LES MÉTIERS DE LA FORÊT DE MONTMORENCY



La forêt de Montmorency n’est pas, au temps jadis, ce lieu ludique et mythique où l’on va se promener, courir, faire du vélo le week-end, par exemple en haute forêt de Montmorency, autour des deux étangs et du château de la Chasse1. Qui connaît, de nos jours, les bûcherons, les scieurs de long, les cercliers, les treillageurs, les charbonniers, les cendriers, les boisiers, les tonneliers, les tanneurs, sans oublier les sergents et gardes forestiers, tous ces hommes, avec chacun sa spécificité, vivant dans ou autour du massif forestier, jusqu’à une période pas si lointaine, c'est-à-dire après la Seconde Guerre mondiale ? C’est ce petit monde, besogneux et pittoresque, que nous nous proposons de découvrir.


Les bûcherons

Jusque vers le milieu du XVIIIe siècle, les petits artisans bûcherons peuvent encore acheter leurs bois en fonction des besoins locaux immédiats. Mais la spécialisation des tâches et des essences, les besoins croissants de la marine et de l’industrie naissante, laissent vite place aux marchands, seuls capables d’enchérir à bon escient. Le bois est en effet vendu aux enchères, par parcelles complètes, au plus offrant. Et il vaut cher ! Pour fixer les idées, une coupe de 3 arpents et 60 perches (environ 1,25 ha) est emportée à 832 livres 10 sols en 1759, soit le prix de 20 vaches, de 14 bœufs ou de 8 juments suitées2.

Le bûcheron exerce un métier tour à tour respecté et décrié, compte-tenu de son activité ancestrale dans un milieu sylvestre, toujours craint, au moins jusqu’à la fin du XIXe siècle. Il est appelé bosquillon, mot du patois picard du Beauvaisis3.

Les coupes de bois ont surtout lieu en saison froide en raison de la chute des feuilles et de l’arrêt de la sève. La tâche du bûcheron commence en novembre et ne finit qu’à fin mai. Cette intermittence permet ainsi à certains laboureurs du voisinage d’exercer un deuxième métier en louant leurs services aux marchands adjudicataires. L’inverse, pendant les mois d’été, le bûcheron peut s’employer au champ, à la fenaison, à la moisson ou aux vendanges. Il est aussi charretier de bois.

Son instrument de travail privilégié est la cognée, plus que la serpe, sujette à l’éclatement des souches. Cette condition est d’ailleurs expressément consignée dans les contrats de vente de bois. Le bûcheron doit « couper tous les brins gros et menus de chaque rachée à la coignée à fleur de terre, et non à la serpe ». Lorsqu’il a abattu suffisamment de grumes, le bûcheron les débite généralement à la scie. Puis il corde le bois, c'est-à-dire qu’il le range en long, suivant la mesure du pays. Les marchands viennent ensuite vérifier les mesures et les font enlever.

Le bûcheron sait repérer certaines formes intéressantes comme « les ages4 », bois courbes et durs, dans lesquels on confectionne les timons des charrues. Il met également de côté les branchages, le petit bois et les déchets, qu’on appelle la rame. Il en fait des fagots, qui servent à des usages bien précis5.

L’habitation du bûcheron, qui vit généralement avec toute sa famille, de l’aïeul au nourrisson, est une cabane de rondins ou une hutte sommaire, appelée loge. L’ossature est faite le plus souvent de branchages et de fagots inclinés, formant façades avec pignons. Une toiture à deux pans les recouvre. L’étanchéité est assurée par une toile goudronnée, qui peut être doublée et isolée. Pour lutter contre le vent, elle est arrimée avec des gaules croisillonnées. Dans certains cas, la hutte est couverte d’un enduit d’argile à meulière et de gazon moussu.

Un panneau sur gonds, ou mobile, de branches entrelacées sert de porte, et parfois de fenêtre et de cheminée. 



Forêt de Montmorency (Seine-et-Oise) - Hutte de Bûcherons - coll. part.


