Emission de radio IDFM 98 « Radio Enghien » du jeudi 28 février 2013 sur

« Le placement des enfants en nourrices en Vallée de

Montmorency sous l’ancien Régime »

 

Animateurs :

Hervé Collet, président de Valmoreny : HC

Gérard Ducoeur, vice-président de Valmorency (auteur des recherches sur le sujet) : GD

 

HC

La mise en nourrice des enfants des « bourgeois » nés à Paris, constitue un phénomène massif sous l’Ancien Régime, et en particulier au XVIIème siècle. L’importance du nourrissage dans la vallée de Montmorency est un des symptômes des difficultés à vivre pour beaucoup de vignerons, à la veille de la Révolution. Pour se procurer des ressources supplémentaires, la plupart des habitants prennent des nouveaux-nés en pension. Pendant que le mari travaille à la vigne ou aux champs, la femme s’occupe des enfants à la maison. Mais ces bébés vivent dans des bouges dont toute espèce d’hygiène est bannie.

GD

Chaque poussée épidémique les touche de plein fouet. Aussi la mortalité est-elle effrayante. Beaucoup de nourrissons meurent en très bas âge (moins de deux ou trois ans). L’enterrement a lieu le jour même ou au plus tard le lendemain, en dehors de la présence des parents biologiques, qui ne sont souvent pas avertis du décès de leur enfant, du moins pas avant la cérémonie.

HC

En fait, à une époque où la maternité est souvent plus subie que voulue, faute de moyens contraceptifs, les placements en nourrice constituent souvent une solution de bonne conscience pour écarter la tentation de l’abandon à l'Hôpital des Enfants-Trouvés ou de l’avortement, toujours périlleux en ces temps difficiles.

GD

La mise en nourrice des enfants des « bourgeois » nés à Paris constitue un phénomène massif à l’époque de l’Ancien Régime. Le sujet est bien connu des historiens et démographes. Nous prendrons quatre exemples étudiés pour la vallée de Montmorency et le Parisis : Ermont, Saint-Prix, Taverny et Cormeilles-en-Parisis. Le sujet a déjà fait l’objet d’une synthèse récente des données recueillies par ces historiens dans un ouvrage sur l’Histoire du Grand Paris de la Renaissance à la Révolution écrit par des universitaires de Paris XIII. Mais il n’a pas encore fait l’objet d’une recherche de grande ampleur.

HC

Les nourrices d’Ermont.

André Vaquier a réalisé et mesuré, lors de l’étude des registres paroissiaux, l’ampleur de ce phénomène de mise en nourrice des enfants des villes, avec l’importance des taux de mortalité de beaucoup de ces enfants, pour la paroisse d’Ermont.

GD

Nous ne connaissons de ces enfants en nourrice que le nombre de ceux qui sont morts et dont le décès figure au registre paroissial. Nous en avons fait le compte : il s’élève de 1668 à 1789, pour ces 121 ans à 244 décès enregistrés.

HC

Sur ce nombre, près de 200 viennent de Paris (soit près de 82 %), les autres de la couronne parisienne. Ils appartiennent à toutes les classes de la société : orfèvres, maîtres à danser, à des marchands de bas, de bois, de vin, d’huîtres ou de galons ; cocher, corroyeur, épiciers, marchand manchonnier, libraire, couvreur des bâtiments du roi, huissier priseur au Châtelet et à bien d’autres.

GD

Beaucoup sont dits « bourgeois de Paris », sans autre qualification.

Ces enfants en nourrice meurent en très bas âge : deux sont morts à deux jours, un à 3 jours, un à 4 jours, un à 7 jours, un à « quelques jours » ; les plus nombreux meurent à 4 mois (16) ou à 2 et 3 mois (10). Neuf sont morts à 2 ans et deux à 3 ans. Le plus âgé est mort à 7 ans. Aucun décès n’est enregistré de 3 à 7 ans, ce qui semblerait indiquer, quand ils ont la chance de ne pas mourir prématurément, qu’on les retire de bonne heure de nourrice.

HC

Quand ils décèdent, selon l’heure, l’enterrement a lieu le jour même ou au plus tard le lendemain, en dehors de la présence des parents qui ne sont même pas avertis du décès de leur enfant, mais en présence du père nourricier dont le nom est généralement donné. On peut ainsi se rendre compte du grand nombre de familles différentes ayant pris des enfants en nourrice.

