Emission « Les jeudis de l’histoire valmorencéenne », sur Radio Enghien IDFM 98, le jeudi 28 mars 2013 à 17 h, sur le thème :

 

Le duel entre Frédéric Gaillardet, futur maire du Plessis-Bouchard et Alexandre Dumas au sujet de la pièce de théâtre « La Tour de Nesle »

 

Animateurs :

Hervé Collet : HC

Gérard Ducoeur : GD

 

HC. Nous allons aujourd’hui évoquer un duel, dans les deux sens du terme, qui a opposé dans les années 1830 Frédéric Gaillardet, futur maire du Plessis-Bouchard, et Alexandre Dumas, à propos de la célèbre pièce de théâtre « La Tour de Nesle ».

GD. Paris, en ce printemps de 1832, dispute au choléra les survivants des batailles de rue des Trois-Glorieuses (…) Il y a, dans ses murs, un directeur de théâtre unique. Le choléra ne l’a, à aucun moment, désarçonné. Au plus fort de l’épidémie, ce directeur, las de voir sa salle déserte, confie aux journaux l’entrefilet que voici :

HC. « On a remarqué avec étonnement que les salles de spectacle étaient les seuls endroits publics où, quel que fût le nombre des spectateurs, aucun cas de choléra ne s’était encore manifesté. Nous livrons ce fait incontestable à l’investigation de la science ».

GD. Ce directeur impavide est l’illustre Harel, qui préside aux destinées du théâtre de la Porte-Saint-Martin. Ancien préfet des Landes, proscrit, commandant de la Garde nationale, journaliste, classique impénitent qui jouait les romantiques ! Il a eu, pendant quelque temps, comme bête familière, dans sa chambre, un beau petit cochon. Quand un jour, on profita, d’une de ses absences pour saigner l’animal, on craignait les fureurs de son désespoir : mais il n’a eu qu’un cri : « Ah ! les misérables ! Ils l’ont tué sans m’avertir ! Pourvu qu’ils n’oublient pas l’oignon dans le boudin ! » Tout Harel est dans ce cri.

HC. C’est donc lui qui livre au public accouru en rangs serrés, le 29 mai 1832, au soir, les prémices d’un drame appelé à quelque retentissement : La Tour de Nesle. Les deux rôles principaux sont confiés à Bocage et à Mlle George. Le succès est immense. Au milieu des acclamations d’un public bouleversé, Bocage nomme l’auteur : M. Frédéric Gaillardet. Qui est donc ce Frédéric Gaillardet, si inopinément jeté en pâture aux bravos, aux jalousies, aux curiosités, à tout ce que suscite de mauvais et de bon, un grand succès subit ?

GD. C’est un fringant jouvenceau de vingt-cinq ans, frais émoulu de ses études de droit, avocat tout neuf, et qui débarque de Tonnerre, dans l’Yonne. Deux mois auparavant, le 27 mars 1832, il a porté son manuscrit au redoutable Harel. La lecture en a eu lieu devant Jules Janin et Mlle George. La pièce est acceptée. Il y a une idée dans ce drame.

HC. Harel l'a tout de suite flairée de son grand nez creux. Cette sanglante histoire de la Tour de Nesle est dans l'air, en ce début de 1832. Depuis Notre-Dame de Paris, on se précipite dans le ténébreux Moyen-âge. Harel félicite son auteur, parle de quelques retouches à faire au style qui ne lui paraît point « scénique » et déclare avec rondeur que l'ami Jules Janin ne refusera pas ce coup de main à un cadet.

GD. Une convention est alors signée entre les trois parties le 29 mars 1832. Janin doit, dans l’esprit de Harel, le refondre et partager, en cas de succès, gloire et argent avec le jeune provincial. Mais Janin, bon critique dramatique, ne sait pas faire une pièce. Il se contente de réécrire le drame de Frédéric Gaillardet, ce qui ne l'améliore pas sensiblement.

HC. Alors, Harel prend son chapeau et court chez Alexandre Dumas. Celui-ci est au lit, en proie à la fièvre et menacé du choléra. Mais Harel insiste pour que cet écrivain, dont la renommée est déjà grande, récrive le texte. Dumas, flairant un bon sujet, finit par accepter et après quelques jours de réflexion, prie Harel de venir le voir afin de régler les conditions du contrat.