Dans la monographie de l’instituteur de Domont, en 1899, Joseph Nagel indique :

« La forêt de Montmorency offre une ressource précieuse à l’ouvrier dont le travail des champs est suspendu provisoirement pendant la saison d’hiver. Tel ouvrier est briquetier au printemps, ouvrier agricole en été et bûcheron en hiver. Grâce à ces variations il y a pour toute l’année un travail assurant le pain à celui qui vit au jour le jour »6.


Les charbonniers

Le bois est d’abord exploité pour le chauffage. Mais pour alimenter les forges, les verreries et servir de combustible pour les villes plus lointaines, il est transformé en charbon de bois, plus léger et plus facile à transporter. C’était le métier des charbonniers. Ils vivent aussi en forêt, d’août à octobre, après que les bûcherons ont achevé leurs coupes de bois.

Le charbon de bois s’obtient en brûlant du bois incomplètement dans un courant d’air insuffisant. On emploie souvent à cet usage des restes de bois, mais le meilleur charbon est fait avec des bois taillis de haute futaie, chêne, hêtre ou charme, de dix ans et plus.

Dans une clairière, le charbonnier choisit un terrain uni et bien dégagé, distant d’une centaine de mètres des premiers arbres. Les places à charbonner sont habituellement désignées par les officiers des eaux et forêts.

Le maître charbonnier appelé le dresseur, trace alors l’étendue du fourneau avec pelle et pioche, et creuse une fosse nommée fauldre. Au centre, il plante une ou plusieurs perches en forme de mât et couvre par précaution le terrain alentour d’une couche de cendre, le frasil. Il entoure alors le mât de bois sec et de petit volume pour assurer un embrasement rapide et former une espèce de cheminée. Tout autour, il dispos debout et légèrement inclinés, en étages superposés, des morceaux de bois longs d’environ 50 centimètres. Il a soin de ménager une galerie horizontale aboutissant au centre et débouchant à l’air libre, et laisse à la base quelques ouvertures pour l’arrivée de l’air. Puis il recouvre la meule ainsi obtenue, qui a une forme hémisphérique, d’une couche d’argile à meulière humide, de feuilles ou de mottes de gazon. Il retire ensuite la perche centrale, puis il enflamme la masse en jetant dans la cheminée du bois bien allumé. Le feu se propage lentement dans la meule, et l’air ne circulant que difficilement, le bois, au lieu de se consumer, se transforme en charbon. Quand la meule est en feu, le charbonnier ne peut plus la quitter. Il doit la surveiller et régler la combustion. À mesure que le bois cuit, la meule diminue de volume et s’affaisse peu à peu. La carbonisation est achevée lorsque la flamme s’échappe par les ouvertures extérieures de la galerie. Elles sont alors bouchées et on laisse le tout en repos de quarante-huit à soixante-douze heures. On dit alors que le charbon rend son cri, parce qu’il craque de partout. Le charbonnier découvre la meule et retire alors le charbon. Il le met dans de grands sacs, qu’il charge sur un cheval ou un mulet pour le conduire à la ville.

Comme le bûcheron, le charbonnier construit des huttes de branchages et de terre, à proximité de ses lieux de travail. La hutte du charbonnier est plus simple encore que celle du bûcheron. Elle ressemble à sa meule de charbon par sa forme conique d’usage immémorial.

Le charbon de bois est très utilisé pour la cuisine, la filtration des eaux, la désinfection de la viande, du poisson, des fosses des latrines, etc. Il entre en outre dans la composition de la poudre noire7.





Les cendriers

Les cendriers exercent une profession différente des charbonniers, bien que ceux-ci remplissent souvent cet office. Leur tâche consiste à réduire en cendre les branchages et menus bois dérivés du travail des bûcherons.

Les cendres sont à cette époque très employées dans la fabrication du verre. C’est surtout le seul moyen de se procurer de la potasse pour la lessive.


Les scieurs de long

On rencontre fréquemment dans nos textes anciens et nos registres paroissiaux les scieurs de long. Ils vivaient aussi sur les lieux d’abattage.

