CHARLES LEFEUVE (1819-1882), auteur du Tour de la Vallée


Disons-le d’emblée, Charles Lefeuve est certes un homme de lettres talentueux et polyvalent : poète, journaliste et dramaturge, mais ce n’est pas un historien ! Du moins pas au sens où l’entendent les praticiens de cette discipline. Sa chronologie est souvent fantaisiste, il part fréquemment dans de grandes digressions, il donne rarement ses sources, les noms qu’il cite ne sont pas contextualisés, etc. Bref, nous avons affaire avant tout à un chroniqueur, mieux, un « fureteur ».

Et pourtant, nous lui devons deux « monuments » à vocation historique, qui sont encore précieux aujourd’hui pour les chercheurs, pour peu que l’on croise ses renseignements avec d’autres références :

- Le Tour de la Vallée (de Montmorency), parus à partir de 1854 sous la forme de 20 fascicules,

- Les Anciennes maisons de Paris sous Napoléon III, publiés sous la forme de 70 fascicules, entre 1858 et 1864.

Mais avant de présenter plus amplement la bibliographie de notre auteur, passons en revue sa biographie.


Les premières années

Nous empruntons au comte Léonce de Saint-Geniès le texte d’une biographie relatant la première moitié de la vie de Charles Lefeuve1 :

« Lefeuve est né à Paris, en 18192, d'une famille ancienne et considérée. Un de ses grands-oncles paternels, Lefeuve de la Malmaison, était conseiller au Parlement sous Louis XIV, et la fille de ce magistrat, avait pour mari Chabenat, seigneur de Bonneuil, introducteur des ambassadeurs.

M. Lefeuve père, possesseur d'une belle fortune, qui s'est après lui divisée entre les membres de sa nombreuse famille, ne craignit pas d'en exposer une partie dans une entreprise bien hasardeuse, l'exploitation d'un privilège théâtral, et fut nommé directeur de la Porte-Saint-Martin3. Cette témérité lui réussit. La Porte Saint-Martin, ce théâtre-minotaure, qui a dévoré tant de directions, épargna celle de M. Lefeuve père. Il ne fut point englouti dans cet abîme où tant d'autres ont sombré. Au bout de quelques années, il abdiqua, et se retira de cette gestion périlleuse avec sa considération et sa fortune intactes4.

Ce fut dans l'appartement directorial, pendant que son père l'habitait, que naquit l'homme de lettres dont nous nous occupons aujourd'hui. Les coulisses et les loges, l'orchestre et la rampe frappèrent d'abord ses regards, témoins d'une répétition le matin et d'une représentation le soir. Et s'il est né pendant qu'on déclamait une scène de Marino Faliero, ou un acte de Don Juan de Marana, on conçoit, d'après la force des premières impressions, que c'est ce qui a dû déterminer sa vocation pour la littérature et la poésie.

Lefeuve fit ses études dans les collèges de Bourbon et de Sainte-Barbe, dont il a écrit depuis l'histoire. L'abbé Orsini avait été un de ses maîtres, ce qui l'engagea à publier la Vie de sainte Geneviève, la Vie de Saint Germain-l'Auxerrois et d'autres travaux hagiologiques ».


Une adolescence engagée

Interrompons quelques instants la biographie rédigée par Saint-Geniès pour glisser un épisode savoureux de l’adolescence de Lefeuve, relatée par des chroniqueurs de L'Intermédiaire des chercheurs et curieux, en 18795.

«  Il y a longtemps, du reste, que Ch. Lefeuve a fait gémir la presse. Dès 1834, il signait en tant que Secrétaire de la Rédaction une revue bi-mensuelle intitulée la Presse des Écoles, fondée par Ferdinand Dugué, qui s’était adjoint comme collaborateurs Ernest Amalric, Étienne Énault, Louis Judicis, Charles Asselineau, Victor Leroux, etc. (je ne cite que les plus connus), tous élèves en exercice du Collège Bourbon, forts en thème, cela va sans dire, et non moins ferré sur le cheval fondu6 et la balle au mur. Ce recueil, qui ne vécut guère que six mois, est aujourd’hui à peu près introuvable. Il était pourtant bien curieux, ses graves rédacteurs ne se proposent rien de moins que de « jeter à bas » l’Université. Un extrait du numéro-spécimen donnera la note générale de la polémique enragée de cette feuille comiquement épileptique :

