LES PÉPINIÉRISTES EN VALLÉE DE MONTMORENCY


Quelques vignerons d’Ile-de-France, devant les difficultés de débouchés de la vente de leur production, dès le milieu du XVIIe siècle, vont petit à petit se tourner vers une autre activité que l’on ne sait pas trop bien nommer à cette époque : marchand-pépinier, semeurs de pépins, avant que le terme de pépiniériste soit définitivement consacré à la fin du XVIIIe siècle.

Après une période florissante lors de la création de nombreux parcs et jardins, à Paris, mais aussi dans la vallée de Montmorency, surtout sous le second Empire, entraînant alors l’explosion du nombre d’entreprises : trente-six, rien qu’à Montlignon, l’activité de ces pépiniéristes se réduit à nouveau devant les modes changeantes des clients, la multiplication trop importante de toutes les variétés d’arbres et d’arbustes produites par ceux-ci, l’évolution économique propre à la période industrielle, l’augmentation des salaires des ouvriers agricoles et la diminution du nombre d’ouvriers disponibles, ceux-ci allant travailler à la ville ou pour les grands travaux.

C’est alors qu’une nouvelle spécialisation va voir le jour dans la seconde moitié du XIXe siècle avec l’arboriculture, une activité nouvelle, entraînant par exemple un fort développement de la production de pommes, mais surtout de poires notamment à Deuil, Groslay, Montmagny et Saint-Brice, et aussi de cerises, variété courte-queue de Montmorency, sur tous les coteaux de la vallée de Montmorency1. Ces nouvelles productions remplaceront, bon gré mal gré, celle de la vigne d’Ile-de-France, pourtant si renommée à la période médiévale.

Rappelons qu’au début et durant tout le XIXe siècle, la cohabitation des briquetiers-tuiliers avec les pépiniéristes n’était pas facile, en particulier dans le village de Montlignon où les pépiniéristes vont atteignirent le chiffre de trente-six entreprises en 1877 ; les briquetiers-tuiliers également fort nombreux et implantés dans la même aire géographique restreinte, finiront tout de même par cohabiter avec eux, chacun gardant une activité prospère.2.


Les semeurs de graines ou de pépins

Au milieu du XVIIe siècle, Nicolas Monneau, jeune homme originaire d’Orly, vint travailler comme vigneron-jardinier dans le domaine du sieur de Barillon, le parc du château de Maugarny à Montlignon.

Il se maria en 1657 avec une jeune fille d’Andilly puis s’installa à Montlignon pour y continuer son activité. Il avait grandi au sud de Paris et peut-être visité les pépinières de Sceaux et de Vitry. Celle des Chartreux, créée vers 1640 à Paris, avait déjà acquis une sérieuse renommée.

A cette époque, s’implante en divers endroits une culture spécialisée appelée à prendre un grand développement car, suivant en cela l’exemple royal, les seigneurs, de même que les bourgeois, se passionnaient pour l’art des jardins dans le but de mettre en valeur leurs belles demeures.

La Fontaine a bien noté cela : « Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages. Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs ».

Quant à La Quintinie, maître-jardinier de Fouquet puis de Louis XIV, il estima que « le goût très prononcé de la plupart des rois de France pour les beaux jardins a été dans ce pays le principal moteur des progrès de l’horticulture ». C’est le moment où le jardin « à la française », œuvre végétale d’architecture ornant les abords des bâtiments, renforcée par une utilisation magistrale des alignements et perspectives dans le dessin des parcs, était en plein épanouissement.

Nicolas Monneau, instruit par son apprentissage et prenant modèle sur les jardins où il avait travaillé, comprit que le métier de pépiniériste avait de l’avenir et qu’il pouvait tenter sa chance à Montlignon.

Pour le moment, le nom même de la profession n’était pas encore fixé ; à Montlignon, il lui fallut plusieurs générations pour se définir.

