Les constructions de l’architecte Ledoux à Eaubonne

Portrait de l'architecte Ledoux par Marguerite Gérard


Eaubonne possède le privilège d’avoir accueilli l’architecte Claude-Nicolas Ledoux à plusieurs reprises pour la construction d’un certain nombre d’édifices commandés par le financier Lenormand de Mézières, seigneur du fief de la Cour-Charles, puis seigneur d'Eaubonne.

Les premières commandes eaubonnaises
Les bizarreries de Claude-Nicolas Ledoux, architecte du Roi, n’ont plus de quoi surprendre la mentalité moderne. Mais quel sujet d’étonnement pour le XVIIIe siècle : « Des colonnes pour une usine, des Temples, des Bains publics, des Marchés, des Parcs, des Maisons de Commerce et de Jeux ! Quel amas d’idées incohérentes ! Quelle extravagance !».
Il reste peu de témoignage de cette architecture mouvementée. Mais les plans laissés par Ledoux nous offrent un incomparable florilège de son imagination débordante et il aura fallu attendre en France le XXe siècle pour remettre à l’honneur cet architecte maudit que les Russes et les Allemands n’avaient pas, quant à eux, oublié.

Né le 21 mars 1736 à Dornans, dans la Marne, au sein d’une famille modeste, il avait fait ses études à Paris grâce à une bourse que lui avaient valu son intelligence et sa précocité. Élève des architectes Blondel et Trouard, il venait de terminer, en 1766, sa première œuvre d’envergure, l’Hôtel d’Hallwyl à Paris, quand Lenormand de Mézières lui demanda de réaliser un ensemble urbain à Eaubonne.
C’est en effet tout un complexe architectural que le riche financier, trésorier extraordinaire des guerres, voulait implanter à côté de l’ancien village, pour lui, ses amis et ses fermiers. Il avait racheté en 1762 la seigneurie d’Eaubonne et désirait marquer son ascension sociale par une œuvre d’importance. Dans sa propriété de la Cour-Charles, il fit bâtir par l’architecte champenois plusieurs villas et pavillons dont la rigueur de la disposition témoigne d’un art urbain consommé.

La tradition fait remonter à 1766-1767 les premiers travaux de Ledoux à Eaubonne. La période est plausible, mais dans l’état actuel de nos recherches, l’année 1767 n’est pas établie d’une façon certaine. A notre connaissance, la première datation qui ait été tentée le fut en 1936 par Madame Levallet-Haug dans on ouvrage sur Ledoux. Elle dit, en parlant de l’actuel Hôtel de Mézières que « cette petite construction doit dater des environs de 1766-1767 ». Le caractère hypothétique de cette évaluation n’a pas empêché des générations entières de tenir la date pour certaine.
La première demeure seigneuriale édifiée par Ledoux semble être ce qu’on appelle aujourd’hui l’Hôtel de Mézières, rue Albert 1er.