« Guerre à mort à l’Université, car c’est de là que viennent toutes les injustices, toutes les absurdités sous lesquelles on voudrait écraser notre littérature et l’étouffer : c’est de là que partent les flèches qu’on lui décoche. C’est là que se fondent les balles qu’on lui dirige au cœur, chaque jour. L’Université, lion converti en chat, à l’heure qu’il est ! L’Université, vieillard décrépit, hargneux et méchant, qui pousse un râle d’agonie, étendu sur le dos ; qui fait fureur des pieds, des ongles et des dents, contre le progrès prêt à lui marcher sur le corps, et, pour l’aveugler, lui lance traîtreusement aux yeux une poussière d’abus et de préjugés. Eh bien, nous, de cette poussière, nous voulons faire de la boue dont lui nous salirons le visage ! Alors abus et préjugés n’auront plus de valeur, alors le progrès ne sera plus entravé dans son chemin et passera outre et ce sera une belle journée que celle-là. Or, Dieu nous aide, elle n’est pas loin ! Université !, jusqu’ici, tu avais spéculé sur la jeunesse incrédule, que tu trompais et qui se défendait néanmoins ; sur la jeunesse respectueusement agenouillée devant tes parades et tes jongleries ; sur la jeunesse qui, dans son erreur, prenait le bas pour le haut, le vil pour le noble, les pieds pour la tête. Mais maintenant, il est jour : elle a vu clair et veut se venger. Oh !, je le répète : ce sera une guerre à mort ! ».


Cette Revue enfantine, aujourd’hui profondément oubliée, sinon des abonnés encore vivants, recrutés à l’époque dans les collèges de Paris et les hôtels garnis du quartier latin, eut son jour de notoriété, et Casimir Bonjour, le candidat perpétuel et non moins malheureux à l’Académie française, ne dédaigna pas de la prendre à partie et, même avec une certaine violence, dans le feuilleton du Constitutionnel. C’était attaquer une mouche à coups de massue. Les coups de massue, par malheur, firent du bruit et pour couper court au scandale, le Grand Maître de l’Université d’alors ne trouva rien de mieux à faire que de flanquer à la porte du collège insurgé le fondateur et quelques-uns des rédacteurs de l’inoffensif factum.

Depuis cette année mémorable, Charles Lefeuve publia divers menus ouvrages, entre autres, une Histoire du collège Bonaparte (ancien collège Bourbon, aujourd’hui collège Fontanes) où « l’on trouve quelques anecdotes peu connues et assez amusantes ».


La vie de l’homme de lettres

Poursuivons la lecture de la biographie (l’hagiographie ?) de Charles Lefeuve, établie par le Comte de Saint-Geniès :

« D'ordinaire les écrivains s'annoncent par des vers d'amour et des romans et, plus tard, finissent par des oeuvres d'expiation et de repentir. Le nôtre a suivi une marche tout opposée. Il a débuté par des oeuvres ascétiques, et les a fait suivre par des romans et des vers. Il a commencé par où l'on finit : il a fait pénitence avant d'avoir péché.

Plus tard sa vocation reprit le dessus. Il dit adieu aux cloîtres et aux collèges, ses travaux littéraires se sécularisèrent, et il n'écrivit plus qu'en homme du monde : les journaux quotidiens et les petits journaux l'avaient pour collaborateur. Vers le même temps, il entreprit plusieurs voyages. Il vint à Baden en 1841. Ce fut là que nous eûmes le plaisir de faire sa connaissance, et d'improviser, pour lui, cet horoscope qui n'est pas encore entièrement réalisé :

Il faut gloire et fortune à notre ami Lefeuve,

Il les mérite, il les aura.

Son bonheur n'est encor qu'un espoir : ce sera

Le filet d'eau qui devient fleuve.

En mariage il obtiendra

Un million offert par quelque riche veuve,

Ou peut-être il réussira

A conquérir la dot d'une fille encor neuve.

En poésie, il donnera

D'un fertile talent plus d'une heureuse preuve

Sans relâche il travaillera.