Les registres paroissiaux parlent de pépinier, praticien, marchand de plants d’arbres, marchand pépinier ; avant que pépiniériste n’apparaisse en 1796. La Quintinie lui-même hésite entre « les uns qu’on nomme simplement jardiniers, les autres maréchais3, sans parler de ceux qui s’attachent aux pépinières, pour lesquels il n’y a point encore de nom particulier, à moins de les nommer pépiniéristes ». Sa suggestion sera retenue4


De la culture de la vigne à l’arboriculture

L’agriculture a évolué sous l’effet d’un lent processus. Le principe très ancien de l’assolement triennal a été modifié et la jachère remplacée par une plante légumineuse, telle la luzerne, qui enrichit le sol en azote, cependant qu’elle fournit un fourrage apprécié par le bétail.

En revanche, vers 1650, s’est amorcé le lent déclin de la vigne qui dessinait une grande partie du paysage de la région parisienne.

Plusieurs raisons ont déclenché ce qu’Olivier de Serres craignait devoir être « le déshonneur du vignoble d’Ile de France ». Autour des murailles de Paris, afin d’échapper aux taxes qui frappaient le vin entrant dans la ville, des guinguettes s’étaient installées pour permettre au petit peuple de la capitale de venir boire du vin à un prix raisonnable. La consommation augmentant, certains vignerons, amenés à replanter à la suite des destructions, remplacèrent les cépages traditionnels par des plants du cépage gamay de moindre qualité mais produisant beaucoup plus.

Dès 1395, pourtant, Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, ordonnait d’extirper « le très mauvais et très déloyal plant gamay » pour le remplacer par la plantation des seuls cépages de pinot5. Le résultat ne fut favorable qu’au début. Rapidement, les amateurs de bon vin se détournèrent de ce produit médiocre alors que de meilleurs vins commencèrent à arriver du Centre et du Midi. Enfin, une longue série d’années très froides, que l’on surnomme « le petit âge glaciaire6 » rendit très difficile la conduite du vignoble et contribua à diminuer progressivement les surfaces qui lui étaient consacrées.

Le vin se vendant moins bien, les vignerons qui, rappelons-le, pratiquaient également bien d’autres cultures (comme l’asperge ou la figue à Argenteuil7), préférèrent arracher une ou deux parcelles de maigre rapport pour y faire pousser légumes ou arbres fruitiers. Ces produits prenaient chaque année plus d’importance ; leur vente se faisait soit aux Halles de Paris pour les grosses quantités, soit sur les marchés des villes comme Montmorency, pour les petits producteurs.

Rétif de la Bretonne a évoqué dans Les nuits de Paris (1788) cet épisode du ravitaillement de la capitale : « A une heure du matin, six mille paysans arrivent, portant la provision de légumes, de fruits, de fleurs. Ils s’acheminent vers les Halles ; leurs montures sont lasses et fatiguées ; ils viennent de sept à huit lieues ».

Dans les vignes, lorsque de vieux ceps mourraient, il arrivait qu’au lieu de les remplacer par des provins8, on plantât à leur place un arbre fruitier, souvent un cerisier de Montmorency. On en mettait également en bordure de terrain, évitant que leur nombre puisse nuire à la vigne ; on en trouvait aussi dans les prés (les pré-vergers) ou en limite des terres labourables.

En juin 1702, eut lieu une vente par adjudication de la récolte « pendante9 » sur des arbres fruitiers, vente demandée par M. de Barillon pour obtenir le remboursement partiel d’une dette. Le texte énumère des rangées de cerisiers « sis le long d’une pièce de terre » ou « le long d’un chemin » ou bien « un arpent ou environ d’arbres plantés ». Un rapide calcul nous montre que l’ensemble représentait une surface d’environ un hectare, avec 300 arbres, pour un seul cultivateur.

La variété de cerise la plus utilisée- en réalité une griotte10, puisque acidulée – avait vu le jour dans l’Yonne, où elle fut baptisée « gobet » (celle qu’on gobe). Répandue, et sans doute améliorée, dans notre vallée, à partir de Montmorency, où elle est mentionnée dès 1174, elle connut une vogue étonnante, surtout au XIXe siècle. On l’appelait alors cerise courte-queue de Montmorency.

En 1703, une plainte fut déposée au baillage de Montlignon à la suite d’un vol de plants de marronniers commis dans la pépinière de Claude Monneau. Le fils poursuivait donc le métier du père, mort l’année précédente ; notons que le mot « pépinière » est employé là pour la première fois.