GD. Reste en effet à discuter la question des droits : elle va avoir trois manuscrits, cette Tour de Nesle, signés de trois noms différents. Dumas entend bien qu'il n’y en aura qu'un de bon et de viable : le sien. Mais il sent qu'il a des précautions à prendre. Il  impose les conditions suivantes : « Je désire que M. Gaillardet, qui a un instant abandonné sa moitié à Janin, rentre dans sa moitié. Je désire que mon droit à moi soit établi en dehors, comme si j'étais complètement étranger à l'ouvrage. Je mets comme condition sine qua non, de ne pas me nommer...».

HC. Il convient d’expliquer cette surprenante modestie. À ce moment, Dumas traverse une crise de prudence. On commence un peu partout à l'accuser de plagiat. Il ne veut compromettre son nom que dans une bataille où il est sûr de vaincre, et de vaincre seul. Il se dit, contrairement à l'opinion de son directeur, que l'on fait plus d'argent à mérite égal, avec un nom connu qu'avec un nom inconnu.  

GD. Dumas se met donc au travail. L'écrivain herculéen abat son drame en neuf jours. Il est coutumier de ces tours de force et les aime. Il écrit à Frédéric Gaillardet, je cite : « J'ai saisi avec plaisir cette occasion de faire arriver au théâtre un jeune confrère que je n'ai pas l'honneur de connaître, mais que je désire bien sincèrement y voir réussir. J'ai aplani toutes les difficultés qui se seraient présentées à vous pour la mise en répétition d'un premier ouvrage, et votre pièce, telle qu'elle est maintenant, me paraît susceptible d'un succès ».

HC. Il ajoute, notez-le bien : « Je n'ai pas besoin de vous dire, Monsieur, que vous restez seul auteur, que mon nom ne sera point prononcé. C'est là une condition sans laquelle je reprendrais de l'ouvrage ce que j'ai été heureux d'y pouvoir ajouter. Si vous regardez ce que j'ai fait pour vous comme un service, permettez-moi de vous le rendre et non de vous le vendre ».

GD.Cette lettre, Frédéric Gaillardet ne la reçoit pas tout de suite. Il ne réside plus dans la capitale depuis le 10 avril. Il est retourné à Tonnerre pour enterrer son père que le choléra a tué à Paris, à ses côtés, et dont il rapporte la dépouille dans le caveau de famille. M. Gaillardet père, en effet, heureux de voir son fils en passe d'être joué dans la capitale, n'a pas su résister à la tentation d'un séjour près de lui. Il a succombé au mal noir. « Le jeune homme » est parti pour Tonnerre avec, dans la poche, ce billet de Harel : « Partez. J'ai une pièce avant la vôtre ; vous avez trois mois devant vous, Soyez tranquille et écrivez-moi ».

HC. En fait, Harel profite de l’absence du jeune homme pour commencer les répétitions. Frédéric Gaillardet apprend que La Tour de Nesle est prête à être jouée. Il croit que c’est encore sa pièce, légèrement retouchée. Il écrit à Paris pour obtenir des renseignements, et il apprend que Dumas a été fait et s'est fait son collaborateur à son insu. Il est tremblant de colère et d’indignation à la pensée que son œuvre et son nom vont être submergés par la jeune célébrité de l'auteur d'Antony. Ilécrit  au directeur Harel pour lui défendre de jouer la pièce dans ces conditions et il écrit à Dumas la lettre péremptoire suivante : « Sans doute vous avez été trompé : la pièce m'appartient en propre et à moi seul. Je ne veux point de collaborateurs, surtout de collaborateurs furtifs et imposés. Je vous prie donc, au nom de votre honneur, et vous somme au besoin d'interrompre les répétitions, etc... »

GD. À peine débarqué à Paris, sans même passer à son domicile, Frédéric Gaillardet se rend à la Porte-Saint-Martin. Il demande à voir le directeur sur-le-champ. Harel n'hésite pas. Il avoue : « Je vous ai trompé, c'est vrai... Mais maintenant qu'allez-vous faire ? » - « Arrêter la pièce ! » répond Gaillardet.