Les grandes grumes ou billons, celles destinées à la charpente, aux constructions ou à la menuiserie, sont débardées à l’aide de chevaux, jusqu’à la clairière où officie le scieur. Sur place, la pièce est d’abord corroyée avec la doloire (herminette à large tranchant et à manche court servant à équarrir et à dresser), puis mise à la bonne longueur à l’aide du passe-partout ou de la niargue (grande scie de 3 m de long et de 1 m d’envergure). La bille de bois est ensuite écorcée au riflard (long rabot à dégrossir), puis hissée sur une chèvre (sorte de tréteaux surélevé). L’outil préféré est alors la scie à cadre. La difficulté est en effet de maintenir la lame tendue durant le travail. Les hommes travaillent par paires, rarement à trois. Chaque ouvrier a sa spécialité. Le premier, au-dessus de la bille, est nommé le chevrier, l’autre au sol, le renard. Chacun tire dans un mouvement interminable de va-et-vient. Lorsque chaque planche est débitée dans la première moitié de l’arbre, les scieurs de long font faire demi-tour à la pièce. Le travail est long et pénible. Trois hommes, à raison de douze heures par jour, peuvent débiter environ 20 planches de chêne de 2 m de long sur 16 mm d’épaisseur8.


Les fendeurs et feuillardiers

On distingue parfois le bûcheron du fendeur, qui est, si l’on peut dire, un spécialiste. Ses principaux outils sont un atelier ou chevalet à fendre, un coutre et un coin. Ne sont utilisés que les bois spécifiques, de qualité moyenne, mais de bonnes espèces, comme le chêne et le hêtre, qui se fendent mieux que l’orme ou l’érable. Sont ainsi fabriqués les rames pour les galères, les gouvernails et les chevilles des vaisseaux, les futailles de tonneaux, les échalas des vignes, très demandés (surtout le cœur de chêne et le châtaignier) dans notre région de tradition viticole9, des lattes pour la tuile et l’ardoise.

Les feuillardiers et treillageurs, dont nous reparlerons plus loin en détail, sont des métiers très voisins des fendeurs. Il s’agit aussi de métiers de plein vent, principalement établis dans les taillis de châtaigniers. Leur travail consiste à refendre les brins de bois en fines lanières, dont les usages sont multiples : caisserie, emballages de fromages, colliers d’animaux, cercles de barriques, etc. Un de leurs principaux débouchés est aussi la fabrication de meubles.


Les boisiers

Boisseliers, formiers, sabotiers, vanniers, cercliers, ces métiers sont tous apparentés aux précédents, par leur exercice en plein air et par l’usage qu’ils font de bois spécifiques. Ils sont groupés sous l’appellation générique de boisiers, qui couvre tous les travailleurs du bois qui vivent en forêt la plus grande partie de leur temps.

Leur métier consiste à débiter des bois appropriés pour la fabrication de nombreux articles : cerceaux, pelles, râteaux, sabots, jattes, courges, auges, corbeilles, paniers, éclisses, tailloirs, tranchoirs, cribles, bâtons de torche, barreaux de chaises, flambeaux, quenouilles, cages, cuillers, écuelles, échelles, etc.

Les boisseliers fabriquent des boisseaux et des minots, instruments de mesure des grains qui étaient autrefois très utilisés.

Les formiers élaborent des formes, notamment pour les chausseurs, les couturières et les chapeliers.

Les sabotiers sont le symbole par excellence des métiers disparus. Le sabot est une spécialité plus particulièrement picarde, mais elle est aussi représentée dans notre région. Le sabotier travaille dans des rondins sciés ou des bois fendus par quartiers. Il fume généralement ses bois pour les colorer et les durcir par le feu avant de les travailler.

À partir du XVIIIe siècle, les maîtres sabotiers iront établir leurs échoppes dans les villages. En effet jusqu’au début du siècle passé, les fermiers, manouvriers, croquants, bûcherons, hommes, femmes et enfants de nos campagnes d’Ile-de-France usent au moins 6 à 8 paires de sabots par an ! Le travail ne manque pas pour cet artisan typique des villages de la forêt10.