Il fera mieux que Scribe un livret d'opéra,

Un journal mieux que Sainte-Beuve ;

Par des drames biens noirs au théâtre il plaira,

Car le public exige avant tout qu'on l'émeuve.

Il sera romantique autant qu'il le faudra,

Pour que l'or dans sa caisse pleuve ;

Puis au classique il reviendra,

En vrai fils d'Apollon que l'Hipocrène abreuve.

Le ciel le récompensera

De son courage à toute épreuve :

Aide-toi, le ciel t'aidera ;

Frappez et l'on vous ouvrira ;

Quand on marche, on arrive, et quand on cherche, on treuve7.

Dans tout cet univers, et l'aller parcourant,

Dans les citrouilles je la treuve.

Et Molière :

L'amour que je ressens pour cette jeune veuve

Je ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve.


En revenant de Baden, Charles Lefeuve fit paraître, pour la première fois, une partie des Poésies dont la quatrième édition est réimprimée en ce moment : ce qui atteste que le public a su en apprécier le mérite.

Ses excursions dans l'intérieur de la Suisse nous ont valu l'intéressante description d'Interlaken, le site le plus remarquable de ces contrées pittoresques. Le roman descriptif de Lefeuve en reproduit fidèlement les beautés. C'est mieux qu'un tableau, c'est un miroir. La pensée de l'auteur s'agrandissait dans cet immense horizon. Il y puisait en foule des idées neuves et fraîches, comme la verdure des vallons qui séparent l'une de l'autre les sourcilleuses montagnes de l'Oberland. L'ouvrage de Charles Lefeuve, intitulé Interlaken, nous paraît le meilleur de tous ceux qu'il a publiés en prose jusqu'à présent.

Il a fait paraître encore un assez grand nombre d'autres productions dont nous ne chercherons pas à donner une énumération complète. Citons uniquement le Tour de la vallée de Montmorency, volume qui s'est inspiré délicieusement d'un sujet agréable.

L'ouvrage important qui, maintenant, l'occupe tout entier a pour titre : Les Anciennes Maisons de Paris sous Napoléon lll. On sait combien d'excellents esprits ont, à différents point de vue, choisi la capitale de la France pour l'objet de leurs recherches et de leurs travaux : Dom Michel Félibien, Saint-Foix, Mercier, J.-A. Dulaure, etc. Mais le sujet est inépuisable, et Charles Lefeuve a encore trouvé à y recueillir d'abondantes moissons. Il a fallu pour cela interroger toutes les mémoires, compulser toutes les archives. L'auteur de ce travail si parisien fait comme Asmodée dans le Diable boiteux, il enlève les toits de toutes les maisons pour en révéler tous les secrets. De là surgissent les récits piquants, les anecdotes jusqu'alors ignorées et qui jettent une lumière inespérée sur les faits les plus intéressants de notre histoire. Et l'on peut dire avec raison qu'à chaque page de cet ouvrage, il y a de l'esprit par-dessus les maisons.

L'ancien Paris disparaît de jour en jour : n'est-on pas heureux de le voir ressusciter sous la plume d'un écrivain ingénieux ? Quel dommage que Persépolis et Babylone n'aient pas eu un Lefeuve ! Il nous eût conservé les chroniques secrètes, les détails des mœurs, les traditions séculaires de ces villes célèbres. Et après même qu'elles eussent été anéanties, l'historien fidèle en aurait du moins sauvé tous les souvenirs.

Les Anciennes Maisons de Paris paraissent par livraisons qui se succèdent avec rapidité. L'ouvrage est, depuis plus de deux ans, en cours de publication et de succès ».


Le poète

L’ingrate histoire n’a pas retenu la mémoire de Charles Lefeuve en tant que poète. Pourtant, la poésie fut sa première vocation. Il publie son premier recueil de Poésies nouvelles en décembre 1841, à 23 ans et un chroniqueur littéraire de l’époque, Léon Ducret, n’hésite pas, lors de la seconde édition en 1843 à s’afficher à ses côtés, en signant une préface dithyrambique, où il va jusqu’à comparer Charles Lefeuve aux plus grands poètes contemporains, en ces termes :

« L'art a pourtant gardé deux faces presque distinctes.