HC. Harel réplique : « Vous n'y parviendrez pas. J'en change le titre et je la joue. Vous m'attaquez en contrefaçon, vol, plagiat, tout ce que vous voudrez, vous obtiendrez douze cents francs de dommages-intérêts. Demandez à un agréé. Si vous laissez jouer, au contraire, vous gagnerez douze mille francs ».

GD.Gaillardet s’y résoud et Harel le met en relation avec Dumas. La rencontre est houleuse. Les deux auteurs sont à deux doigts de sortir du cabinet pour aller chercher chacun ses témoins. Harel les calme, et amène enfin Gaillardet à signer une transaction par laquelle Dumas et lui se reconnaissent auteurs en commun de La Tour de Nesle. La pièce sera jouée et imprimée sous le nom seul de Gaillardet. Mais Harel insiste pour que, sur les affiches, ce nom soit suivi d'étoiles.

HC. Cet accord signé, les répétitions continuent sans encombre. Et le jour de la représentation arrive. Même si Dumas a gardé le secret pour son compte, le bouche à oreille désigne le véritable auteur. Tout le monde dans la salle s'attend à entendre sortir le nom de Dumas quand Bocage s’apprête à dire qui est l’auteur de la pièce. Mais, le seul nom proclamé est celui de M. Frédéric Gaillardet.

GD. Dumas se fait discret. Il laisse Gaillardet recevoir les compliments de tous ses amis. Mais il souffre de voir « sa » Tour de Nesle livrée publiquement à ce petit provincial sans carrure. Il en saigne, car il a vingt-huit ans et un début de célébrité qui le met en appétit. Il s'est, l'année précédente, tenu pareillement à l'écart, le soir de la première deRichard Darlington qu'il a écrite avec Goubaux et Beudin. Mais, ce soir du 29 mai 1832, naît une gloire d'une autre qualité. Il le sent. C'est infiniment plus « lui » que Paris vient de fêter.

HC. Harel, de son côté, ne va pas tarder à intervenir dès le lendemain. Au lieu d’écrire sur l’affiche « MM. Gaillardet et « trois étoiles », il met « MM./trois étoiles/et Gaillardet ». Gaillardet s’empresse d’assigner Harel en justice. De son côté, Dumas, scandalisé, proteste auprès du directeur de la Porte Saint-Martin. Ce dernier n’en a que faire. Il lui dit en substance : « Allez-y, attaquez moi en justice. Cela me fera de la publicité ». Dumas s’incline

GD. Gaillardet, par contre, non seulement assigne Harel en justice, mais commet l’erreur  d’écrire aux journaux : « Veuillez annoncer, je vous prie, que sur l’affiche de demain, je suis et serai le seul auteur de La Tour de Nesle ». Arrivée devant l’opinion, la vérité éclate au grand jour. Dumas, sans se nommer (mais la ficelle est grosse), réplique dans la presse avec dureté :

HC. « Je n’ai pas lu le manuscrit de M. Gaillardet. (…) Que M. Gaillardet arrive devant (des témoins) avec son manuscrit, et moi avec le mien : ils jugeront alors de quel côté est la délicatesse, et de quel côté est l’ingratitude ».

Et il signe avec une superbe assurance : « Pour être fidèle jusqu’au bout aux conditions que je me suis bénévolement imposées, permettez-moi, Monsieur le Rédacteur, de ne pas plus me nommer ici que je ne l’ai fait sur l’affiche. L’auteur du manuscrit de La Tour de Nesle ».

GD. Gaillardet a saisi la menace. Il renonce au procès et préfère signer avec Harel et Dumas le 11 juin un compromis dont la clause principale stipule : « La propriété par indivis de l’ouvrage représenté à la Porte-Saint-Martin sous le titre de La Tour de Nesle appartient à MM. Gaillardet et Dumas (…) Le titre imprimé de la pièce sera donné comme il suit : Par MM. Frédéric Gaillardet et (Trois étoiles) ».

HC. Mais Harel continue comme auparavant à faire figurer les étoiles avant le nom de Gaillardet. Le tribunal de commerce, saisi par celui-ci, condamne l’intraitable directeur et Gaillardet écrit à Alexandre Dumas pour le remercier de son attitude.