En continuité avec le style inauguré par l’Hôtel de Hallwyl, il s’agit encore d’une architecture sobre et classique. De forme cubique, ce bâtiment rompt avec la tradition des demeures aux larges façades et prend de ce fait l’allure d’un pavillon de chasse, ou plutôt d’une Folie, comme il y en eut tant au XVIIIe siècle. Il donnait à l’époque sur le grand parc du domaine de la Cour-Charles, à quelques mètres du vieux château féodal. Sa construction nécessita la disparition des anciens communs et peut-être la modification de la vieille rue d’Eaubonne appelée rue de Limoge (sans s). Après avoir servi de mairie pendant la moitié du XXe siècle, l’Hôtel de Mézières accueille aujourd’hui des expositions temporaires, après avoir abrité dans les années 1960-80 la salle du Conseil municipal et la bibliothèque communale.
Dans son ouvrage sur Ledoux, Madame Levallet-Haug en fait la description suivante :
« C’est un bâtiment rectangulaire à deux façades sur les côtés longs. Le côté cour présente un ressaut de trois huitièmes d’octogone, les cinq autres huitièmes étant engagés et formant vestibule. Devant la porte d’entrée est un petit perron avec grille encore Louis XV. La façade sur le jardin a un ressaut plat de trois fenêtres surmonté d’un fronton. La décoration de toutes les faces consiste en appareillage horizontal non interrompu et en bas-reliefs décoratifs présentant alternativement des guirlandes et des jeux d’amours au-dessus des fenêtres. Des bas-reliefs semblables servent de dessus de portes à l’intérieur du vestibule.
Les deux étages sont surmontés d’une importante corniche qui commence par une partie verticale ornée de canaux et s’achève en saillie, en une mutule de belle proportion.
La toiture a gardé sa physionomie primitive sur le jardin ; malheureusement sur les trois autres côtés, des lucarnes trop grandes et une sorte d’attique écrasant la saillie centrale de la façade ont été la conséquence désastreuse de l’installation d’un logement dans le toit.
A notre connaissance, cette petite maison est un type unique dans l’œuvre de Ledoux qui, dans cette charmante construction, fait preuve de goût, mais non d’originalité. Nous ne retrouverons plus cet avant-corps central légué par la génération de Blondel, non plus que ces bas-reliefs décoratifs et ces guirlandes ; la corniche avec son ample mutule est le seul élément qui, modifié, se retrouvera dans les constructions postérieures ».
Dans le même temps (du moins, on le suppose), Lenormand de Mézières fit construire par Ledoux cinq maisons pour ses domestiques : deux servants de communs à l’hôtel seigneurial et trois situées de l’autre côté de la rue de Limoge remaniée (actuelle rue Albert 1er). La plupart de ces constructions ont été détruites. La dernière démolition remonte à 1967, lorsque la Maison des Œuvres a été abattue pour faire place à l’actuel bureau de poste. Aujourd’hui ne subsistent plus que deux bâtiments, d’ailleurs très méconnaissables.
L’ensemble fut complété par deux pavillons de garde situés dans l’actuelle rue du Docteur-Peyrot, qui était à l’époque le chemin de Moulignon. Construits de part et d’autre de l’axe défini par la rue Albert 1er, ils sont aujourd’hui encastrés dans une rangée de bâtiments qui leur enlèvent tout cachet. Inscrits à l’inventaire annexe des Monuments historiques, ils restent propriétés privées.
Le tout répondait à une disposition symétrique qui ne manqua pas d’étonner les contemporains. Mais la prolifération urbaine contemporaine ne permet plus de mettre cette particularité en évidence.

L’architecte des Salines du Roi

La renommée de Ledoux ne tarda pas à grandir. Il fit la conquête de la haute société parisienne qui l’honora de ses commandes : Hôtels d’Uzès, de Montmorency, Guimard, Saint-Germain, le pavillon de Madame du Barry à Louveciennes, les Ecuries de Madame du Barry à Versailles, le Château de Louveciennes, etc. La consécration vint en 1773 avec sa désignation comme Architecte du Roi et son élection à l’Académie Royale d’Architecture.
En 1774, le Roi apposa sa signature au plan des Salines de Chaux où il s’agissait d’édifier l’une des plus importantes usines qu’on ait élevée au XVIIIe siècle. Jusqu’à présent les constructions de ce genre avaient été laissées au hasard. Entre la rivière de la Loue et la forêt de Chaux, Ledoux projeta de réaliser une ville entière de forme elliptique selon les principes mêmes que préconisent les urbanistes les plus avancés. Après une vive polémique, le projet fut accepté et les travaux d’aménagement de la ville idéale purent commencer en 1775. On y creusa les fondations et on y éleva l’usine. Les travaux furent arrêtés en 1779 faute de crédits. Dès lors, Ledoux put donner libre cours à son extravagante imagination et les commentaires dont il accompagna les plans de sa ville idéale mériteraient de longs développements. Nous nous contenterons de renvoyer les lecteurs aux excellents ouvrages de Mme Levallet-Haug, de M. Marcel Raval et M. Yvan Christ.

Des villas « à l’antique »

Entre temps, Ledoux était revenu à Eaubonne pour répondre à une nouvelle commande de Lenormand de Mézières. Les deux hommes avaient mis à profit leur connaissance de l’Italie, l’architecte pour s’inspirer des conceptions esthétiques de Serlio et de Palladio, le financier pour apprécier les charmes du faste romain. Cette rencontre donna naissance à deux villas à l’antique dont l’une porta la dénomination de Petit-Château et l’autre fut louée à vie au Poète Saint-Lambert.
La date de construction de ces deux édifices constitue une énigme. Jusqu’à présent, la tradition avait tenue pour certaine l’année 1776, à la suite d’Alexis Donnet qui, dans un ouvrage paru en 1824, avait péremptoirement affirmé à propos de la villa de Saint-Lambert : « Cette maison a été bâtie en 1776 ». Or, l’ami de Madame d’Houdetot était déjà installé à Eaubonne en 1772, depuis peut-être quelques années. Il se pourrait donc que la deuxième génération des constructions Eaubonnaises de Ledoux fût antérieure à la date traditionnellement retenue.