Ainsi, il est des écrivains, comme Victor Hugo, qui s'imposent d'eux-mêmes, en dépit de l'incertitude dans laquelle ils remettent les principes de la poétique. Il en est d'autres à qui l'humeur, la fantaisie, l'esprit, l’intimité et la philosophie donnent une grande ampleur de talent sans révolution. Le plus souvent le début des premiers se fait par un tableau de caractère, et celui des seconds tient au genre. Lorsque ces deux talents ont mûri, leur fond est le même.

Le public, depuis un certain nombre d'années, encourage les poètes à vivre comme les autres hommes. À part les renommées incontestables de deux ou trois auteurs, il sait un très bon gré, aux Jeunes écrivains, des nouveautés d'un ordre plus modeste, introduites sans contestation. Ces derniers semblent dire : « À force de tenir la poésie dans une sphère exceptionnelle, lointaine, vous la rendez presque étrangère. À force de l'élever dans les cieux, vous nous la faites perdre de vue ».

Munis de cette audace, ils s'élancent comme de jeunes athlètes, sans signe, sans mot d'ordre, comme à l'aventure, sans engagement pour les luttes suivantes. Tout le risque qu'ils courent, c'est d'être traités de simples romanciers. Le public, au surplus, a pris en affection plus d'un poète de cette famille. Parmi eux, Théophile Gautier, cet homme de style si facile, si heureux, si important surtout dans les détails. Parmi eux, Alfred de Musset, dont l'inspiration espagnole s'est en quelque façon retrempée d'esprit voltairien. Parmi eux aussi, Charles Lefeuve.

Lui, dont nous avons lu l'année dernière les Poésies nouvelles, il n'est encore pour nous essentiellement ni élégiaque, ni religieux, ni courtisan, ni barde, ni classique. Seulement son caractère s'est empreint de ces traits divers, sans toutefois les mêler. Quelque chose perce en lui par mille éclairs, de l'historien agiographique, de l'homme du monde, du philosophe, voire même de l'écolier. Le plaisir, le voyage, l'amour, le froid, le chaud, le paysage, l'histoire, la croyance, enfin tout ce qu'il appréhende avec l'esprit, le cœur, peut lui faire poésie.

Il est de son époque, par des observations pleines de vérité, portant sur ce monde même où nous vivons. S'il aime, il s'abandonne à l'extase dans la volupté, et il exhale, en vers mélancoliques et passionnés, les sentiments pleins de délicatesse que lui donne et lui laisse l'enthousiasme. Ensuite, il chausse l'éperon, appareille le heaume, entonne la trompette héroïque, abaissant devant lui le pont-levis du château gothique. Mais nous pensons en vain y retenir le poète. Le cercle convenu où tournent la ballade, le sujet historique, n'a pas été tracé autour de lui pour qu'il n'en sortit plus. Les autres champs encore lui sont ouverts. Quand ce jeune homme écrit, c'est sous le coup d'inspirations parties avec élan. Aussi, il le fait vite. Chaque pièce, chez Charles Lefeuve, porte pour ainsi dire le cachet du pays où elle a été composée. Il nous semble effectivement qu'il y a dans cet usage d'improviser en voyageant quelque chose de multiple qui convient parfaitement au caractère de la poésie »8.

Les poésies de Charles Lefeuve feront l’objet de plusieurs rééditions durant sa vie, puis tomberont dans l’oubli, éclipsées par la renommée de l’auteur des Anciennes maisons de Paris.


Les dernières années

Après les Anciennes maisons de Paris, Lefeuve ne produira plus d’ouvrages importants et se contentera de réédition.

En 1879, toutefois, on le signale à Bordeaux, attelé à une anthologie : « Charles Lefeuve n’est pas un mythe. Il existe bel et bien en chair, en os et en nom. Je crois même savoir que depuis quelques années, il habite Bordeaux, et qu’il y compile une sorte d’Anthologie des romanciers et auteurs contemporains »9. Nous n’avons pas trouvé trace d’une publication sur ce thème.

Son dernier ouvrage porte sur La Fille de Mme de Ganges et Téreza de Béarn. Particularités historiques10, publié en 1880.

Charles Lefeuve décède en 1882 à Nice, à la villa Fanny, dans le quartier Carabacel, atteint d’une grave affection pulmonaire. Il a soixante-quatre ans. 