Les vanniers, figurent parmi les plus humbles des artisans de la forêt. Ils taillent les osiers, les saules, les marsaults et les peupliers. Les osiers, surtout, sont rabattus chaque année. L’ouvrier recoupe le brin dans toute sa longueur avec un fendoir, le groupe en bottes et le met à tremper pour l’écorcer. Puis il tresse paniers, vans, bannes, corbeilles, hottes, claies, cloisonnages, etc.

Nous reparlerons plus loin en détail du métier de cercliers, qui a eu une importance dans notre région de tradition viticole11. Ils fabriquent en outre des  « cherches » de bois, à destination des cribles pour les mégissiers, des caisses de tambour, des bordures de tamis, des instruments de mesure, etc.

Une industrie est particulièrement développée, celle des balais, pour lesquels on exploite plus particulièrement les taillis de frênes12. Tout comme les charbonniers, les fagotiers, appelés aussi ligotiers, fabriquent des balais de bois de bouleau, vendus sur les foires et les marchés parisiens où se négocient au début du XIXe siècle près de 400 000 balais par an !13


Cercliers ou cerceliers

Franklin nous dit, dans son dictionnaire des métiers14, qu’on comprend sous ces noms : des fabricants, des marchands et des plieurs de cerceaux pour tonneaux et qu’ils criaient dans les rues de Paris, dès le XIIe siècle, le produit de leur industrie « Cerciaus de bois vendre volons »15. La taille de 1292 mentionne un cercellier, celle de 1300 : des plieurs de cerceaux. On trouve par ailleurs l’appellation : serquilier. Ils appartienent à la corporation des tonneliers. On sait que les gaulois avaient depuis longtemps substitué des tonneaux de leur invention aux amphores grecques et romaines, incommodes et fragiles pour transporter le vin16.

L’abbé Gallet, dans son histoire de Sarcelles, cite une charte du roi Louis IX (1269) « De merreno capiendo in dicta foresta pro tonellis et sarcellis faciendis ad vinum reponendum », qu’il traduit : « du merrain que l’on peut prendre dans ladite forêt pour faire des tonneaux et des cercles (sarcels) pour mettre le vin » 17.

Le fait est que, jusqu’à une époque assez récente, les anciens de nos pays disaient « çarceaux » (cerceaux), ce qui a pu amener la graphie « sar ». Ils disaient de même « sarvir » pour servir, etc.

On trouve de nombreux exemples de cette façon de parler, dans les fameuses « Harangues des habitants de Sarcelles », imprimées en 1732-1733.

Quoi qu’il en soit du texte du roi Louis IX et de l’origine possible du nom de Sarcelles, il est un fait : c’est que le métier de cerclier en bois (que le cercle de fer a supplanté), a été longtemps pratiqué par nos ouvriers qui préparaient le bois. On voyait, dans la forêt, des huttes couvertes de déchets, sous lesquelles ils installaient leur petit atelier (1948).

Le châtaigner est particulièrement propre à faire le cerceau, parce que c’est un bois de fil, qu’on peut cintrer sans briser. Ces arbres sont coupés environ tous les sept ans, ils forment à ce moment des touffes de longues perches qu’on appelle des « sachées ».

Les perches, coupées et ébranchées, sont apportées autour de la hutte où l’ouvrier a disposé un petit tronc d’arbre en guise d’établi. Elles sont fendues et planées puis classées suivant leur longueur en pieds et mises en bottes.

Ces bottes, sont ensuite portées à un autre ouvrier, généralement en dehors de la forêt. C’est ce dernier qui se charge de faire les couronnes, en s’aidant d’une machine, avec ou sans trempage préalable. Ces couronnes, livrées aux tonneliers, deviennent des cercles définitivement18.


Treillageurs, treilleurs ou treilliers

Franklin19 toujours, nous dit que cet art est fort avancé au XIVe siècle et il donne de nombreuses références, mais il s’agit là des treillageurs décorateurs qui n’ont rien à voir avec les nôtres, existant encore (1948) en forêt de Montmorency.