GD

Celui qui détient le record des décès est assurément ce Brice Arnout chez qui décèdent douze enfants en nourrice de 1761 à 1772, dont quatre pour la seule année 1761.

Cette grande mortalité ne sévit pas seulement chez les enfants en nourrice, elle atteint aussi les enfants des habitants d’Ermont. De 1688 à 1788, donc pendant un siècle (après défalcation des enfants morts en nourrice), sur 1478 décès enregistrés, on compte 841 d’enfants, contre 637 d’adultes.

HC

En fait, la mortalité infantile est effrayante. Dans une étude démographique sur Châtillon, Béatrix de Buffévent relève qu’un cinquième des enfants meurent avant leur première année. La proportion semble plus élevée pour Ermont où l’on peut dire qu’au moins deux-cinquièmes des enfants meurent dans leur première année. Par exemple, en 1739, sur 22 enfants d’Ermont décédés (enfants en nourrice exclus), 10 sont morts à moins d’un an. En 1740 sur 27 décès d’enfants d’Ermont (toujours enfants en nourrice exclus), 15 sont morts à moins d’un an.

GD

Il ne faut pas seulement accuser de cette mortalité les conditions hygiéniques, le surpeuplement et la promiscuité dans les habitations inconfortables, souvent peu ou pas chauffées l’hiver, mais aussi et surtout l’inexpérience des sages-femmes (quand il y en a) qui procèdent aux accouchements.

HC

Beaucoup d’enfants sont mort-nés ou naissent « en péril de mort », d’où des ondoiements nombreux faits par la sage-femme. Car celle-ci doit prêter serment et être agréée par l’autorité ecclésiastique, sous la surveillance de laquelle elle reste constamment et qui lui demande moins de connaissances obstétricales que de savoir administrer à propos le baptême. Elle est souvent ignorante et quelquefois elle ne sait pas signer.

Quelques instants de pause musicale en compagnie de Wanda Landovska, célèbre instrumentiste qui a habité Saint-Leu-la-Forêt et qui interprète au clavecin des extraits de la suite anglaise n° 2 en  de Bach - un CD de 1940 remastérisé par Paradizo (piste 15 et suivantes).

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Intermède musical

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GD

Les nourrices de Saint-Prix. Le cas de la petite paroisse de Saint-Prix, situé dans la vallée de montmorency et peuplé d’environ 600 habitants au XVIIIe siècle, permet de préciser le tableau. Les registres de baptême font état de 1645 naissances entre 1700 et 1789. Dans le même temps, les actes de sépulture mentionnent 196 enfants décédés chez leurs parents nourriciers, dont 130 avant 1745 et 66 de cette date à la Révolution. Le nombre de nourrissons accueillis dans la paroisse est de toute évidence beaucoup plus élevé. Ce contingent, représentant 12 % du chiffre des naissances, est donc à considérer comme un strict minimum.

HC

Le fléchissement constaté au milieu du siècle indique à la fois une baisse du taux de mortalité infantile et un changement d’attitude des citadins. L’allaitement mercenaire est désormais vivement dénoncé par les philosophes, en particulier par Jean-Jacques Rousseau dans l’Émile en 1762, ce qui entraîne un ralentissement du mouvement de mise en nourrice à la campagne.

GD

Les petits étrangers fournissent près de 30 % des enfants de 0 à 15 ans décédés durant la période. La période la plus difficile de leur existence se situe durant la première année, car la moitié du total ne passe pas le cap.

HC

Il est possible que certains nourrissons demeurent assez longtemps au village. Les registres de décès mentionnent 13 filles nettement plus âgées, mises en pension à la congrégation religieuse du Saint-Enfant-Jésus. Tel est le cas de Madeleine Vilain, fille de Denis Vilain et de Françoise Le Roux, qui habitent Nanterre. Elle meurt à l’âge de 11 ans, chez la supérieure de la communauté.