Bibliographie de Charles Lefeuve

- Poésies nouvelles, Chamerot, Paris 1841, 191 p.

- Vie de sainte Liboye, patronne de Bagnères, in-32°, Bagnères, Dossun, 1841.

- Histoire de sainte Geneviève, patronne de Paris, in-32°, Paris, Debécourt, 1842.

- Poésies nouvelles, in-32°, Paris, Chamerot, 1842.

- Nouvelles poésies de Ch. Lefeuve, précédées d'un compte-rendu du dernier ouvrage de l’auteur, par Léon Ducret, in-32°, Paris, Debécourt, 1843, 191 p.

- Histoire de saint Germain l'Auxerrois, patron de la paroisse du Louvre et de la ville d'Auxerre, Paris, in-32°, Debécourt, 1843, 415 p.

- Poésie par Ch. Lefeuve, août 1844, in-32°, Paris, Labbé, 1844, 192 p.

- Interlaken, in-12°, Labbé, 1850.

- Léa, comédie en trois actes et en vers (sous le nom de Jean), in-8°, Magasin théâtral, 1851.

- Louis-Napoléon Bonaparte, poème, impr. de J. Kastner (Espalion), s. d. (c. 1852)

- Le Tour de la vallée. Histoire et description de Montmorency, Enghien-les-Bains, Napoléon Saint-Leu, Taverny, Eaubonne, Deuil, Épinay, Saint-Gratien, Groslay, Sannois, Soisy, Saint-Prix, Andilly, Montlignon, Margency, Ermont, Pierrelaye, Franconville, Bouffémont, Chauvry, Béthemont, Domont, Le Plessis-Bouchard, Frépillon, Bessancourt, Montmagny, Piscop, Saint-Brice, Herblay. In-8°, Dumoulin, 1856.

Publié en 20 livraisons, une nouvelle édition de cet ouvrage a été publiée sous plusieurs formats en 1866, 1867 et 1868 (cf. ci-après).

- Interlaken, roman, suivi de Léa, comédie, 3e édition, 2 vol, in-16° avec grav., Rousseau, 1858, 530 p.

- Les Anciennes maisons de Paris sous Napoléon III, 70 livraisons, in-16°, chez Rousseau, 15 boulevard de la Madeleine, 1858-1864.

- Interlaken, 2e édition, Labbé, 1859, 240 p.

- Poésies, 3e édition, Rousseau, 1859.

- Poésies, 4e édition, avec le portrait de l'auteur et une notice biographique, par M. le comte de Saint-Geniès, in-18°, Dumineray, 1860, 512 p.

- Histoire de sainte Geneviève, patronne de Paris, nouv. éd., suivie d'une Histoire des reliques de la sainte, in-8° avec grav., Rousseau, 1861.

- Histoire de sainte Geneviève, patronne de Paris, nouv. éd., suivie d'une Histoire des reliques de la sainte, in-16° avec grav. Dumineray, 1861.

- Histoire du lycée Bonaparte (collège Bourbon), 4e éd., suivie d'un communiqué officiel du comité de l'association des élèves et anciens élèves du lycée Bonaparte, in-18°, 1862, 295 p.

- Poésies complètes, avec portrait et biographie, in-12°, Dupray de la Mahérie, 1863.

- Les anciennes maisons de Paris. Histoire de Paris rue par rue, maison par maison, en 5 tomes, 5e éd., in-8°, Paris et Leipzig, C. Reinwald, 1875.

- Le Roman d'interlaken, in-12°, 1877, Rousseau.

- La Fille de Mme de Ganges et Téreza de Béarn. Particularités historiques, in-18°, A. Ghio, 1880.


Un mode de travail artisanal

La manière assez particulière de travailler de Charles Lefeuve est superbement décrite, quelques jours après sa mort, par Charles Monselet :

« Un homme vient de mourir à Nice, Charles Lefeuve, un homme de lettres. Il s’était attelé seul à un labeur surhumain. Il avait entrepris d’écrire une à une, non seulement l’histoire de toutes les rues de Paris, mais encore l’histoire de toutes les maisons. Vous figurez-vous une tâche semblable ? Piganiol de la Force, Sauval, Saint-Foix, Dulaure, Mercier n’auraient pas osé la rêver. Et lui, l’humble Charles Lefeuve, isolé, sans prestige, sans antécédents littéraires, sans subvention de l’État, sans libraire autorisé, réduit à ses modiques ressources, l’a conçue, l’a commencée, l’a continuée, l’a menée à bonne fin. Cela lui a pris dix-sept années de sa vie.