On en reste là pendant deux ans. Mais en 1834, l’affaire rebondit. Gaillardet apprend qu’Alexandre Dumas s’apprête à publier ses œuvres complètes et à y faire figurer La Tour de Nesle. Il lui adresse une lettre incendiaire.

GD. Dumas répond en menaçant l’encombrant jeune homme de publier côte à côte le manuscrit initial de Gaillardet et le texte amplement remanié par lui. À cette menace foudroyante, Gaillardet répond par huissier, en réclamant son manuscrit. Mais Dumas tient bon et Gaillardet retire sa demande.

Le duel au pistolet

HC. En octobre de la même année, Gaillardet publie un bel article sur La Tour de Nesle dans la revue Musée des Familles. Il raconte, d’une manière lyrique, comment, un beau jour, se promenant dans Paris, l’idée lui est venue de composer ce drame. Cet article pique au vif Dumas, qui raconte sa propre version des faits, en fustigeant son contradicteur.

GD. Il termine ainsi sa lettre à la revue: « Voilà comment je fis ma Tour de Nesle. Quant à celle de M. Gaillardet, j’ignore si c’est, comme il le dit, son meilleur drame, je ne la connais encore que par la lecture, et j’attendrai qu’il la fasse jouer pour juger si elle vaut mieux que Georges et Struensée » (deux œuvres de Gaillardet).

HC. C’est est trop. De telles imprécations, en pleine Restauration, ne peuvent que donner lieu à un duel. Gaillardet, s’estimant offensé, défie Dumas. Une revue théâtrale s’en amuse :

« La Comédie-Française, que l'Opéra empêche de dormir, promet pour cet hiver un grand nombre de nouveautés dignes d'intérêt, (notamment) un drame de M. Alexandre Dumas, si tant est que M. Gaillardet consente à ne pas tuer M. Alexandre Dumas. (…) On s'indigne en songeant à l'ingratitude d'un homme qui n'a rien de plus pressé que s'écrier, en parlant de son bienfaiteur : je le tuerai, je le tuerai. M. Alexandre Dumas, qui devait partir pour le Midi, a envoyé chez M. Gaillardet pour le prier de le tuer le plus tôt possible. M. Gaillardet a répondu qu'il n'était pas encore disposé, et qu'il tuerait M. Dumas dans un ou deux mois, quand il aurait le temps ». (Revue L’Artiste, octobre 1934)

GD. Les témoins fixent la rencontre au 17 octobre 1834. Dumas demande l’épée. Il n’aime pas le pistolet (auquel il est cependant de première force) à cause d’un accident qu’il a eu, deux ans auparavant, dans un duel à cette arme : la balle aplatie de son adversaire est venue, par ricochet, lui traverser le mollet, lui faisant une blessure douloureuse. Mais Gaillardet insiste pour le pistolet : Dumas s’incline.

HC. Les adversaires tirent au sort leurs témoins. Le rendez-vous est fixé à Saint-Mandé. Dumas passe la nuit à assurer toutes les mesures de précaution nécessaires à l’égard de son fils, de sa fille et de sa mère. Pour cette dernière, détail touchant, il laisse une vingtaine de lettres, écrites de différentes villes d’Italie, afin de les lui donner progressivement au cas où il serait tué, pour lui laisser le plus longtemps possible ignorer la vérité.

GD. Dumas entre dans le sous-bois avec les quatre témoins et va prendre son poste. Un assistant frappe trois fois dans ses mains. Au troisième coup, Frédéric Gaillardet franchit en courant la distance qui les sépare de la limite, et attend. Son adversaire marche sur lui en déviant de la ligne droite, afin de ne pas lui donner l’avantage de s’aider du chemin pour viser. À son dixième pas, Gaillardet fait feu : Dumas n’entend même pas siffler la balle. Il se retourne vers ses amis. Soulié, pâle comme un mort, est appuyé à un arbre.

HCDumas salue les témoins de la tête et du pistolet, pour leur indiquer qu’il n’a rien. Puis il veut faire les huit ou neuf pas qui lui restent. Mais sa conscience lui cloue les pieds au sol en lui disant qu’il doit tirer de l’endroit où il a essuyé le feu. En effet, il lève son pistolet et cherche le fameux point blanc que lui a promis le coton dans les oreilles. Mais, après avoir tiré, Gaillardet s’est effacé pour recevoir le feu, et, comme il se garantit la tête avec son pistolet, l’oreille se trouve cachée derrière l’arme.