« Ceux que je connais sont de rustiques artisans préparant simplement des bois pour clôtures. Les anciens cercliers en fabriquaient aussi. Les bois employés sont plus courts, le travail n’est pas tout fait le même. D’abord il n’y a pas de pelure du bois ; les lattes, mises en bottes, peuvent être envoyées directement à la maison qui terminera la clôture en faisant un assemblage, plus ou moins serré, au moyen de fil de fer.

Les treillageurs utilisent davantage la hutte que les cercliers d’antan gênés par le maniement des longues perches ; on peut encore voir les dernières en forêt (1948). Ces huttes n’ont rien de comparable à celles des charbonniers recouvertes de mottes de gazon et bien étanches, parce que servant d’habitat ; ici, de grandes perches arc-boutées forment un abri triangulaire à l’aide de branchages secs, c’est un simple toit, ouvert devant et derrière et perméable à la pluie et au vent ; à peine abrite-t-il du soleil.

Un ouvrier, à la hache, fend une perche d’un mètre sur cinq centimètres de diamètre, des bottes de 25 lattes gisent à terre à l’extérieur ; l’ouvrier est devant la hutte sous laquelle il ne doit sans doute travailler que pour éviter l’insolation.

La production est faible, concurrencée par le treillage tout en fer ; d’ici peu elle sera nulle (1948) et c’est pourquoi, avant disparition complète, j’ai voulu noter les techniques de ces artisans de la forêt »20.


Beaucoup d’entre ces boisiers n’ont pas les moyens d’acheter officiellement leurs matériaux, aussi vont-ils grappiller la nuit la bourdaine, l’osier, le saule, les jeunes branches de chêne et le bois mort nécessaire à leur industrie. Il va sans dire que le braconnage va bon train, la plupart d’entre eux considérant comme naturel de manger aux dépens des gibiers royaux ou seigneuriaux.


Tonneliers et tanneurs

Autrefois, les tonneliers vivent aussi à l’extérieur, toutefois moins que les bûcherons. Ils auront ensuite leur atelier au village et achèteront les bois dont ils ont besoin, aux bûcherons ou aux marchands de bois. Avec leur « départoir » (fendoir) ils taillent et travaillent les « douelles » (les douves de tonneaux) sous abri. Ils ne sortent que pour faire le feu nécessaire à leur cintrage. Cintrage, bâtissage et cerclage sont en effet réalisés pendant qu’un feu était entretenu à l’intérieur du tonneau, de la barrique ou du cuvier.

Les tanneurs, corroyeurs21 et les mégissiers, eux, ne vivent pas en forêt. Mais ils ont besoin du tan, c’est-à-dire de l’écorce de certains arbres, pour préparer leurs peaux et leurs cuirs. Le matériau préféré est surtout le chêne, ainsi que le pommier, dont les écorces respectives sont prélevées par les « peleurs ».

Il s’agit principalement de bûcherons qui trouvent là l’occasion de compléter leurs revenus. L’écorce est d’abord pelée, séchée, puis groupée par paquets, enfin vendue aux moulins à tan22 qui la réduisent en poudre.


Les sergents-gardes forestiers

Les sergents-gardes qui contrôlaient les bois vivaient physiquement dans la forêt la plus grande partie de leur temps ; ils étaient assermentés. Sous l’Ancien Régime, leur principale occupation était de traquer les contrevenants et de récupérer les lucratives amendes qui s’y rapportaient23. Les cahiers de doléances révolutionnaires demandèrent la suppression de ces justices des eaux et forêts, qui outrepassaient souvent leurs droits. Les sergents-gardes de la Maîtrise furent donc remplacés par les gardes forestiers, au XIXe siècle. Leur position devient alors beaucoup plus modeste, ainsi que leur salaire.

Le garde habite en lisière ou au milieu de la forêt, dans les maisons forestières. Il jouit d’un hectare de terrain attenant à la maison. Il peut avoir deux vaches et deux porcs qu’il nourrit sur place. Chaque jour, il fait deux tournées, surveillant et examinant tout : arbres, ouvriers sylvicoles et animaux sauvages. Rien ne lui échappe de ce qui concerne l’entretien de son bois.