L’année 1709, fut marquée par une longue période de froid intense qui demeura dans les mémoires sous le nom de « grand hyver ». L’Almanach royal note : « la gelée a commencé le 6 janvier jusqu’au 24, elle a repris le 20 février jusqu’au 3e degré de l’excessif froid ». Le lieutenant du baillage avec le curé de Saint-Prix et Moulignon et les syndics de la paroisse établissent un rôle des pauvres qui « ont besoin d’assistance à cause de leurs âges, de leurs infirmités, et du nombre d’enfants dont ils sont chargés » pour leur fournir du pain depuis le 15 mai jusqu’au 1er décembre, vingt-deux personnes en tout : veuves et veufs chargés d’enfants, infirmes et malades, une orpheline et quelques personnes âgées. Ils reçurent par foyer de 2 à 6 livres de pain par semaine. Si au cours de l’année ces gens ne pouvaient se nourrir, comment ont-ils passé l’hiver 1709-1710 qui fut aussi très dur11 ?


La maison d’un marchand d’arbres et pépinier au XVIIIe siècle

En septembre 1764, le sieur Héry consent à Jean Monneau, « marchand d’arbres et pépinier », un bail de neuf ans pour « une maison sise sur la Grand’rue, consistant en un bouge bas servant de cuisine, petite salle à côté, trois chambres, un grenier ; escalier dans la cour pour monter aux dites chambres, cave et cellier attenant, grange, toit couvert de tuiles ; écurie, étable à vaches et porcs, poulailler…couverts de roseaux et tuiles. Grande porte charretière sur la rue ».

Le document mentionne également quatre jardins totalisant 4 445 m2 , plantés de jeunes arbres « ormes et fresnes », de quatre-vingts arbres fruitiers, certains en espaliers le long d’un mur. Voilà donc un bon exemple d’une maison rurale de cultivateur ou de vigneron de l’époque.

Jean Monneau, 27 ans, est l’un des arrière-petits-fils de Nicolas Monneau, celui qui vint d’Orly porter à Montlignon la « bonne parole » du pépiniériste. Le village compte alors quatre autres membres de la profession.

Jean renouvelle le bail d’une maison de taille moyenne comportant quelques dépendances. La mention de petits arbres et d’arbres fruitiers en espaliers existant dans les jardins prouve que l’ensemble a déjà été utilisé par un pépiniériste12.


L’âge d’or des pépinières et des jardins

Napoléon III qui avait décidé en 1853 la remise en état du Bois de Boulogne et le renouvellement des plantations, fit appel à un paysagiste déjà connu pour ses travaux et dont le grand-père avait créé le parc de la famille Bonaparte à Saint-Leu-la-Forêt : Louis-Sulpice Varé, de Saint-Martin-du-Tertre. Il s’agissait là d’un très gros chantier 846 hectares, où travaillèrent six maîtres-jardiniers, 1200 ouvriers, 300 chevaux.

Louis-Sulpice Varé commanda à son ami, et parrain de son fils, Antoine-Jean Monneau 400 000 arbres et arbustes, ainsi que des conifères ; mais, malgré l’importance de son exploitation, celui-ci ne put fournir la totalité des plants demandés et proposa donc à ses collègues du village de l’aider à compléter la fourniture. Tous furent d’accord.

Même si Louis-Sulpice Varé ne réalisa pas la totalité du travail prévu – le préfet Haussmann le fait remplacer, dès novembre 1854, par un homme plus jeune et plus diplômé, Alphand, qui aura la paternité du lieu – l’importance des ventes d’arbres et des transports de végétaux de Montlignon à Paris firent aux pépinières de la commune une publicité flatteuse et commercialement intéressante.

Cet épisode est une occasion de remarquer la solidarité qui existait entre les pépiniéristes du pays, presque tous parents à divers degrés. Ils la pratiquaient tout au long de l’année, depuis que Nicolas Monneau la leur avait enseignée : lorsque l’un d’entre eux constatait qu’il n’en avait pas, ou pas assez, de plants pour répondre à une commande, il allait les prendre dans la pépinière d’un collègue et l’informait de son prélèvement. Réunis ensuite à la Pentecôte à l’auberge du pays, les pépiniéristes réglaient leurs comptes et buvaient à la santé de leur profession.