GD

Créé à la fin du XVIIIe siècle pour réglementer la pratique et pallier ses abus, un « bureau des nourrices » existe à Paris. De plus, une déclaration royale du 2 janvier 1715 interdit d’accueillir plus d’un enfant par famille. Les excès n’en sont pas moins nombreux.

HC

Evoquons les conditions d’enterrement. Dans 79 cas, la cérémonie se déroule en la seule présence des bedeaux. Les prêtres habitués sont signalés à 65 reprises et le maître d’école en 37 occasions. Les géniteurs font très rarement le voyage : 21 fois sur 196, soit un cas sur dix. Encore s’agit-il seulement du père en général, le nombre des mères présentes se limitant à deux.

GD

Les pères nourriciers sont à peine plus d’un sur quatre à assister, alors qu’ils n’ont pas un long déplacement à faire, ce qui indique un faible attachement à l’enfant. Le prénom de ce dernier n’est parfois même pas précisé sur l’acte de sépulture, comble d’indifférence dans un univers où le saint patron éponyme joue habituellement un grand rôle protecteur. Ainsi, le 8 août 1766 est inhumé un bébé décédé le jour même à l’âge de 3 mois. Seuls deux témoins, dont le maître d’école, sont présents.

HC

La provenance des bébés est connue dans 172 cas : 130 viennent de la capitale, soit les trois quarts. Non seulement la vallée de Montmorency jouit d’une réputation flatteuse en matière d’accueil de nourrissons, mais Paris ne se trouve qu’à une demi-journée de marche et des privilégiés ou des bourgeois y possèdent une « campagne », tel Charles-Bertrand de Lesseville, conseiller au parlement, seigneur de Saint-Prix, dont l’un des enfants meurt le 7 avril 1720 en nourrice  chez un berger du lieu. Absent du village, le père délègue son concierge et intendant, pour assister à l’inhumation en compagnie d’un prêtre habitué.

GD

Les classes sociales sont inégalement représentées. L’absence des plus riches notables et des pauvres se comprend, car la grande bourgeoisie ou la noblesse utilise plutôt des nourrices à domicile, et les classes besogneuses n’ont pas les moyens de s’offrir un tel service. Les nourrissons amenés à Saint-Prix sont surtout issus de groupes sociaux assez aisés et de milieux professionnels où la femme travaille, notamment le monde de la boutique ou de l’artisanat et en particulier le secteur de l’alimentation.

HC

Les bébés provenant du monde rural environnant ne sont que très rarement issus de familles d’agriculteurs. En la matière, l’ombre de Paris s’étend à certains de ceux qui tiennent des positions commerciales et artisanales au village mais ne paraît guère s’imposer aux paysans proprement dits, même s’ils en ont la possibilité financière.

 

GD

Du côté des familles d’accueil, le statut de 110 pères nourriciers sur 196 est connu. On trouve 47 % d’agriculteurs (dont 31 % de vignerons et 4 % de bûcherons) et 45 % d’artisans ou assimilés (parmi lesquels les métiers du bâtiment, majoritairement représentés par des maçons, atteignent 21 %). Pour le reste, un seul commerçant est signalé.

HC

De toute évidence, ceux qui accueillent des enfants en nourrice sont plutôt pauvres ou peu nantis. Ils ont impérativement besoin d’un tel revenu complémentaire. Certains couples renouvellent l’expérience autant de fois qu’il leur est possible, après chaque accouchement de l’épouse.

GD

Nous allons prendre le cas de quatre petits placés chez le bûcheron Louis Michel et tous décédés sur une période de trente ans. Sa femme accouche dans le même laps de temps de quatre bébés. En 1733, la mère nourricière est enceinte, à trois mois du terme, quand meure le petit étranger qu’elle est censée allaiter. En 1750, la disparition du nourrisson venu d’ailleurs se situe quatorze mois après son accouchement, ce qui pourrait indiquer un sevrage difficile ou un affaiblissement de la victime face aux maladies, faute d’être nourri au sein. Les deux derniers décès paraissent plus normaux, car ils surviennent six semaines et huit mois après le baptême du dernier enfant connu. Le moins que l’on puisse dire est que les arrivants n’ont pas eu beaucoup de chance en tombant dans une telle famille.

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Intermède musical

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HC

Les nourrices de Taverny.