Il a d’abord lancé sa publication par fascicules, sans ordre d’arrondissement ni de quartier, allant d’une rue à l’autre, au hasard de la plume, quitte, son œuvre terminée, à régulariser le tout par une table des matières. Cela s’est d’abord appelé les Anciennes maisons de Paris sous Napoléon III. C’était imprimé à Bruxelles, sur papier à chandelles, à la diable, en caractères serrés. Cela se vendit peu et mal, n’attirant l’attention que de quelques bibliophiles comme moi, gent trop peu nombreuse pour faire aboutir une opération de cette importance.

C’était consciencieux, mais bizarre, confus, avec un accent personnel et familier, trop familier peut-être. Charles Lefeuve met là-dedans ses réflexions, sa gaieté pimentée de licence. Il s’appesantit sur les maisons de joie autant que sur les grands hôtels historiques, et traite la rue du Pélican à l’égal de la rue Saint-Dominique-Saint-Germain. Je ne lui en fais pas de reproches. Charles Lefeuve est un Parisien de vieille souche et de bonne humeur. À l’époque où sa publication se poursuivait cahin-caha, à travers maints obstacles, maints retards, maints changements d’éditeurs, je rencontrais souvent Edouard Fournier, le fureteur par excellence, qui me disait : « Quel fouillis ! Quelles erreurs ! Mais que de perles dans ce fouillis ! Combien de trouvailles inattendues et inespérées ! Qui mettra de l’ordre dans ce désordre ? ».

Je dis faux quand je dis qu’il était seul pour cette besogne ingrate : il avait avec lui un secrétaire qu’il appelait M. Rousseau et dont il parle fréquemment sur un ton plaisant. Il abandonnait à M. Rousseau les rues insignifiantes, les maisons sans caractère.

Voici par exemple, la façon dont Charles Lefeuve rend compte d’une expédition de M. Rousseau dans la rue Boutebrie, qui est presque en face du théâtre Cluny :

« M. Rousseau y fut surpris par la pluie au fort de ses recherches. Il tâchait de faire diversion à sa mauvaise humeur en guettant au passage maints bas blancs qui se décolletaient pour préserver maintes jupes de mouches de crotte. M. Rousseau entre au n° 7, on lui indique, au troisième étage, l’appartement qu’habite un vieillard chargé de représenter le propriétaire; ce pauvre homme ne sait que répondre sur la date et l’origine de la maison. Alors, M. Rousseau se contente de copier les inscriptions suivantes sur une muraille sans papier :

Simon Claude et Marie Mahu, enlumineurs, 1572. – Sylvain aime Cloriette à toujours. – Pamiendo, né à Lisbonne le 26 mai 1690. – Loyson, commis aux aides. – Naissance de Régulus Thomas, le 2 prairial an III, et de Phocion Décius Thomas, le 14 frimaire an V ; signé : le citoyen Thomas, employé chez le citoyen Saugrain, aux réverbères. – Mort à Bailly ! – Vive Robespierre ! – Gagné un terne le 10 janvier 1821. – Jean Pruneau, 2e de médecine. – Adèle Grujot. – Clara Fontaine. – Boquillon et Souton, élèves en pharmacie. – Jules Clopin, homme de lettres. – Indiana Soufflard, coloriste, etc., etc.

Lorsque M. Rousseau a fini de prendre ses notes, il dit gravement au vieillard, resté les yeux écarquillés : « Monsieur, votre maison, qu’on a replâtrée il y a un ou deux siècles, est du temps de Charles IX » .

Et il sort pour se rendre dans la maison voisine »11.


Cette approche est diversement appréciée par ses contemporains :

- « L’observation de Tiro Rudis est juste à propos de la non-indication des sources dans l’Histoire de Paris, etc. Ce que je sais, c’est que cet ouvrage se vend à grand rabais. Pourquoi ? A. Nalis »12.