Le métier de pépiniériste n’avait pas encore évolué fondamentalement depuis le XVIIe siècle : les pépiniéristes sont toujours des « semeurs de pépins » mais ils multipliaient leurs plants de bien d’autres façons. Le XIXe siècle vit l’utilisation de porte-greffe variés en puissance, en résistance à des sols humides, ou calcaires ; la sélection et la création de nouvelles variétés, de même que l’utilisation de produits de traitements contre les insectes et les maladies.

Dans leurs catalogues, le nombre de variétés offertes pour chaque type de végétaux va en augmentant chaque année - en 1845 : 876 et 1500 variétés en 1875 chez l’un - avant de diminuer.

Cet effort, qui visait à satisfaire la clientèle, commençait en effet à poser problème. Théophile Monneau en avertit ses clients : « Le nombre déjà immense des variétés de poiriers allant toujours croissant, j’ai dû ne conserver que les plus méritantes ». Tout en en proposant tout de même 184 variétés !

Les pépiniéristes habitaient pour la plupart rue de Paris – quatorze d’entre eux – mais cinq exploitations avaient leur siège rue des Pépinières, deux rue des Écoles et deux rue de Saint-Prix.

Certains de ces bâtiments ont conservé sur leur façade, un peu effacé par le temps, le nom de leur ancien propriétaire. Ils occupaient le plus souvent des maisons rurales du modèle dominant dans le Parisis, construites ou réaménagées au cours du XIXe siècle, à porte charretière sur la rue, porche traversant le corps d’habitat et donnant accès à une cour entourée de remise, écurie, grange, cellier. Un jardin à l’arrière permettait une exposition de végétaux offrant des variétés récentes, parmi lesquelles les clients pouvaient faire leur choix13.

En 1865 fut créée la Société d’Horticulture de Montmorency, y siégeaient 14 pépiniéristes de Montlignon, dont quatre Monneau, 3 pépiniéristes de Saint-Brice, 1 de Montmorency et 1 de Soisy14.


Louis-Sulpice Varé : un enfant du pays

Louis-Sulpice Varé (1803-1883) est certainement le paysagiste le plus mal connu du XIXe siècle dont, aujourd’hui, nul ne se souvient qu’il a été le créateur du Bois de Boulogne. Nul, ou presque, car dans le département du Val d’Oise et plus particulièrement à Saint-Martin-du-Tertre, son souvenir demeure bien vivant. En effet, comme enfant du pays et créateur de nombreux parcs dans la région, Varé est devenu au fil du temps le « Le Nôtre du Val d’Oise »15.

Né en 1803 à Saint-Martin-du-Tertre d’un père menuisier, Louis-Sulpice Varé a embrassé à l’âge de quatorze ans, sous la direction de son grand-père maternel, Best-Vital dit Marcelin Best, une carrière de jardinier qui devait le conduire quelques années plus tard à ce qui ne s’appelait pas encore la profession de paysagiste.

Marcelin Best (1745-1841) avait lui-même commencé sa carrière comme marchand de bois, puis créé une entreprise de travaux de terrassement et par ce biais s’était progressivement orienté vers l’aménagement de parcs. Sa première réalisation semble être le parc de Franconville-aux-Bois à Saint-Martin-du-Tertre, propriété de l’avocat Gerbier.

Best travaille ensuite, notamment, pour la famille Bonaparte, chez le prince Louis au parc de Saint-Leu-la-Forêt et chez son frère le prince Joseph à Mortefontaine. Ainsi, sur les chantiers et sous la conduite de son grand-père, Varé apprend peu à peu le métier.

Dans les années 1830, sa formation est, semble-t-il, suffisante pour mener, seul, à bien ses propres réalisations et prendre la succession de son grand-père alors âgé de plus de 80 ans. Ses premiers parcs, c’est bien évidemment en Val d’Oise qu’il les signe.

Il va réaliser, dès 1836, des parcs à Herblay pour M. Sauné, à Beaumont-sur-Oise pour M. Sinoquet et à Châtenay-en-France, son premier chantier complexe, pour M. Hérelle.