GD. Il s’agit de chercher un autre point. Mais Dumas craint d’être accusé d’avoir visé trop longtemps. Il tire donc presque au hasard. Gaillardet rejette la tête en arrière. Son adversaire croit d’abord qu’il est blessé. Par bonheur il n’en est rien. Dumas n’en insiste pas moins, sur le moment, pour qu’on recharge les armes : Gaillardet accepte mais les témoins refusent.

HC. Alors Dumas redemande qu’on se batte à l’épée. Nouveau refus des témoins. L’enragé revient à son idée de recharger les pistolets... Après délibération, les témoins se retirent en les emportant.

GD. Alexandre Dumas se trouve seul avec son adversaire, ainsi que son ami Bixio et le frère de Gaillardet, qui est arrivé à travers bois, au moment des coups de feu. Il propose alors, puisqu’il reste deux témoins et deux épées, d’utiliser les hommes et les armes. On refuse encore. Sur ce refus, chacun remonte en voiture, et l’on reprend la route de Paris.

Les autres œuvres de Gaillardet

HC. Laissons de côté, du moins provisoirement, les démêlés de ces deux duellistes et examinons la suite de la carrière littéraire de Frédéric Gaillardet. En 1833, soit un an après la Tour de Nesle, il fait jouer coup sur coup deux autres pièces de théâtre. Georges, ou le Criminel par amour, drame en trois actes écrit en collaboration avec Lebras, récemment décédé, est représenté au théâtre de la Gaîté le 19 mai 1833. Struenséou le médecin de la reine, drame en 5 actes, est joué sur la même scène le 17 octobre suivant.

GD. Ces pièces n’ont pas été des chefs d’œuvre, même si le fait d’avoir été jouées constitue quand même un signe encourageant. Par contre les Mémoires du chevalier d'Eon, paru en 1936 chez Ladvocat, suscitent un grand intérêt car, jusqu’à la parution de cet ouvrage, le doute a subsisté sur le sexe véritable de cet aventurier ou aventurière du siècle précédent, né(e) à Tonnerre, comme Gaillardet. Ce dernier, s’appuyant sur des archives du ministère des Affaires Etrangères, donne les attestations justificatives de son sexe (masculin), dressées et signées en Angleterre, lors de sa mort, par dix personnes, dont un chirurgien et un procureur, et traduites à Paris au bureau de traduction des langues étrangères.

HC.Le succès de cet ouvrage est amplement dû au parfum de mystère et de scandale qui entoure ce personnage ambivalent. Gaillardet est plus romancier qu’historien et la valeur scientifique de son étude est vite mise en cause. Mais le livre a du succès au point de connaître une deuxième édition assez amplement remaniée en 1866, sous un titre curieusement modifié : Mémoires sur la chevalière d'Éon... La vérité sur les mystères de sa vie, d'après des documents authentiques, suivis de 12 lettres inédites de Beaumarchais.

L’aventure américaine

GD. En 1837, Frédéric Gaillardet change radicalement de cap. Un héritage lui échoit, à lui et à ses deux frères, en Amérique. Les trois Gaillardet liquident leur succession, et puis vont en jouir à New-York. L’aîné pratique la médecine, le troisième devient apothicaire. Frédéric, d'abord marchand d'habits, redevient homme de lettres comme auparavant. Son objectif est d’écrire un livre sur l’Amérique comme l’a fait Alexis de Tocqueville en 1835. La mode des écrits sur l’Amérique est forte dans les années 1830. Il publie une série de lettres sur le Texas dans les colonnes du Journal des débats. Il envoie de nombreux article à divers journaux français, dont la Presse.

HC. En novembre 1839, alors que le journal francophone, Le Courrier des Etats-Unis, fondé par Lacoste avec les subsides de Joseph Bonaparte en 1828, voit son directeur Charles de Behr sombrer dans la folie, Gaillardet en profite pour racheter le journal. Il donne  à ce journal un dynamisme inégalé. Il conçoit le projet d’en faire un organe de liaison entre toutes les populations d'origine française dans le Nouveau-Monde, le Canada, la Louisiane, Saint-Louis, le Missouri, Louisville. Il réussit, à force de talent, d'énergie et de persévérance, à faire de ce média une véritable puissance dans les deux Amériques.

