Le château de la Chesnaie à Eaubonne, 

refuge d’enfants juifs en 1939-1940


Les Maisons d’enfants des réseaux communautaires juifs ont été pour beaucoup dans le sauvetage des enfants juifs pendant la guerre. Parmi celles-ci, L’œuvre de Secours aux Enfants (OSE) a été particulièrement active en Vallée de Montmorency1. Créée en 1912 en Russie pour répondre aux problèmes sanitaires et sociaux des populations juives de l’empire tsariste, l’OSE a rapidement étendu ses activités à une grande partie de l’Europe et est entrée en résistance, pendant la Seconde Guerre mondiale, en organisant le sauvetage de près de six mille enfants juifs. Entre 1938 et 1940, elle a ouvert trois nouvelles maisons d’enfants : la Villa Helvétia à Montmorency (aujourd’hui commissariat de police), Les Tourelles à Soisy-sous-Montmorency (remplacée par un complexe commercial à la limite d’Eaubonne) et le Château de La Chesnaie2 à Eaubonne, home de stricte observance. Elle poursuit aujourd’hui son entreprise de protection des communautés juives et accueille des populations défavorisées de toutes confessions et de tous horizons sociaux et culturels. Fidèle à l’esprit de ses débuts, l’OSE est active dans trois domaines : l’enfance, le médico-social et la mémoire.

M. et Mme Jacques Dupont, propriétaires du château de la Chesnaie à Eaubonne, qui furent très impliqués dans les oeuvres caritatives, ont généreusement mis à disposition de l'O.S.E. leur propriété pendant les années 1939 et 1940 afin d'y accueillir un des groupes d'enfants accueillis dans la vallée de Montmorency. En plus des caves servant d'abri, une cache avait été aménagée en cas de danger sous le perron ouest, dont l'entrée était masquée par une armoire en bois à double fond. Des prénoms d'enfants réfugiés sont inscrits sur les murs des caves du château. Longtemps après la guerre, M. et Mme Dupont ont accueilli à plusieurs reprises des personnes adultes émigrées aux tats-Unis, pleines de gratitude, qui avaient séjourné à la Chesnaie pendant ces années 1939-1940. Cette attitude d'accueil a été perpétuée par les nouveaux propriétaires, M. et Mme Soavina.


Nous publions ici deux témoignages concernant la vie des enfants et des éducateurs ayant vécu à La Chesnaie.


LE TÉMOIGNAGE DE Mme AMALIA KANNER, CUISINIÈRE DU CHÂTEAU


Le château de la Chesnaie a été dirigé dans un premier temps par M. Boris Ginodman, puis dans un deuxième temps par Mme Anna Krakovsky. Mme Amalia Kanner (née Adzerbal, en 1904) a servi comme cuisinière alors que ce n’était pas son métier, dans des circonstances qu’elle relate dans son livre Shattered Crystal3, paru en 1997 et où elle retrace son histoire de réfugiée juive, originaire d’Allemagne. Nous publions le passage relatif à son séjour à Eaubonne (traduit de l’anglais4).


Comment Amalia devint cuisinière

« La villa Helvétia se situait au sommet d’une colline, le point le plus élevé du village. Il n’y avait pas de transport public dans le village de Montmorency. Aussi, quand j’allais rendre visite à Ruth et Eva les dimanches après-midi, je m’y rendais à pied. En marchant depuis l’appartement d’Hannah, cela pouvait demander une grosse demi-heure pour gagner la villa. Mais le dernier dimanche de décembre, les rues étaient glacées et dures à négocier. Cela me prenait deux fois plus de temps que d’habitude. Toute personne qui s’aventurait dehors avait du mal à marcher le long des rues pentues. Les villageois se débrouillaient avec des chiffons sur leurs chaussures pour leur donner plus de prise sur les rues gelées. Les habitants de Montmorency considèrent l’hiver de 1939-1940 comme le plus froid que la France ait connu depuis de nombreuses années.