Cependant, ce n’est qu’en 1853 qu’il obtient son premier grand chantier avec la commande de l’empereur Napoléon III, qui lui confie l’aménagement du Bois de Boulogne.

Pour répondre à cette commande de taille, plus de 800 hectares de mauvais bois à aménager, Varé commence par créer à Saint-Martin-du-Tertre sur la route de Viarmes, au lieu-dit Le Vivray, hérité autrefois de son grand-père, les lacs à échelle réduite qu’il souhaite réaliser pour le Bois de Boulogne.

Au printemps de 1854, les travaux sont déjà très avancés et, hormis la cascade, les dispositions générales des allées, du lac et des plantations du Bois de Boulogne sont celles que nous lui connaissons aujourd’hui. Mais cette expérience est de courte durée, comme nous l’avons vu, et dès novembre 1854 Varé est remplacé par Alphand, jeune ingénieur qui prend la direction du service des Promenades et Plantations de la ville de Paris nouvellement créé par le préfet Haussmann.

Comme enfant du pays, nombreuses ont été les réalisations de Varé dans le Val d’Oise. Nous en avons connaissance par un album de dessins regroupant soixante plans de jardins, outre ceux déjà évoqués, citons, entre-autres, ceux de Beaumont-sur-Oise, pour M. Chéron, 1851 ; Enghien pour le baron de Montry, 1855 ; château d’Herblay, pour le prince de Lascaletta, 1841 ; l’Isle-Adam, pour M. Dambry, sans date ; Saint-Prix, pour le baron Double, 1854.

Certains parcs sont également mentionnés par d’autres sources écrites, citons ceux d’Asnières-sur-Oise, domaine de Touteville ; de Saint-Martin-du-Tertre, le parc de sa propriété de 5 hectares, mais aussi la maquette du Bois de Boulogne au « Vivray ».

Enfin certains parcs sont présumés être de Varé, selon la tradition orale, citons ceux de Bouffémont (institut médical) ; Margency : Grand-Bury et Maugarny ; Méry-sur-Oise : le parc du château ; Nointel : le parc du château ; Presles : le parc du château de Courcelles, vers 1860, il passe pour être l’un des plus beaux que conserve le département, et Saint-Martin-du-Tertre le parc du château de Franconville-aux-Bois de M. Amiot.

C’est à Saint-Martin-du-Tertre, dont il fut le maire durant de longues années, que Varé termine sa vie. Il meurt en 1883 à l’âge de 80 ans. Il repose dans le cimetière voisin où il avait fait édifier une chapelle de famille adossée au mur du parc de sa propriété. Varé peut être considéré comme l’un des premiers paysagistes de l’école paysagère du Second Empire16.


L’arboriculture

Arboriculture et maraîchers, jusque-là menés ensemble par les mêmes personnes, virent peu à peu leurs chemins diverger. Pour atteindre la qualité de fruits et l’aspect exigé du commerce, la culture fruitière se spécialisa.

Vers 1845, un pépiniériste installé à Saint-Brice avait initié d’anciens vignerons à la culture fruitière commerciale ; vers 1860, ce type de culture gagna Groslay et y progressa rapidement17.

Les pépiniéristes de Montlignon avaient fourni de jeunes arbres pour les plantations faites à Groslay : ils observaient avec beaucoup d’intérêt la façon dont les choses évoluaient, car elles évoluaient rapidement.

La culture des arbres fruitiers était déjà familière à tous : ils avaient sous les yeux les silhouettes des arbres de plein vent (cerisiers, pruniers, pommiers). Mais la culture fruitière nouvelle, l’arboriculture, comme on commençait à l’appeler, était une activité nouvelle, dans son aspect et dans la façon de la mener.

D’abord, elle ne concerna que le poirier, la poire étant considérée comme la reine des fruits, mais cette fois un poirier conduit en formes moyennes18 (fuseau, quenouille) plantées en quinconce dans un terrain ne portant que cela. Les arbres taillés chaque année exigeaient des techniques nouvelles et beaucoup de soins.