GDPendant près de dix ans, de 1839 à la fin de 1848, Gaillardet se consacre tout entier à cette œuvre. Si en 1839, le Courrier compte 10 agents dans les Antilles et en Amérique du sud, ils sont 25 en 1845 et couvrent toute la côte atlantique jusqu’au Rio de la Plata. Aussi Gaillardet reçoit-il, en 1843, en récompense de ses bons et loyaux services la croix de chevalier de la Légion d'honneur.

HCCertains chroniqueurs sont plus réservés quant à ses mérites. Je cite L’Artiste, 4ème série T. II. 1844, p. 94)

« N'allez pas croire cependant que cette générosité de chancellerie ait eu pour but de récompenser les efforts de M. Gaillardet afin d'infiltrer les idées françaises en Amérique. D'abord l'influence française règne très peu en ces parages. Ensuite, M. Frédéric Gaillardet n'a songé de sa vie à une pareille tâche. Il est comme tant d'autres aux États-Unis pour s'enrichir, (déjà même on lui accorde trois à quatre cent mille francs de patrimoine), et non pour se livrer aux improductifs labeurs de la propagande. M. Gaillardet, en spéculateur adroit, s'est donc ménagé, au moyen d'une foule de petits services, les bonnes grâces du consul de France, et c'est par l'entremise de M. Delaforest, c'est pour avoir conduit d'une façon satisfaisante, depuis cinq ou six ans, les affaires du consulat et les siennes, qu'on lui a donné la croix. C'est le cas de répéter l'axiome du droit maritime : Le pavillon couvre la marchandise ».

GDLa Ruche littéraire émet le jugement suivant :

« Le Courrier des États-Unis, organe (comme il se prétend) des populations franco-américaines, nage toujours selon sa louable habitude entre deux eaux. Aujourd'hui blanc, demain rouge, il sera après-demain bleu ou noir suivant que le vent soufflera du nord ou du sud. Dans cette large tartine, il y en a pour tous les gouts : correspondances républicaines, correspondances bonapartistes et correspondances Gaillardet. Ce dernier monsieur, qui a presque fait la tour de Nesle, écrit le pour et le contre ni plus ni moins que Voltaire. Pour le trouver en contradiction avec lui-même, il n'y a qu'à lire deux de ses correspondances consécutives. Dieu aurait-il condamné ici-bas les écrivains sans conviction ni pudeur à se démentir eux-mêmes ? » (Volumes 3 à 5, page 575)

HC. Cela étant, le  rôle de Gaillardet  en tant que promoteur de la culture française dans le Nouveau Monde est encore salué de nos jours par les spécialistes des médias. Une communication présentée lors du congrès de l’Institut d’Histoire de l’Amérique française (IHAF), le 16 octobre 2009, dresse le bilan suivant de son action :

« Gaillardet est le seul directeur qui a une vraie vision de la francophonie dans les Amériques. Il change d’ailleurs le sous-titre du journal qui devient l’organe des populations franco-américaines. Ce vaste ensemble, qu’il englobe parfois sous le terme de « race franco-américaine », comprend aussi bien les Canadiens français que les Cadiens, les Créoles, les Français naturalisés aux États-Unis et tous les expatriés français installés sur le continent ou dans les Caraïbes. Plus que d’informer ses lecteurs sur les événements français, il veut, selon ses propres termes, entretenir l’amour de la mère patrie, l’amour de la France dans le cœur de tous ces franco-américains »

Retour à Paris

GD. C’est la Révolution de février 1848 en France qui précipite le départ de Gaillardet. Cet évènement est annoncé le 18 mars 1848 dans un numéro spécial du Courrier. En moins de dix jours, Frédéric Gaillardet prend sa décision et organise la vente du journal. Il retourne en France, appelé par les évènements, bien décidé à y prendre part. Le 4 avril 1848, Gaillardet écrit son dernier éditorial en première page du Courrier. Il s’agit d’un sincère et poignant message d’adieux à ses lecteurs. Il compare alors ce journal à un enfant, son enfant, orphelin qu’il a recueilli, nourri et vu grandir au-delà de ses espérances. Le 8 mai 1848, l’auteur de la Tour de Nesle embarque pour la France.