La salle de réception des visiteurs de la villa était froide, elle aussi. Des dizaines de parents se tenaient rassemblés, tous en manteaux et en cache-nez. Nous restions debout un bon moment jusqu’à ce que n’arrive Lene Papanek, la femme du directeur et médecin hospitalier. Elle avait dans les quarante ans, les cheveux courts d’un blond fané et des joues roses.

- Je suis si contente que vous veniez tous en dépit de ce terrible froid, dit Lene. Les enfants seront heureux de vous voir. Mais tout d’abord, je dois vous parler d’un problème qui vient d’arriver.

Je tendais le dos en m’attendant au pire.

- Les tuyaux qui alimentent notre cuisine sont gelés, dit-elle.

Je souriais de soulagement, mais tout autour de moi j’entendais les femmes gémir : Oh, non ! Lene tendit une main et continua :

- Nous avons résolu le problème du manque d’eau. Les enfants ramassent de la neige et nous la faisons fondre.

Alors les visiteurs s’exclamèrent :

- Formidable, quel esprit de ressource ! Mais alors, où est le problème ?

- Nos garçons de cuisine ne sont pas venus ces deux derniers jours. Ils vivent dans des fermes, et n’ont pas été en mesure de venir ici en raison des routes glacées. Aussi nous avons besoin d’aide pour laver la vaisselle. Les enfants nettoient les plats, mais ils ne peuvent manier nos batteries de cuisine de restaurant.

Lene promena son regard autour d’elle, comme en attente. « Je vais manquer mon train pour retourner à Paris », dit l’une des visiteuses. « Je ne suis pas assez forte », dit une autre. Il n’y eut pas l’ombre d’une hésitation dans ma tête. Je me suis levé et j’ai déclaré :

- Je vais vous aider.

- Madame Kanner, merci !, a répondu Lene. Venez à mon bureau à la fin des heures de visite. Ruth sait où c’est.

Il commençait à faire sombre quand Lene m’introduisit auprès d’une jeune femme tchèque, qui travaillait à la cuisine. Elle enseignait la musique et aidait à la cuisine depuis le manque de personnel. Quatre filles confectionnaient des sandwiches, pendant que les garçons versaient de l’eau d’un chaudron. J’enfilai un tablier de coton épais et je me mis à récurer. J’eus de la difficulté à atteindre le fond d’une bassine de deux gallons et demi et un des garçons le posa sur le sol dallé. Je me mis à genoux, occupée à nettoyer l’immense bassine de fer. À six heures, Lene vint dans la cuisine.

- Madame Kanner, vous devriez venir dîner avec nous avant de partir, dit-elle.

Dans la grande et bruyante salle à manger, je m’assis à l’une des longues tables avec neuf garçons agités qui revivaient leur partie de boules de neige de l’après-midi. Après deux heures de dur travail dont je n’avais pas l’habitude, je me sentais détendue et heureuse. J’étais surprise de voir combien j’avais faim. Je bus une seconde tasse de thé.

- Nous apprécions tous grandement votre aide d’aujourd’hui, dit-elle. Prenez bien soin de rentrer chez vous. Il fait très sombre à cause de la panne d’électricité.

Le dimanche suivant, Elena, la professeur de musique vint m’accueillir dans la salle de visite.

- Hello, comment allez-vous ? dit-elle. Le docteur Papanek voudrait parler avec vous. Pouvez-vous venir maintenant ?

- Je serai heureuse de vous aider à nouveau, lançai-je à Lene quand j’entrai dans son bureau.

- Non, ce n’est pas nécessaire aujourd’hui, mais j’ai compris, en entendant vos filles, qu’elles ont été élevées dans une maison kasher ?

- Oui, naturellement.

- Connaissez-vous Eaubonne ? C’est une maison où tous les enfants sont de stricte obédience. Beaucoup d’entre eux viennent d’un orphelinat de Francfort. Les femmes que nous employons à la cuisine à Eaubonne ont reçu un visa pour l’Amérique. Aimeriez-vous prendre leur place quand elles partiront ?