Le Petit Château

Le Petit-Château, situé dans la rue George V, est la seule des deux villas dont il nous reste un témoignage récent. Son architecture tranche nettement avec les constructions antérieures effectuées pour le compte du riche financier et l’étude de ses caractéristiques permet de mesurer le sens et l’ampleur de l’évolution de Ledoux.
« Le Petit Château […] est en vérité, une maison de plaisance cubique et cossue dont la façade principale se présente comme le frontispice d’un temple reposant sur son podium. Elle s’inscrit sensiblement dans un carré tout comme son portique à quatre colonnes toscanes. L’influence palladienne y est fort sensible ; on ne laisse de penser aux villas Foscari et Badoer. Des refends, deux niches inscrites dans les parties gauche et droite, selon le tracé tripartite de serlio en sont la seul parure. Remaniée plus tard par l’architecte Leclerc, cette construction s’est éloignée du dessin original, mais elle conserve encore la grandeur et le caractère antique qu’avait voulu Ledoux (seule la façade principale reste dans l’esprit du projet primitif).
Le Petit Château d’Eaubonne n’offrait pas seulement une version française de la Malcontenta, mais une anticipation de Chalgrin (Eglise Saint-Philippe-du-Roule) ».
(Marcel Raval. Claude-Nicolas Ledoux)
L’édifice a subi des modifications importantes depuis le XVIIIe siècle. La première transformation notable a été le fait, aux alentours de 1835, d’un certain Leclerc, architecte, dont nous connaissons les plans grâce à l’ouvrage de l’éditeur Normand aîné Paris Moderne, paru en 1843. Madame Levallet-Haug nous en fait la description suivante en 1936 :
« Tandis que l’élévation primitive comprenait seulement un soubassement, un étage d’habitation et un attique, la maison actuelle présente deux étages d’à peu près égale hauteur et un étage attique dissimulé derrière la corniche ; de plus, seule la façade principale, orientée, possède un péristyle de deux colonnes encadrées de pilastres surmontés d’un fronton au-dessus duquel s’étend le nu du mur ; les trois autres façades n’ont que l’appareillage en claveaux horizontaux, les premières fenêtres sont surmontées d’un petit entablement. A la façade opposée, ouvrent en place de fenêtres trois portes sur une terrasse à laquelle on accède par un escalier qui se sépare en deux, autour d’une saillie semi-circulaire de la terrasse ».
La deuxième transformation est tout à fait récente. Le bâtiment était arrivé à un état de délabrement tel qu’il apparut impossible de le restaurer entièrement. Seule la façade était classée monument historique. Aussi, le reste fut-il abattu en 1971, pour donner place à l’actuel Centre de la Sécurité sociale. On ne peut que regretter la négligence qui a conduit à cette dégradation irréversible. Il ne nous reste plus qu’à admirer ce qui subsiste du projet initial de Ledoux et dont la beauté a été mise en valeur par une réfection scrupuleuse sous la conduite des architectes des Monuments historiques.

La villa de Saint-Lambert

Il y a tout lieu de penser que la villa de Saint-Lambert était une sœur jumelle du Petit-Château. Dans la réédition de 1961 du livre de Ledoux, L’Architecture considérée sous le rapport des Arts, des Mœurs et de la Législation, les plans des deux édifices sont quasiment identiques (au détail près que le bâtiment présenté en perspective ne correspond en rien aux élévations tracées immédiatement en-dessous). Par ailleurs, Donnet donne en 1824 une présentation de la résidence de l’auteur des Saisons qui recouvre totalement la description du Petit-Château :
« Eaubonne, célèbre par ses bosquets enchanteurs, sous l’ombrage desquels Saint-Lambert chanta les Saisons et écrivit son Catéchisme universel…
La maison dont nous donnons le plan et les élévations est celle qu’habita longtemps Saint-Lambert. Ledoux saisit habilement l’intention du financier Mézières qui destinait cette maison à un littérateur. Il donna à ce petit édifice la physionomie qui convient à l’asile de la philosophie, au temple de l’amitié, au rendez-vous des grâces. Ce joli manoir, qui réunit l’utile dulci est bâti entre cour et jardin. Il s’élève sur un soubassement qui contient les cuisines ; un perron à double rampe conduit au péristyle, composé de quatre colonnes d’ordre dorique, est couronné par un fronton ; de chaque côté sont des niches ornées de statues. Les murs sont appareillés en refends. La distribution intérieure est simple et commode ; l’appartement principal est au rez-de-chaussée ; il y en a un autre dans l’étage au-dessus. Cette maison a été bâtie en 1776 ».
À de nombreuses reprises enfin, des auteurs ont fait l’inversion, au point de loger parfois Saint-Lambert au Petit-Château, ce qui est évidemment impossible. La similitude des deux constructions est d’ailleurs compréhensible : Ledoux avait fini par devenir un architecte cher et, tout riche qu’il était, Lenormand de Mézières, qui avait énormément investi à Eaubonne, ne pouvait probablement pas se payer le luxe de deux plans différents.
La villa de Saint-Lambert fut habitée après lui par des hommes de lettres et des esthètes comme Regnault de Saint-Jean d’Angély, de l’Académie Française et M. Chabert, qui donnèrent beaucoup d’éclat à la résidence de l’auteur des Saisons. Malheureusement, vers 1850, un riche bourgeois s’avisa de la transformer. Lefeuve rapporte le fait de la façon suivante : « Comme elle tombait en ruine, M. Billiard l’a remise à neuf et il a profité de la circonstance pour l’agrandir ». Il est probable qu’il se soit agi purement et simplement d’une démolition, car on ne retrouve aucune substructure qui soit d’époque dans la charmante villa à l’italienne qu’a longtemps habité le préfet Philipson et qui porte maintenant son nom.