Cette surveillance n’est pas toujours sans danger en raison des braconniers et des maraudeurs…mais le garde aime son métier et le transmet souvent à ses enfants. Plusieurs générations de gardes ont ainsi pu se succéder dans certains endroits24.



Jean-Pierre Beau,

texte augmenté en mai 2009 par Gérard Ducoeur.



ANNEXE


Rapport de garde-chasse en forêt de Montmorency


« Aujourd’hui, 16 septembre 1776, au greffe du baillage d’Anguien […] est comparu Nicolas Michel, garde des chasses domaines pêches et grueries de S.A.S. Mgr. Le prince de Condé, demeurant au château de la Chasse, lequel a fait rapport et dit que le jour d’hier, une heure de relevée, revêtu de sa bandoulière, faisant sa ronde, il a trouvé dans la forêt, quartier de la Chasse, lieu de Ste-Radegonde Mr. de Mézières d’Eaubonne, capitaine des dragons, armé d’un fusil à deux coups accompagné de Mr. son frère, d’un amy, de son garde et de deux domestiques, […] chacun portant un fusil, qu’en sa compagnie était aussi Mr. le vicomte d’Houdetot avec son fusil à deux coups […] que le comparant s’étant adressé à Mr. de Mézières lui dit :

- Vous savez que ce n’est point ici le canton que vous a indiqué pour chasser Mr. Carré, lieutenant des chasses, c’est à la plaine et au bois de Champeaux […]

- Mr. le prince de Condé, répondit Mr. de Mézières, m’a donné une permission et nous voulons en jouir.

- Où est-elle cette permission, répliqua le comparant

- Elle est chez moy, dit le Sieur de Mézières

- Vous vous trompez, ajouta le comparant, vous l’avez déchirée et les morceaux sont chez Mr. Carré » figure la signature de Nicolas Michel25.

Les noms de familles de ces métiers dans le massif de Montmorency


À Domont26, en 1886, on relève dans le recensement : 48 bûcherons, 8 treillageurs, 2 marchands de bois, 4 menuisiers et 4 charrons, soit 66 travailleurs du bois pour 411 chefs de famille.

Les familles de bûcherons sont les Boutignon, 5 sont bûcherons de 1846 à 1896. Les autres familles de bûcherons mentionnées sont : les Boulon (4), les Dejardins (4), les Batardy (2), les Descroix (2), les Bimont (1), les Colet (1), les Frappart (1), les Meslin (1), les Perse (1), etc27.

En 1899, on relève dans la monographie de l’instituteur Joseph Nagel, 27 bûcherons, 10 cercliers, 10 treillageurs, un charbonnier et 36 briquetiers, sur 454 chefs de famille28.

À Taverny, au recensement de 1836, on relève : 1 scieur de long, 1 charbonnier, 4 marchands de bois, 4 tonneliers et 4 bûcherons.

À celui de 1856, on relève : 2 tonneliers et 4 cercliers.

À celui de 1881, on relève : 2 tonneliers, 3 cercliers, 1 bûcheron et 5 treillageurs.

Les familles représentées sont : les Belhomme : tonneliers (2) et cercliers (2) ; les Decreps : tonneliers (2) ; les Houdry : tonnelier (1), marchand de bois (1) et cerclier (1) ; Prévost : bûcheron (1) et scieur de long (1) ; Abondance : treillageurs (3) ; etc29.



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Publié sur le site de Valmorency (Association pour la promotion de l’histoire et du patrimoine de la Vallée de Montmorency) : www.valmorency.fr

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1 Cf. notre article  « Histoire de la forêt de Montmorency ».

2 Beau (J.-P.), Les métiers et les habitants de la forêt, autrefois, en Val d’Oise, in Vivre en Val d’Oise, n° 55, avril-mai 1999, p. 18-29.