- Un travail ? C’est ce que vous voulez dire ?, demandai-je.

- Nous vous montrerions comment travailler dans une cuisine industrielle. Je pense que vous pourriez le faire. Vous pourriez commencer dès le premier de l’an.

J’étais dans l’extase.

- Vous ne pouvez pas imaginer ce que représenterait pour moi d’être capable de travailler, Docteur Papanek. Actuellement, je n’ai pas d’argent, si ce n’est le subside qui me vient du Comité juif.

Lene sourit gentiment de voir mon excitation. Puis, je me souvins :

- Je ne peux pas. Je n’ai pas de permis. Je ne suis pas habilité à travailler.

Lene hocha la tête.

- Cela pose un problème, mais nous avons deux ou trois semaines devant nous pour le surmonter. Notre conseil d’administration de l’OSE n’est pas sans avoir de l’influence. Je pense que nous trouverons le moyen d’obtenir vos papiers. Maintenant, allez rejoindre vos enfants. Ils doivent être impatients de vous revoir.


L’installation à Eaubonne a un prix

La période de froid continua durant tout le mois de janvier 1940. La nourriture se faisait de plus en plus rare. Le combat continuait et tout le monde s’employait à faire l’impossible pour moi. À la fin du mois, la police de Montmorency produisit une carte d’identité qui faisait de moi une étrangère résidente légale et qui me permettait de travailler dans le ressort de la préfecture. Il y avait un prix personnel à payer et il était très élevé. Je devais renoncer à Léa5. À Eaubonne, une chambre avait été réservée pour moi, avec l’espace pour un seul lit. Mais comme j’étais très occupée en journée, je ne pouvais pas l’avoir avec moi. Elle ne pouvait pas rejoindre la communauté d’Eaubonne, car les enfants étaient tous en âge scolaire. Lene s’arrangea pour que Léa soit admise à la Petite Colonie, une maison de Montmorency qui accueillait les enfants âgés de trois à six ans. J’étais si désemparée que j’étais presque prête à décliner la proposition. Comment pourrais-je me séparer de mon bébé et la placer dans des mains étrangères ? (…)

Peu à peu, ma petite fille Léa se fit à l’idée d’être séparée de moi. Ses enseignants m’ont rapporté qu’elle devenait gentille et coopérante. Étant la plus jeune enfant de la maison, elle était la chouchou de l’équipe et aussi des enfants. Même si Léa n’arrêtait jamais de demander à la fin de mes visites dominicales : « Est-ce que je peux venir avec toi, maman ? », elle acceptait l’inévitable non que je devais lui opposer.


La vie quotidienne à la Chesnaie

Les enfants de la Villa Helvétia et d’Eaubonne suivaient des règles bien rôdées. Ils faisaient eux-mêmes leur lit, nettoyaient eux-mêmes leurs chambres, mangeaient ensemble et suivaient leurs cours. Les enseignants juifs, qui avaient fui l’Allemagne et l’Autriche, faisaient la classe en mathématiques, écriture, littérature et science. Certains enfants de l’OSE, principalement les filles de plus de dix ans, étaient inscrits à l’école du village. Ruth en faisait partie et elle devenait bonne en français. Elle n’éprouvait aucune difficulté à apprendre ses leçons, saisissant rapidement l’histoire et la géographie françaises pour laquelle elle n’avait aucune prédisposition. Pour la couture, c’était autre chose.

- C’est très dur à faire, maman, mais je fais des efforts,  dit-elle. J’ai fait ce napperon, mais j’ai dû m’y prendre à trois fois. La maîtresse m’a dit que mes points étaient trop gros et me les a fait enlever. Cela prend trop de temps, à faire des points si minuscules.

- Cela me semble correct, ai-je dit. Tu les fais très bien.

