, Mesdames, Messieurs, je reconnais qu’aucune certitude absolue n’est atteignable dans cette affaire, sauf découverte inattendue de preuves inattaquables. Mon objectif est au minimum de vous convaincre que ma version des faits est crédible, au maximum, qu’elle est démontrée. Merci de votre attention.


Président

Le jury est donc maintenant appelé à voter « en son âme et conscience ». On vous a distribué des bulletins de vote vous invitant à choisir une seule des options suivantes

- La visite de Charlotte Corday à Montmorency n’est pas crédible

- La visite de Charlotte Corday à Montmorency est tout-à-fait crédible

- La visite de Charlotte Corday à Montmorency est démontrée


Pendant le dépouillement du vote, le président du « jury » discute avec le public.

Le dépouillement des bulletins, sur 79 votants, donne le résultat suivant :

- N’est pas crédible : 35 voix.

- Est tout-à-fait crédible : 40 voix.

- Est démontrée : 4 voix.


1 Il est à noter que le texte que cite Tuetey est un arrangement de la déposition originelle. Ce document se contente de signaler « que parmi les hommes, (Leduc) avait reconnu l'abbé Fauchet et l'évêque de Nancy ». La déclaration du citoyen Kessel est beaucoup plus incisive. Elle affirme « qu'entre les hommes, (Leduc) connaissait parfaitement l'abbé Fauchet et l'Evèque de Nancy ».  Par ailleurs, Tuetey passe sous silence un détail important de la déposition de Kessel, à savoir « qu'une des femmes pouvait avoir vingt-quatre à vingt-six ans ».

2 Cf. notre article « Robespierre dans la vallée de Montmorency ».