3 Lachiver (M.), Dictionnaire du monde rural. Les mots du passé, Fayard, 1997, p. 254.

4 L’age est la partie du timon de la charrue (en bois, il passera ensuite en acier) en forme de « J » ou de « V », munie de mancherons pour diriger la charrue. Mais c’est aussi, par assimilation, le nom donné par les bûcherons à ces bois courbes et durs qu’ils devaient repérer en forêt.

5 Beau (J.-P.), op. cit. p. 21-22.

6 Lecuir (J. et M.-F.), Manceron (V.), Domont à la Belle Epoque. Le témoignage de l’instituteur Joseph Nagel, 1899. Valhermeil, 1996, 46 p., en part. p. 34.

7 Beau (J.-P.), op. cit., p. 23-24.

8 Beau (J.-P.), op. cit. p. 25.

9 Cf. notre article  « Vignes et vignerons en vallée de Montmorency ».

10 Martignon (G.), De la forêt à l’établi, in Métiers d’hier en Ile-de-France, SIDES, 1995, p. 61-68.

11 Voir supra note 8.

12 Beau (J.-P.), op. cit. p. 26-28.

13 Martignon (G.), op. cit. p. 61-68.

14 Franklin (A.), Dictionnaire historique des Arts, Métiers et Professions, Paris, 1906, J.C. Godefroy, ré-éd. 2004.

15 Villeneuve (G. de la), Les crieries de Paris. BnF, ms fr. 837, f° 246.

16 Lot (F.), La Gaule. Les fondements ethniques, sociaux et politiques de la nation française, Fayard, Paris, 1947, p. 264.

17 Gallet (abbé M.), Recherches historiques sur Sarcelles, 1880, Le Livre d’histoire, réédition 2005, p. 14-18.

18 Delaunay (J.-E.), En forêt de Montmorency (S.et O.) Cercliers et treillageurs, Bull. Folklorique d’Ile-de-France, n° 4, oct. -déc.1948, p. 18.

19 Franklin (A.), op. cit.

20 Delaunay (J.-E.), op. cit. p. 18.

21 Arch. nat., S 5136, n°37. Un corroyeur est attesté à Montmorency. Cf. Bedos (B.), La Châtellenie de Montmorency des origines à 1368, Aspects féodaux, sociaux et économiques, SHAP VOV, 1980, p. 261.

22 Arch. Musée Condé Chantilly, BA 52 : La Malmaison. Un moulin à tan est attesté à la Malmaison, à Nerville, en basse forêt de Montmorency.Cf. Bedos (B.), op. cit. p. 261.

23 Leurs gages étaient compris entre 50 et 1054 livres, ils avaient droit de bois, gratifications sur les amendes dressées. Certains étaient très sévères. Entre 1742 et 1757, l’un d’eux donna 283 contraventions alors que d’autres n’en donnèrent qu’une seule. Données d’André Monneau pour la haute forêt de Montmorency.

24 Beau (J.-P.), op. cit. p. 28-29.

25 Arch. dép. Val d’Oise, B95 n°1368. Cité par Monneau (A.), Chasse et braconnage en forêt de Montmorency, Revue Stemma, cahier n° 116, CEGH IDF, t. 29, fasc. 4, 4e trim. 2007, p. 2682-2686.

26 Domont est la seule ville autour de la forêt de Montmorency à avoir conservé un lieu-dit « les Essarts ». Il marque l’emplacement du travail des pionniers clunisiens, du prieuré de Saint-Martin-des-Champs de Paris, du XIIe siècle. Il marque encore aujourd’hui, fait remarquable après huit siècles, la limite entre le village et la forêt. Cf. Bousquet (F. et J.), Domont. Histoire d’un village d’Ile-de-France, Domont, 1975, 446 p., en part. p. 415.

27 Thomas (R.), A propos des travailleurs du bois, Revue Stemma, cahier n° 115, CEGH IDF, t. 29, fasc. 3, 3e trim. 2007, p. 2662.

28 Arch. com. Domont 1.F. 4-1, cité par Lecuir (J. et M.-F.), Manceron (V.), op. cit., p. 14.

29 Thomas (R.), op. cit. , p. 2662.