Si les pépiniéristes s’intéressaient maintenant à l’arboriculture, c’est qu’ils étaient nombreux à éprouver des difficultés dans leur profession et à se poser des questions quant à l’avenir de leur métier.

Ils subissaient l’influence de modes changeantes touchant au choix des variétés, aux formes à donner aux arbres et arbustes : ils peinaient à satisfaire leurs clients. Nous avons vu le nombre très important de références existant dans leurs catalogues : ils ne purent continuer à le maintenir.

Ils avaient également des difficultés à trouver de la main-d’œuvre en raison du nombre grandissant d’ouvriers allant travailler à la ville ou dans les chantiers de grands travaux ; de plus, les salaires agricoles augmentaient.

L’arboriculture pouvait être, pour certains d’entre eux, une solution de rechange puisqu’ils se sentaient capables, eux aussi, de produire des fruits de qualité.

Les pépinières se maintinrent bien vivantes jusqu’à la fin du XIXe siècle où elles nourrissaient 23 patrons et 31 ouvriers, de plus, 56 journaliers travaillaient alternativement pour les pépiniéristes ou les cultivateurs. Cependant, une évolution se dessinait lentement : quelques terrains plantés en culture fruitière de poiriers manifestaient les premiers essais d’expérimentation pratique19.


Pépiniéristes à Montlignon : les Monneau

Dans la vallée de Montmorency, la culture des arbres fruitiers : « cerisiers plantés dans les prés ensemencés de luzerne », « poiriers, pommiers entre [les] ceps de vigne », « plantations de marronniers d’Inde dans un lopin loué » furent le départ de l’entreprise Monneau. Le bois de châtaigniers pris en bail, fournissaient les échalas, supports des vignes et des jeunes arbres.

Le nombre croissant des propriétés bourgeoises de la vallée et des coteaux, la naissance en 1850 de la station thermale d’Enghien, vont donner un essor à la profession20. Des terres à vigne touchées par le phylloxera seront reconverties en pépinières. Des difficultés locales apparaissent : en 1881 procès entre les Monneau et le briquetier Demouy dont « les gaz brûlants auraient atteint les plantes des pépinières, touchant des arbustes d’espèces rares et de valeur servant de montre aux visiteurs ». En fait, une expertise révéla que l’agent de ces dégâts était un parasite. Autres causes de litiges : les lièvres et les animaux traversant les terres plantées.

Ce n’est pas sans difficulté que les pépiniéristes tenteront de survivre au XIXe siècle. Nombre de bons ouvriers s’installent à leur tour. De huit pépiniéristes à Montlignon en 1790 (cinq Monneau, deux Rochery et un Leblond), on passe à quatorze au moment de la création de la Société horticole de Pontoise en 1849, et à dix-neuf au moment de la création de la Société horticole de Montmorency en 1865.

Les Annuaires de Seine et Oise donnent, année par année, les noms des pépiniéristes du département : sur Montlignon, vingt-sept en 1865, trente-six en 1877. C’est à cette époque que le centre horticole de Montlignon atteint son apogée, par la renommée de ses pépinières, par ses techniques de travail, ses spécialisations. Montlignon est alors le seul centre important du nord de l’Ile-de-France dont l’influence dépasse les limites de la région.

Après la guerre de 1914, les plus petits exploitants disparaissent, ramenant à sept le nombre de pépiniéristes. Dès la fin du XIXe siècle, plusieurs s’étaient reconvertis dans l’arboriculture. A Montlignon six hectares sont en pépinières pour quatorze en vergers. Puis les parcelles plantées d’arbres se sont raréfiées, des pavillons se sont construits. La vente actuelle du pépiniériste est locale, la profession est en voie de disparition, tuée par les « jardineries » de la région.

C’est ainsi que la dernière branche Monneau, après onze générations à Montlignon, a dû cesser son activité en 199021.

Les pépinières Monneau fournissaient des enseignes connues comme Vilmorin, Croux ou Baltet (à Troyes). Les transports se faisaient par le train pour les livraisons lointaines : Nord et Belgique, Yonne, Nièvre, Seine-Maritime, Calvados, etc.