Francis Arzalier a réalisé l’étude des registres paroissiaux de Taverny. Il constate lui aussi une très forte mortalité des enfants mis en nourrice durant la période de l’Ancien Régime.

Entre 1750 à 1792, il meurt 351 enfants en nourrice pour 490 enfants du village. Certaines années, leur nombre est plus élevé que celui des enfants d’origine locale. Chaque poussée épidémique les touche de plein fouet, et peut-être eux d’abord. Les nourrissons éliminés au cours de leur première année de vie, forment un peu plus de la moitié du total des décès parmi eux.

GD

Cette « surmortalité » du premier âge s’explique aisément par les conditions éprouvantes du transport des enfants en nourrice depuis Paris, quelques jours après leur naissance. Nous en avons trouvé, nous dit-il, une description très réaliste dans une lettre rédigée le 23 février 1788 par le curé de Clermont-de-l’Oise, en réponse à une enquête lancée par le duc de La Rochefoucault-Liancourt, dans ses domaines.

Il explique que dans les sept villages autour de Clermont, les chiffres des décès sont gonflés,

HC

 « Si les Parisiens meurent en nourrice, les campagnards vont mourir à Paris, mais ces derniers ne sortent que dans un âge où ils sont fermes et vigoureux, au contraire il ne sort de la capitale que des enfants du plus bas âge. L’échange est d’autant plus inégal que les émigrants de la campagne restent à Paris, tandis que les petits Parisiens ne restent à la campagne que pendant le temps le plus critique de la vie, et qu’ils retournent à Paris lorsqu’ils ne meurent pas en nourrice… ».

GD

Il développe ensuite une description sans complaisance :

« … Il doit mourir beaucoup plus d’enfants étrangers, proportion gardée, pour plusieurs raisons, relatives aux enfants de Paris :

1° leur père et mère sont souvent malsains,

2° dès l’instant de leur naissance, ils sont, n’importe en quelle saison, envoyés au loin par des charrettes, où ils ressentent, outre les cahots, l’impression de l’air, de la pluie, de la neige, grêle, gelées, et beaucoup succombent à cette épreuve,

HC

3° ces enfants sont livrés à des femmes mercenaires qui ne connaissent pas et ne sont pas connues de leurs parents. Ces personnes ne sont vues que le jour où l’enfant a été livré. Elles ne se revoient que quand l’enfant est rendu. Il n’y a aucune relation entre elles ; un voiturier, meneur de nourrices, apporte chaque mois le salaire, et, de temps à autre, quelques linges et vêtements pour lesquels les parents tracassent la nourrice, du reste celle-ci n’est surveillée par personne.

GD

4° Les nourrices ont intérêt que ces enfants meurent. Elles ont le bénéfice du baptême, celui du premier mois, la layette en tout ou en partie, et autres profits semblables, après quoi elles retournent à Paris, chercher une autre victime de leur cupidité.

5° Lorsqu’une paysanne allaite son enfant en même temps qu’un étranger, la préférence est due au premier, soit pour les soins ou pour la nourriture.

Enfin, le même lait qui convient au fils et lui profite, est trop fort et trop nourrissant pour un avorton parisien… ».

HC

Cette diatribe éclaire en effet bien des choses, et on peut la juger recevable aussi pour la vallée de Montmorency ; avec toutefois le correctif que le trajet tue moins, car il est moins long. Quant à la croyance en un lait de paysanne « trop fort » pour un « avorton » urbain, elle n’est là que pour faire bonne mesure.

GD

Parfois l’activité nourricière tourne à l’industrie, comme dans le cas particulier du vigneron Jean Colin : en 14 ans, 32 cercueils de nourrissons sortent de chez lui ! Après la mort de Jean Colin, sa veuve enterre encore 3 enfants en nourrice, avant de rendre, si l’on peut dire, son tablier. Cette hécatombe n’a qu’une explication physiologiquement possible : une ribambelle de nourrissons nombreux, pour laquelle devaient être mises à contribution plusieurs générations de poitrines féminines, de la mère aux filles, en passant par les belles-filles éventuelles et, ceci entraînant cela, un manque à peu près total de soins.