J’étais fière de sa capacité  à saisir des sujets peu familiers dans une langue nouvelle. Ses résultats étaient d’autant plus remarquables que tous nos enfants manquaient une journée complète par semaine. Les écoles françaises faisaient classe le samedi et nos enfants ne pouvaient pas suivre les cours le jour du Shabat.


Des réactions antisémites

Les enfants n’étaient pas tous heureux à l’école française. Une des filles d’Eaubonne s’est plainte que chaque lundi, elle devait apporter un billet expliquant pourquoi elle avait séché l’école le samedi précédent.

- Ils le font exprès, dit Friedl. Ils n’aiment pas les enfants juifs et veulent qu’on se sente mal.

- Que fait ton professeur pour te mettre mal à l’aise ?, ai-je demandé à l’enfant.

- Elle se moque de moi. Elle agite mon billet devant toute la classe en disant : « Ces enfants devraient être à l’école le samedi, mais ils reviennent avec une excuse différente chaque semaine ». Elle nous déteste parce que nous suivons le Shabat.

Après avoir été pointée du doigt comme bouc émissaire pendant des semaines, la fille a réussi à échapper à sa professeur antisémite, non sans subir une dernière humiliation. Pendant les vacances, elle rencontra une compagne venant de sa ville natale de Saarbrück. La fille en question, une année plus jeune que Friedl, lui raconta que sa prof était sympa. Friedl prit la brusque décision de chercher à être transférée dans la classe de son amie. Elle alla trouver la principale pour lui dire « S’il vous plaît, j’aimerais bien aller en classe avec mon amie ». La principale fit la remarque qu’il s’agissait d’une classe en dessous et que ce serait une rétrogradation, mais Friedl lui répliqua que cela lui serait égal, du moment qu’elle pouvait être avec son amie.

La principale siffla la fin de la récréation. Les enfants s’arrêtèrent de jouer et se tinrent tranquilles. La principale leur déclara :

- Ecoutez tous. J’ai quelque chose d’étrange à vous dire. Regardez cette fille. Savez-vous ce qu’elle veut ? Elle veut descendre de classe !

Les sourcils de Friedl se fronçaient :

- Ils me fixaient tous en riant, tous dans la cour de récréation, et c’était terrible. Je suis avec mon amie maintenant, mais pourquoi sont-ils si méchants ?

Qui aurait pu penser que l’antisémitisme poursuivrait ces enfants venant d’Allemagne et d’Autriche ? Je n’aurais pas été surprise d’apprendre que les Français internaient des Juifs de nationalité allemande.


L’avancée des Nazis et l’exode

Comme je passais mes dimanches avec les filles, je voyais très peu Hannah et Herman. Mais je restais en contact avec eux par téléphone. Nous nous écrivions chaque semaine, Sal et moi. Il écrivait aussi à son père en Pologne, mais les réponses de Markus étaient courtes et insignifiantes. Sal se trouvait bien, même si son emprisonnement le laissait agité. Il écrivait que quelques Meladim (professeurs) avaient mis en place des groupes de travail dans les camps et que des musiciens juifs avaient formé un orchestre symphonique. Ils donnaient des concerts hebdomadaires « aussi bien que ce que nous avions l’habitude d’entendre à Halle ou à Berlin. Nous avons ainsi de bons moyens de passer le temps ».

La routine dans laquelle nous étions installés ne dura pas. Au printemps 1940, les armées allemandes firent mouvement vers le sud et l’ouest. Le 10 mai, ils envahirent la Hollande et la Belgique. Une semaine plus tard, tandis que les troupes d’Hitler pénétraient dans le Nord de la France, les Nazis intensifièrent leurs attaques aériennes sur les environs de Paris. Dans les maisons de l’OSE, il ne se passait maintenant pas une nuit sans que les enfants et les adultes ne soient obligés de s’abriter dans les abris antiaériens. Des lits de camp avaient été installés dans les abris de manière que les enfants puissent prendre quelque repos. Beaucoup d’entre eux étaient très effrayés, mais ils avaient appris à ne pas pleurer. Nous les enveloppions dans des couvertures, mais ils tremblaient quand même à cause du froid et de la peur du vacarme des bombes. Durant la journée, nous poursuivions nos activités.