- « En ce qui concerne son Histoire de Paris, ne l’ayant pas lue, je ne saurais donner mon avis. Pardon, je crois bien que j’en ai lu une partie…, mais je ne donnerai pas mon avis. Joc’h d’Indret »13.


L’épopée du Tour de la Vallée

Venons-en à l’écrivain valmorencéen, auteur du Tour de la Vallée.

À plusieurs reprises, Charles Lefeuve se présente comme un citoyen de cette Vallée, même s’il n’y réside pas. Mais il y compte de nombreux amis, qu’il se plaît à citer et bien entendu, à louer. Il y compte même des parents : « Eaubonne, où j'avais deux grands oncles14, sans compter celui de Sannois, ni les cousins ! ». On le surprend souvent à dire « notre Vallée ». Il en est très fier et à l’évidence, ce Tour de la Vallée est construit comme un guide touristique. D’ailleurs, son livre commence par un itinéraire en chemin de fer, de Paris à Enghien. Ses descriptions sont élogieuses, voire dithyrambiques. On ne trouve chez lui aucune critique ni des communes visitées, ni des personnages mentionnés.

Quand il évoque le passé ancien des villages qu’il visite, il s’appuie généralement sur l’abbé Lebeuf, sans le citer. Quelquefois, et cet apport est précieux, il lui arrive de produire des documents inédits, glanés auprès d’amis. Pour la période récente, il interroge des témoins privilégiés que sont le maire ou le curé du lieu.

La collecte des renseignements de la première édition du Tour de la Vallée semble dater des années 1854-1856. La première édition du Tour de la Vallée date de 1856. Publiée par Dumoulin, elle porte le sous-titre « Histoire et description », avec l’énumération des communes visitées et la seule indication de l’auteur : par Lefeuve (sans prénom, ni titre).

Nous ne disposons pas d’indications sur le succès de cette première édition. Nous pensons qu’elle a du rencontrer des difficultés d’écoulement, car ce n’est que dix ans plus tard que l’on assiste à une seconde édition, sous une forme plus « promotionnelle ». En effet, au lieu d’un livre compact, Charles Lefeuve a l’idée de reprendre la formule qui lui a réussi pour les Anciennes maisons de Paris, à savoir, la livraison par fascicules. En 1866, il publie ainsi une nouvelle version du « Tour de la vallée », en 20 petits livrets, qui ne portent plus que le titre de la commune, par exemple « Sannois, par Lefeuve ». Le prix est accessible : 1 franc et 10 centimes.

Le contenu de cette nouvelle édition est en très grande partie renouvelé. Charles Lefeuve a réécrit la partie ancienne et mis à jour la liste des contemporains, en ajoutant souvent des détails pittoresques, et précieux pour les historiens.

Le succès, cette fois, est garanti, d’autant que Charles Lefeuve bénéficie de la renommée de ses Maisons anciennes sous Napoléon III. Aussi, en 1867, le libraire Bachelin-Deflorenne réunit-il l’ensemble des fascicules en deux volumes in-8°, toujours sous le titre de Tour de la vallée. Le premier volume couvre : Le tour de la vallée de Paris à Montmorency, Montmorency, Deuil, Épinay-sur-Seine, Montmagny, Groslay, Saint Brice-sous-Forêt, Piscop, Domont, Bouffémont et Chauvry. Le deuxième : Béthemont, Frépillon et Bessancourt, Taverny, Napoléon-Saint-Leu, Saint-Prix, Montlignon, Andilly, Soisy, Eaubonne, Margency, Le Plessis-Bouchard, Pierrelaye, Erblay, Franconville-la-Garenne, Sannois, Ermont, Saint-Gratien et Enghien-les-Bains.

L’édition suivante ne connaîtra plus le moindre déplacement de virgule. Seuls changeront le format et la présentation générale. Bachelin-Deflorenne fera paraître en 1868 une « cinquième édition » (nous ignorons quelle est la quatrième) sous le titre Le Tour de la Vallée, histoire féodale, paroissiale, bourgeoise, amoureuse, littéraire et pittoresque de la Vallée de Montmorency (544 p.), pour le prix de 4 francs.