HC. À son arrivée à Paris, il vit un quiproquo comique. Il s’installe à Auteuil dans la maison de Boileau. Or, la presse française prétend que le prince Louis-Napoléon Bonaparte vient aussi de revenir à Paris et de s’installer dans la même maison. Frédéric Gaillardet est pris pendant quelques jours pour le fameux prince. Il raconte cette anecdote au Courrier des États-Unis.

GD. Au mois de juin 1848, Gaillardet tente sa chance pour être élu à l’Asemblée Nationale en tant que député de l’Yonne, plus exactement, de l’arrondissement de Tonnerre. Il a contre lui une vieille connaissance, qui n’est autre que… Alexandre Dumas !, qui se présente également dans d’autres circonscriptions, comme le permet la loi à l’époque.

HC. Ce dernier, qui veut attirer les votes bonapartistes, adresse aux électeurs une profession de foi où Gaillardet se sent attaqué. Frédéric rétorque par sa propre « profession de foi », où il s'étonne que Dumas prétende avoir participé à la rédaction de La Tour de Nesle (Profession de foi et considérations sur le système républicain des Etats-Unis, disponible à la BNF). Il présente aux électeurs un curieux argumentaire où il énumère et met en exergue tous les procès qu’il a gagnés contre son adversaire.

GD. Précisons tout de suite que ni l’un ni l’autre des protagonistes n’est élu. Chacun retourne vaquer à ses occupations. Gaillardet devient correspondant le plus régulier à Paris du Courrier des Etats-Unis et l’alimente de ses articles pendant un peu plus de trente ans. Il décrit alors la situation politique du pays et passe rapidement du républicanisme dont il se prétend un soutien au Parti de l’ordre où se retrouvent de nombreux orléanistes. Ses correspondances touchent également la vie mondaine parisienne et l’actualité littéraire française. Il collabore par ailleurs à plusieurs journaux parisiens, dont le Journal des débats.

HCDumas, de son côté, est au faîte de sa gloire. Il a d’autres sujets de préoccupation que la Tour de Nesle, qui n’est pour lui qu’une œuvre de jeunesse. Et pourtant, ce drame a déjà connu 700 représentations, ce qui est prodigieux et c’est peut-être pour fêter ce score que le 24 juin 1849, Dumas monte la pièce à son Théâtre-Historique, avec Mlle George, après que cette dernière ait remporté un vif succès lors d’une une « représentation extraordinaire » donnée le 21 décembre 1848 à l’Odéon.

GD. Il est temps de parler de la réconciliation de nos deux protagonistes. Gaillardet en prend l’initiative en 1861. Depuis dix ans, après le coup d’Etat du 2 décembre, La Tour de Nesle a été interdite, avec bon nombre d’autres œuvres romantiques. Les premiers souffles de l’Empire libéral lui rouvrent l’accès des planches. M. Marc Fournier, directeur de la Porte-Saint-Martin, se propose aussitôt de remettre le drame sur l’affiche.

HC. Dès cette annonce, Gaillardet lui écrit une lettre qui ne manque pas de sel :

« Paris, 25 avril 1861.

Mon cher Fournier,

Un jugement rendu par les tribunaux, en 1832, a ordonné que La Tour de Nesle serait imprimée et affichée sous mon nom seul. Et c’est ainsi qu’elle l’a été, en effet, jusqu’en 1851, date de son interdiction. Aujourd’hui que vous allez la reprendre, je vous permets et vous prie même de joindre à mon nom celui d’Alexandre Dumas, mon collaborateur, auquel je tiens à prouver que j’ai oublié nos vieilles querelles, pour me souvenir uniquement de nos bons rapports d’hier, et de la grande part que son incomparable talent eut dans le succès de La Tour de Nesle.

Vous avez noté l’expression : « Alexandre Dumas, mon collaborateur » ! Il ne manque pas d’audace !

GD. Effectivement, la chose est piquante. Toujours est-il que nos deux protagonistes se réconcilient officiellement dans des circonstances que Gaillardet relate dans son dernier ouvrage (publié après sa mort, en 1883), L’aristocratie en Amérique.