Les enfants étaient pourvus de masques à gaz qu’ils gardaient près de leurs lits et qu’ils amenaient avec eux lorsqu’ils se rendaient à l’abri. Ceux qui suivaient les cours au village emportaient leurs masques avec leurs livres de classe. Si les sirènes retentissaient sur le chemin de l’école, ils couraient vers un des abris que les Français avaient construits dans le village. Les Juifs qui vivaient dans la capitale ou dans les environs savaient maintenant que les armées nazies ne tarderaient pas à descendre les célèbres Champs-Elysées de Paris. La chute de la Belgique aux mains des Nazis le 28 mai donna le signal à un exode massif, non seulement d’un grand nombre de réfugiés juifs, mais aussi de Français d’origine juive. Ils s’enfuirent vers le sud, certains avec un plan bien précis, d’autres sans connaître leur destination finale. Hannah et Herman retirèrent leur argent de la banque et se préparèrent à partir pour Villeneuve-sur-Lot, une petite ville de montagne de la France du sud-ouest, où se trouvait une petite communauté juive.


Le plan d’évacuation des enfants

L’OSE aussi avait ses plans. Lorsque la guerre avait éclaté, l’organisation avait commencé à acquérir des propriétés dans le centre et le sud de la France, en prévision du nombre d’enfants d’enfants juifs sans abri qui allaient lui incomber. Lors de l’avance en France des armées allemandes, les dirigeants de l’OSE décidèrent d’évacuer les enfants de Montmorency sur une de leurs propriétés dans le département de la Haute-Vienne. Chacun prit part aux préparatifs de départ. Dans la cuisine, nous avons empaqueté les plats, l’argenterie, les pots et les casseroles. Les enseignants pliaient les draps et les couvertures en même temps qu’ils enveloppaient les livres. Les enfants rangeaient leurs affaires personnelles. Le travail des dirigeants de l’OSE consistait à négocier avec la compagnie des chemins de fer et les milieux gouvernementaux plusieurs centaines de places dans les trains spéciaux qui désormais quittaient Paris jour et nuit. Tard dans l’après-midi du 4 juin, je me suis mise, dans la cuisine d’Eaubonne, à ajouter des œufs aux crudités pour confectionner des sandwiches, qui représentaient notre nourriture pour le voyage. L’évacuation des enfants, deux fois reportée parce que les réservations de train promises tardaient à se concrétiser, était finalement prévue pour le lendemain matin.

Une de mes trois jeunes assistantes demanda :

- Madame Amalia, pensez-vous réellement que nous allons partir demain ?

À Eaubonne, personne n’utilisait le diminutif Mia. Quand Lene m’avait introduite comme étant Madame Amalia, le premier jour, je ne l’avais pas contredite. Madame Amalia était la cuisinière d’un orphelinat. Mia était la personne que j’avais été avant Hitler et que je priais avec ferveur de redevenir un jour. C’était un nom réservé à la famille et aux amis.

- Je pense que c’est sûr, cette fois-ci, ai-je affirmé. Après le dîner de ce soir, nous mettrons dans des sacs ces sandwiches pour le voyage.


« Vous ne partez pas » !

Lene entra alors dans la cuisine.

- Amalia, prenez votre après-midi et dites au revoir à vos enfants, dit-elle.

Cela n’avait aucun sens.

- Au revoir ? Je ne comprends pas.

- Vous ne pouvez pas venir avec nous, Amalia, vous n’avez pas de papiers.

- Mais vous m’avez donné des papiers…  

- Non, Amalia, ces documents ne sont valables que pour Montmorency. Vous n’avez pas un permis de séjour pour une autre partie du territoire français.