HC

Il est d’ailleurs frappant de noter sur les actes de décès une constante : sur l’ensemble de la période de 1750-1792, l’inhumation de l’enfant se fait presque toujours en présence du seul père nourricier, avec le curé ; jamais les géniteurs n’ont fait le voyage depuis Paris. Ces conditions, qui serrent un peu le cœur, amènent même à se demander si, dans certains cas, la mise en nourrice n’était pas, pour certains, une forme déguisée d’abandon, voire un succédané d’infanticide.

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Intermède musical

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HC

Les nourrices de Cormeilles-en-Parisis. René Berthieu a également réalisé l’étude des registres paroissiaux de Cormeilles-en-Parisis, où il constate également une très forte mortalité des enfants mis en nourrice durant la période de l’Ancien Régime. Son rapport nous éclaire sur ce qu’on peut bien appeler le marché de l’enfant en nourrice.

GD

 « Pour les paysannes, prendre un enfant en nourrice constituait un appoint non négligeable : 6 livres par mois en moyenne et même 8 aux proches environs de Paris. Aussi, les gens de condition modeste et l’Hôpital des Enfants Trouvés cherchaient-ils à placer les enfants assez loin pour payer des gages moins élevés. C’est ainsi que l’on trouvait des nourrissons parisiens jusqu’en Picardie, en Bourgogne et en Champagne ».

HC

Il existait de véritables marchés de nourrissons, et Noyon (Oise) passait pour être l'un des meilleurs. Des femmes appelées "messagères" s'offraient aux parents pour conduire les nourrissons vers ces marchés.

Il est facile d’imaginer les graves dangers que couraient ces tout jeunes bébés dans des voyages parfois longs, par des moyens de transports précaires et de mauvais chemins, et les abus auxquels pouvaient donner lieu de telles pratiques.

GD

La création du « Bureau des Recommanderesses » améliora quelque peu la situation en assurant à la fois le recrutement des nourrices et leur contrôle sanitaire par des médecins qui examinaient la qualité de leur lait. De plus, les nourrices devaient présenter un certificat de bonne vie et mœurs, délivré par leur curé. Enfin, un dernier contrôle était effectué sur place par le "meneur de nourrices" qui devait s’assurer qu’elles possédaient un berceau et un pare-feu ; les gages étaient payés par l’intermédiaire du bureau dit "de la Direction".

HC

Ce petit peuple innocent sur lequel la sollicitude royale s’est penchée à plusieurs reprises, pour la défense duquel l’autorité s’est souvent levée et la charité montrée active, représentait à Cormeilles un contingent assez important si l’on peut en juger par le nombre d’actes de sépultures qui les concernent, comme cela nous a été révélé par le dépouillement exhaustif des registres paroissiaux de 1609 à 1789.

GD

Voici ce qu’on peut savoir de ce petit peuple si faible et si démuni des nourrissons. Regrettons qu’à travers la sécheresse des actes ne transparaissent pas les sentiments d’affection qui unirent sans doute non seulement parents et enfants, mais même nourrices et nourrissons ».

HC

La situation des enfants placés en nourrice que nous venons de vous représenter pose inévitablement le problème de la place de  l’enfant dans le monde ancien. Nous allons nous y attarder quelques instants.

GD

Selon l’historien sociologue Philippe Ariès, dans son ouvrage devenu classique « L'enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime », paru chez Plon en 1960, « l’enfant ne semble pas avoir eu de véritable place dans le monde ancien… l’enfance était un temps de transition, vite passé, et dont on perdait aussi vite le souvenir… On y accorde que peu d’importance. Cette indifférence à l’égard du jeune enfant persiste jusqu’au XIXe siècle. Elle était une conséquence directe et inévitable de la démographie de l’époque. D’ailleurs n’enterrait-on pas l’enfant n’importe où, comme un chat ? Il était si peu de chose !

HC

L’enfance paraît donc être une période fragile où la survivance est compromise. Cette situation est acceptée comme une fatalité. « Le très petit enfant trop fragile encore pour se mêler à la vie des adultes, ne compte pas. » Ce n’est que lorsqu’il arrive à l’âge adulte qu’il devient intéressant. Philippe Ariès fait remarquer : « Ne parlons-nous pas encore aujourd’hui d’entrer dans la vie au sens de sortir de l’enfance ? »

GD

On a bien compris que jusqu’au début du XXème siècle, l’enfant n’est pas le centre de la cellule familiale. Il est plutôt ressenti comme une charge tant qu’il ne devient pas productif en procurant une aide à sa famille. Même dans les milieux aisés, la mise en nourrice est la norme.