Attribution d’autres châteaux à Ledoux

Deux autres demeures construites à Eaubonne sont traditionnellement attribuées à Ledoux et il n’est pas facile de reconstituer l’authenticité des faits, étant donné le peu d’éléments vérifiés dont nous disposons.
Il est probable que le Château du Clos de l’Olive (dans l’actuelle rue Cristino-Garcia) ne soit pas dû à l’architecte champenois. Il a été bâti sur un terrain qui n’a jamais appartenu à Lenormand de Mézières et son style a peu de rapports avec celui de Ledoux. Armand de Vismes suppose qu’il a été construit par un bourgeois de Paris, un certain Gallien, qui s’installa à Eaubonne vers 1780. Racheté par la mairie, cet édifice accueille l’Ecole de musique.
Quant au Château du fief de Meaux, appelé également Château de la Chesnaie, et qui a appartenu à M. Dupont, inspecteur général des Monuments historiques, ses origines sont plus controversées. On peut émettre l’hypothèse que la dernière mouture du Château de la Chênaie est de l’architecte Goupy et que ce dernier, impressionné par les travaux de Ledoux à Eaubonne, a voulu imiter son style, surtout celui de la première époque, encore empreint de sobriété et de classicisme. Cette supposition s’appuie sur le fait que le château actuel a été bâti en deux fois. Une aile, en effet, a été ajoutée à la construction primitive et l’on a très bien pu en profiter pour modifier l’ensemble de la façade.

Une carrière mouvementée

Après Eaubonne, Ledoux continua de mener une vie riche en événements. Il poursuivit l’exécution de commandes d’hôtels particuliers et de bâtiments publics, tant en France qu’à l’étranger. Il faut citer plus particulièrement le Théâtre de Besançon et la soixantaine de barrières d’octroi, connues sous le nom de Propylées, qui ceinturèrent Paris à partir de 1785 et dont il ne reste plus aujourd’hui que trois exemplaires, dont celui de La Villette. Bien des projets furent abandonnés, faute de crédits. Il faut avouer que l’imagination démesurée de l’architecte champenois fit reculer nombre de bourses, même royales, et ce furent probablement ces échecs qui valurent à Ledoux l’appellation d’architecte maudit.
À la Révolution, il fut arrêté par erreur en 1793, par suite d’une homonymie avec un personnage suspect que recherchaient les Conventionnels. Il séjourna deux ans en prison et échappa par miracle à la guillotine. Libéré, il se retira de la vie active pour se consacrer à la rédaction de son livre L’Architecture considérée sous le rapport des Arts, des Mœurs et de la Législation, qui parut en 1804.
Ledoux mourut le 18 novembre 1806. Il reste peu de choses de son œuvre et encore n’avait-il pas réalisé les trois-quarts de ses ambitions. Mais nous conservons par bonheur la plupart de ses plans et élévations qui constituent un incomparable témoignage de son immense talent, et certains urbanistes modernes, parmi lesquels Le Corbusier, n’ont pas hésité à saluer en lui un grand précurseur de l’architecture contemporaine.

Hervé Collet.

Extrait du livre Eaubonne au XVIIIème siècle. Éditions du cercle Historique et archéologique d’Eaubonne et de la vallée de Montmorency (1972).

Publié sur le site de Valmorency (Association pour la promotion de l’histoire et du patrimoine de la Vallée de Montmorency) : www.valmorency.fr
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