Il faudra attendre plus de cent ans pour que ressurgisse Le Tour de la Vallée. Le Cercle Historique et Archéologique d’Eaubonne et de la Vallée de Montmorency, fondé en 1971, a publié à mon initiative, le 20 mai 1975 une sixième édition, sous le titre Histoire de la Vallée de Montmorency (sous-titrée Le tour de la Vallée) avec le texte de 1866 et une préface du préfet du Val d’Oise, Gilbert Carrère, sous format A 4. Tirée à 800 exemplaires, elle comportait également une version « de luxe » sur papier Alfa Mousse, rehaussée de cinq illustrations de François Philippe, tirée à 200 exemplaires numérotés. Le succès de cet ouvrage nous a amené à le rééditer à 600 exemplaires en novembre 1984 (sans préface, ni version numérotée), sous format A 5. Il est encore disponible à la vente.


Hervé Collet, président du Cercle Historique et Archéologique

d’Eaubonne et de la Vallée de Montmorency, février 2010.



Publié sur le site de Valmorency (Association pour la promotion de l’histoire et du patrimoine de la Vallée de Montmorency) : www.valmorency.fr

Tous droits d’auteur réservés. Reproduction soumise à autorisation avec citation de la source (contact : contact@valmorency.fr).


1 Saint-Geniès, Léonce de (Comte), Biographie de Lefeuve, par M. le Cte de Saint-Geniès. 2e édition, In-32°, Paris, Dumineray, 1860, 13 p. Saint-Geniès signe cette biographie le 15 mars 1860.

2 Tous les autres biographes citent la date de 1818. Pourtant, Saint-Geniès a été très proche de Lefeuve. Nous n’avons pas eu, personnellement, accès aux documents d’état-civil de l’écrivain.

3 En 1817, il succède à M. Saint-Romain.

4 Nous avons recueilli d’autres sons de cloche sur Lefeuve père :

« Ce fut l'ancien caissier du théâtre, un madré personnage, nommé Lefeuve, qui s'assit en 1817 à la place de Saint-Romain ». Jacques de Plunkett, Fantômes et souvenirs de la Porte-St-Martin : 160 ans de théâtre, 1946, 399 p. p. 60.

Il défraie la chronique judiciaire en 1823 : « M. Lefeuve, ancien directeur du théâtre de la Porte Saint-Martin, et M. Jacques, son sous-caissier, ont été condamnés, le 16 (avril 1823), par le tribunal de police correctionnelle, pour prêts usuraires ; le premier en 5 000 fr., le second en 2 000 fr. d'amende ». L'Ami de la religion et du roi, vol. 35, 1823, p. 315.

5 L'Intermédiaire des chercheurs et curieux : Notes and queries français : questions et réponses, communications diverses à l'usage de tous, littérateurs et gens du monde, artistes, bibliophiles, archéologues, généalogistes, etc., à la date du 25 septembre 1879, P. Duprat éd., p. 573-574.

6 Le Cheval fondu est un jeu collectif assez proche du Saute-mouton. Cf. Guillaume Belèze, Guillaume Louis, Gustave Belèze, Jeux des adolescents, L. Hachette et Cie, 1858, 365 p., p. 15 (numérisé)

7 On dit indifféremment treuver et trouver. Voyez La Fontaine : Dieu fait bien ce qu'il fait : sans en chercher la preuve.

8 Charles Lefeuve, Nouvelles poésies de Ch. Lefeuve... précédées d'un compte-rendu du dernier ouvrage de l'auteur, par Léon Ducret, Paris, Debécour, 1843, p. 6-7.

9 Intermédiaire des chercheurs et curieux, op. cit., p. 573

10 Jeanne de Gévaudan avait épousé en mars 1689 François de Vissec-Latude, comte de Ganges, gouverneur de Carcassonne. Elle a été assassinée en 1667 par ses beaux-frères avec la complicité de son mari. Cette affaire a donné lieu à un roman du Marquis de Sade, La Marquise de Gange, paru sans nom d’auteur en 1813 à Paris.

11 Charles Monselet, De A à Z : portraits contemporains, G. Charpentier, 1888, 337 p., p. 182.

12 Intermédiaire des chercheurs et curieux, op. cit., p. 574.

13 Ibidem.

14 Dont M. Chabert, qui a habité le château du Bon Accueil.