HC. « Dumas, après un long séjour à Naples, venait de rentrer à Paris, quand nous nous rencontrâmes chez le Dr. Véron qui nous avait invités tous les deux à dîner par hasard ou avec intention. En nous trouvant en face l'un de l'autre, Dumas et moi, nous nous tendîmes la main d'un commun mouvement, et l'on but à notre réconciliation. À ce dîner se trouvaient Sainte-Beuve, Nestor Roqueplan, Emile de Girardin et Nefftzer, qui avait quitté la Presse avant moi pour fonder le Temps. (Frédéric Gaillardet,L'aristocratie en Amérique, 1883, p. 331) »

Pour clore le chapitre du duel Gaillardet-Dumas, nous aurions garde d’oublier l’épilogue posthume de cette affaire.

GDEn effet, le 3 novembre 1883, est inauguré à Paris, place Malesherbes, le monument offert par Gustave Doré à la mémoire d'Alexandre Dumas, en présence de son fils, qui porte le même nom. Or, sur le piédestal de la statue figure, parmi les œuvres du célèbre écrivain (mort en 1870), le nom de la Tour de Nesle. Frédéric Gaillardet est mort récemment (le 12 août 1882). Sa veuve et ses enfants croient bon de réclamer en justice l'enlèvement de cette inscription. Ils soutiennent que la pièce est de Gaillardet seul, que Dumas y a bien collaboré, mais ne l'a pas signée. Un dernier procès s’engage. La famille Gaillardet le perd. La jurisprudence veut que, lors d’une collaboration littéraire, chacun des auteurs a le droit de faire figurer le texte coproduit dans la liste de ses œuvres. Ainsi est figé pour l’éternité le droit pour Dumas et Gaillardet de se revendiquer auteurs de la Tour de Nesle.

Le maire du Plessis-Bouchard

HC. Il nous reste à évoquer la présence et l’action de Frédéric Gaillardet au Plessis-Bouchard. Nous le ferons rapidement parce que nous disposons, pour le moment, de peu d’éléments sur son séjour plessis-bucardésien. Mais nous nous engageons à combler rapidement nos lacunes.

GD.Tout d’abord, la date de son installation n’est pas encore connue. Mais nous savons qu’il est maire de la commune de 1860 à 1870 et de 1876 à 1881. Il est donc arrivé entre 1848 et 1860.

HC. Son lieu d’habitation nous est évoqué par un roman, dont l’action se déroule au Plessis-Bouchard et dont l’introduction vaut la peine d’être lue dans son intégralité :

« Si la population (du Plessis-Bouchard) monte à mille âmes, le bétail compris, c'est bien, je crois, le bout du monde. Un boulanger, un boucher, trois épiciers marchands de vins, voilà tout le commerce, et bien que les murs soient déshonorés par les affiches peinturlurées des industriels parisiens, on se croirait là en pleine province, n'était le sifflet du chemin de fer qui passe dans le voisinage.

GD. Du côté de Pontoise, les habitations sont exclusivement occupées par les paysans, la plupart maraîchers. Du côté de Paris, quatre ou cinq propriétés de plaisance qui ne sont guère occupées que durant la belle saison. La première appartient à M. Gaillardet, le collaborateur d'Alexandre Dumas pour la Tour de Nesle (tiens donc ! Les rôles sont inversés), et le fondateur du Courrier des États-Unis à New-York ».

HC. Le narrateur ajoute :

« On dit que cette propriété fut le berceau des Bouchard, ducs de Montmorency mais les gens de la localité n'en paraissent pas plus fiers ».

Le chroniqueur Lefeuve, dans son Tour de la Vallée, en 1866, indique :

« La belle propriété du maire, M. Frédéric Gaillardet, se rapproche un peu plus de la station de Franconville. Le prédécesseur de ce journaliste, qui a fait aussi des pièces de théâtre, était M. Haudry de Soucy ».

Voilà donc l’histoire d’un maire-écrivain qui, à défaut d’être très connu par les Plessis-Buccardésiens d’aujourd’hui, a quand même eu l’honneur de voir une rue de la commune porter son nom…