Plusieurs membres de la famille des Monneau ont donné leur noms à des variétés nouvelles : poire « Oscar Désouches », pommes « Abry », « Bosselet », « Chéron » et « Huret », rosiers « Clémence Isoré » et « Eugénie Poilleaux ». François Krasensky a, lui, donné son nom à un porte-greffe d’arbre fruitier22.


Jean Bastard

Texte augmenté en juin 2009 par

Gérard Ducoeur


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1 Bastard (J.), Montlignon. Vignerons, pépiniéristes, arboriculteurs du XVIIe au XXe siècle, conférence faite à Eaubonne, Hôtel de Mézières, 8 octobre 1994, dactylographiée, Bibl. Patr. Eaubonne, 11p.

2 Cf. l’article séparé : « Les carrières à plâtre, briquetiers et tuiliers en vallée de Montmorency ».

3 Maraîchais : cultivateur d’un ancien marais asséché où il produit des légumes (maraîcher).

4 Bastard (J.), Delaplace (J.), Montlignon d’hier et d’aujourd’hui, Valhermeil, 2009, p. 27-28.

5 Cf. l’article séparé : « Vignes et vignerons en vallée de Montmorency ».

6 « Le petit âge glacière » (PAG) correspond à une longue période de refroidissement allant de 1550-1580 à 1850-1860. Il s’oppose à l’optimum climatique médiéval (OCM), période plus chaude. Les recherches récentes indiquent trois phases virulentes au sein du PAG : période de 1303 à 1380, durant le dernier tiers du XVIe s. et de 1815 à 1860.

7 Baud (P.), Reichrath (R.), Rosenau (R.), Figues, Ed. Target, Cavaillon, 2005, 216 p.

8 Le provignage est le procédé utilisé pour obtenir de jeunes plants de vigne (provins) par couchage de la souche en terre ; utilisable uniquement sur vignes non greffées.

9 Pendant(e) : fruits ou racines non encore récoltés.

10 Griotte : cerise acidulée, que l’on distingue de la guigne, cerise douce ; de la cerise vraie à chair mi-ferme ; du bigarreau, à chair ferme et, bien sûr, de la merise, cerise sauvage.

11 Bastard (J.), Delaplace (J.), op. cit. p. 28-30.

12 Bastard (J.), Delaplace (J.), op. cit. p. 30-31.

13 Bastard (J.), Delaplace (J.), op. cit. p. 81-82.

14 Bastard (J.), Montlignon. Vignerons, pépiniéristes, arboriculteurs du XVIIe au XXe siècle, op. cit. p. 7.

15 Collette (F.), Louis-Sulpice Varé, in Collectif, Jardins en Val d’Oise, CGVO, 1993, p. 181.

16 Collette (F.), op. cit. p. 181-187.

17 Phlipponneau (M.), La vallée de Montmorency, in La vie rurale de la Banlieue Parisienne, Etudes et Mémoires CEE, A. Colin, 1956, p. 413-417.

18 Arbre fruitier formé par la taille en : palmettes, formes en U, fuseau, quenouilles, etc. C’est ce qui s’appelle aussi la « conduite » de ces arbres fruitiers, une spécialité des pépiniéristes de Montlignon.

19 Bastard (J.), Delaplace (J.), op. cit. p. 82-84.

20 Phlipponneau (M.), op. cit., p. 419-423.

21 Thomas (R.) et Monneau (A.), Les Monneau, pépiniéristes de Montlignon, in Vivre en Val d’Oise, n° 29, déc.-janv. 1995, p. 53-54.

Thomas (R.) et Monneau (A.), Histoire des Monneau, pépiniéristes de Montlignon (Val d’Oise), in Revue Stemma, cahier n° 67, CEGHIDF, t. 17, fasc. 3, 3e trim. 1995, p. 1487-1495.

Bastard (J.), Du pépiniériste à l’arboriculteur, in Revue Stemma, cahier n° 67, CEGHIDF, t. 17, fasc. 3, 3e trim. 1995, p. 1502-1504.

22 Denis (B.), Hénin (J.-C.), Scribe (C.), Fruits d’Ile-de-France. Le verger des Terroirs de France. Cahier régional de l’UP-AFCEV, n°3, 2008, p. 25-26.