HC

On peut citer l’exemple célèbre de Talleyrand qui a été baptisé le jour de sa naissance en 1754 et remis, la cérémonie terminée, à sa nourrice qui l’emporta chez elle. Sa mère ne le reverra pas une seule fois en 4 ans et ne demandera jamais de ses nouvelles. Elle ignorera donc l’accident qui l’estropie et fait de lui un pied-bot.

GD

Vers la fin du XVIIIe siècle, quoique les conditions démographiques aient encore peu changé, une sensibilité nouvelle se développe pour l’enfant. Liée à une christianisation des mœurs plus profonde, son âme immortelle s’impose dans la conscience commune. Cet intérêt porté à l’enfant précède de plus d’un siècle le changement des conditions démographiques, qu’on peut dater de la fin du XIXe siècle avec l’apparition des vaccins contre la variole et l’instauration de pratiques d’hygiène qui permettent un recul de la mortalité associé à un contrôle plus étendu de la natalité .

HC

En attendant, au XVIIIème siècle, l’enfant est souvent malmené. Ne lit-on pas chez Rousseau, dans son ouvrage « l’Emile ou de l’Education », le fait suivant ?

« Au moindre tracas qui survient, on le suspend à un clou comme un parquet de hardes ; et tandis que, sans se presser, la nourrice vaque à ses affaires, le malheureux reste ainsi crucifié. Tous ceux qu’on a trouvés dans cette position avait le visage violet ; la poitrine fortement comprimée ne laissant pas circuler le sang, il remontait à la tête ; et l’on croyait le patient fort tranquille parce qu’il n’avait pas la force de crier... »

GD

Si vous évoquez Rousseau et son rapport aux enfants, le sang de beaucoup de nos auditeurs ne va pas tarder à bouillir : n’a-t-il pas lui-même abandonné ses enfants aux Enfants Trouvés ?

HC

Justement, c’est l’occasion de parler des enfants abandonnés, que l’on appelle à cette époque les enfants « exposés ». La peinture livresque que nous avons de l’enfance abandonnée véhiculée par la littérature ou les peintres se révèle très en dessous d’une réalité effroyable. A Paris comme dans nos provinces il faudra des siècles pour endiguer l’hémorragie de la perte des petits enfants exposés abandonnés ou orphelins avant une prise de conscience de l’Etat.

GD

L’incapacité à contrôler les naissances, la misère du temps, condamnent les parents à l’abandon qui devient alors un acte d’amour ceci pour assurer la survie de leurs enfants du moins le croient-ils ! En témoignent les billets épinglés sur leurs vêtements. Ce sont les « remarques » : rubans, médailles, bouts de tissus… destinés à reconnaître les petits pour les reprendre ensuite si leur situation s’améliore. Mais tout le monde n’a pas cette sorte de scrupule.

HC

C’est dans ce contexte que Rousseau abandonne sans remord ses cinq enfants à l’hospice. Ils y seront mieux élevés que par sa compagne, dit-il. Inconscience, désintérêt ou égoïsme, dans ce siècle de licence, qui pourrait s’en étonner ? Peu à peu, l’État devant cette situation désastreuse prend conscience qu’il faut traiter le problème d’une manière plus radicale. Pour limiter les infanticides et les expositions, il s’investit socialement et politiquement dans le sauvetage de tous ces pauvres enfants qualifiés pour la plupart de « fruits du péché ». Une manière également de soulager la mauvaise conscience des classes dominantes.

GD

Sous l’ancien régime et jusqu’à la révolution le secours aux enfants trouvés résulte de la charité publique et privée. En principe, il revient aux seigneurs hauts justiciers de financer le placement des enfants abandonnés mais ils s’en déchargent le plus souvent auprès des religieux ou religieuses. L’église s’efforce de secourir les enfants trouvés ou orphelins mais jusque sous le règne de Louis XIII, il semble qu’il n’existe pas vraiment d’institution spécifique pour recueillir ce type de population.

HC

En 1638, St Vincent de Paul et Louise de Marillac créent l’œuvre des enfants trouvés à Paris. Sous leur impulsion d’autres institutions de ce type verront le jour à travers la France. Mais dans la plupart des villes, là où il existe un hôpital général ou hospice, les enfants lui sont confiés. Ils y grandissent au milieu des malades et des indigents.

Gérard

L’abandon d’enfant, longtemps considéré comme un crime, expose les mères à des sanctions pénales. En 1556, Henri II ordonne la promulgation d’un édit faisant obligation à toutes les filles de déclarer leur grossesse dès qu’elles en ont connaissance, pour limiter l’infanticide. Pourtant, il est avec l’abandon, monnaie courante. On abandonne plus facilement en ville qu’à la campagne, où l’on peut se fondre dans l’anonymat. Un grand nombre d’enfants sont déposés sur la voie publique, devant les porches des églises ou les maisons bourgeoises, la nuit. C’est la culture du secret !

HC

L’exposition des enfants abandonnés, dans ce qu’on appelle les « tours d’exposition » à l’entrée des hospices, est un véritable fléau social jusqu’à la révolution. Dans le cahier de doléances de la ville d’Angoulême en 1789 l’on déplore la situation des enfants exposés en ces termes : « Ces malheureuses victimes de la débauche ou de la misère n’ont d’autre appui que le gouvernement. Partout où il n’y a point de bureau établi, l’exposition faite sous les halles, dans les rues et sur les places publiques, livre les enfants à la voracité des animaux, et ceux qui en échappent n’étant à la charge des seigneurs sur les terres de qui ils ont été trouvés que jusqu’à un âge encore trop tendre sont abandonnés avant d’être en état de gagner leur vie. Ils semblent n’avoir été conservés que pour les faire périr par la soif et la faim, ou pour multiplier le nombre des vagabonds et des brigands ».

GD

Devant cette hécatombe, l’Etat prendra au XIXème siècle des dispositions pour réglementer ce qu’on appelle aujourd’hui « la protection de l’enfance ». La loi Roussel de 1874 institue un comité supérieur de protection de l’enfance pour surveiller le marché des nourrices. Les services d’assistance publics passent sous la tutelle des préfets. Après la suppression des tours d’exposition anonymes, l’État s’oriente vers l’abandon à bureau ouvert. Il va favoriser la baisse des abandons tout en masquant le problème car il ne protège pas les mères de l’anonymat. Règle qui sera reprise au 20ème siècle avec l’accouchement sous X.

HC

A partir du XIXème siècle, le nouvel impératif est la survie des enfants pour empêcher l’hémorragie humaine qui caractérisait l’ancien régime. Moralistes, administrateurs, médecins, hommes d’église ou de la politique unissent leurs voix pour faire changer les mentalités en valorisant le rôle de la mère élevant son enfant, travail nécessaire à la société. On cherche les moyens d’enrayer la surmortalité des premiers mois de l’enfant, voire les premières heures, en donnant des conseils aux sages-femmes souvent responsables par leur ignorance d’un grand nombre d’accidents durant l’accouchement (création d’écoles de sages-femmes, manuels à leur usage, etc)

GD

Le fait est là : l’enfant, spécialement à la fin du 18ème siècle, prend une valeur marchande. On s’aperçoit qu’il est potentiellement une richesse économique. Toute cette population considérée jusque là avec mépris, notamment les enfants abandonnés, devient intéressante en tant que force de production possible. D’où l’idée de les envoyer peupler les colonies grands réservoirs de richesses qui n’attendaient que des bras pour prospérer. Déjà au 17ème siècle, Colbert a essayé de peupler le Canada en envoyant des filles saines, sous-entendu pouvant favoriser la reproduction de l’espèce et donc d’assurer une présence française dans ce pays.

HC

Pour conclure sur ce thème, qui mériterait de plus amples développements, nous pouvons voir à quel point la route a été longue avant d’aboutir à la place quasi sacralisée qu’occupe l’enfant dans la société d’aujourd’hui, avec toute la législation et la réglementation concernant les droits de l’enfant, sans compter les aspirations des parents qui réclament « le droit à l’enfant » !