J’étais sidérée, ce n’était pas possible. Lene avait l’air de manquer de temps pour aborder avec diplomatie et confidentialité les questions de haute importance personnelle. Continuant à ne pas faire cas de la présence des trois jeunes filles occupées à préparer les sandwiches, elle dit :

- Vous n’êtes pas la seule. Trois autres membres de notre équipe sont dans le même cas. Je ne peux rien y faire. Nous ne sommes pas connus en dehors de cet endroit. Si la police nous arrête et découvre que vous n’avez pas de papiers, vous nous mettrez tous en danger. Nous ne pouvons pas prendre ce risque.

Lene parlait avec une autorité encore plus grande que d’habitude. Il était clair pour moi qu’aucun raisonnement ni plaidoirie ne modifierait sa décision. Je ne pourrais pas voyager avec le groupe. Les enfants se rendraient sans moi dans leur nouvelle maison du centre de la France. La voix de Lene s’adoucit :

- Nous prendrons les trois filles, Ruth, Eva et Léa avec nous à Montintin. Nous prendrons soin de vos enfants et les garderons saines et sauves. Je vous le promets, Amalia.

À la porte de la cuisine, Lena se retourna et me dit :

- Au fait, une lettre est arrivée pour vous. Tenez, je vous l’ai apportée.


La séparation

Je rangeai la lettre dans ma poche et je me mis en route pour Helvétia. À la villa, je pus sentir l’excitation et la tension des enfants.  Ils se précipitaient après moi ou bien passaient sans me voir, se penchant aux fenêtres, regardant dans les coins, fixant le mobilier, comme s’ils voulaient forcer leurs yeux à graver dans leur mémoire tout ce qu’ils voyaient

J’allai trouver Ruth et Eva et je les pris pour faire une promenade avec moi dans le terrain de la propriété. Nous nous sommes approchées d’un arbre géant et nous nous sommes assises sur l’herbe à l’ombre de son feuillage.

- Vous devez m’écouter avec une grande attention, maintenant, leur ai-je enjoint. Vous savez que vous allez partir d’ici demain.

Je pris une profonde respiration et prononçai les mots à haute voix pour la première fois :

- Je ne partirai pas avec vous.

Ruth, toujours directe et pratique m’a immédiatement demandé :

- Pourquoi ne viens tu pas ?

- Il y a un problème avec mes papiers

- Alors, je ne veux pas partir, déclara Eva.

- Les Allemands sont presque à Paris, ai-je répondu. Tu dois partir.

Les larmes commençèrent à couler sur les joues d’Eva. Je pris les mains d’Eva et de Ruth dans les miennes et je leur dis :

- Vous devez rester ensemble et prendre grand soin de Lea. Veillez à ce qu’il ne lui arrive rien de mal, qu’elle ne se perde pas. Ruth, tu es la plus grande. Tu es responsable de tes soeurs.

Les yeux de Ruth devinrent solennels derrière ses lunettes aux branches de fer. Elle retira brusquement ses mains de moi et commença à faire craquer ses articulations. Eva se mit à pleurer :

- J’ai peur, dit-elle.

- Tu dois être courageuse et te montrer grande personne. Je vous rejoindrai dès que je pourrai, c’est promis.

J’ai étreint et embrassé mes enfants, d’abord Ruth, puis Eva, et encore Ruth et de nouveau Eva.

- Souvenez-vous : restez ensemble. Écoutez bien vos professeurs. Soyez de bonnes grandes filles. Assurez vous que Léa va bien à tout instant.

Au seuil de la maison, je les ai encore une fois étreintes :

- Je vous aime ! Assurez-vous bien que tous vos vêtements sont empaquetés. Prenez soin de vos affaires.

Puis je les ai quittées. Je ne voulais pas qu’elles voient que je pleurais.


Une maison vide

De bonne heure, le matin suivant, les jeunes orphelins de Francfort quittèrent Eaubonne pour rejoindre les enfants de la villa Helvétia et de la Petite Colonie pour prendre le train du sud. Je me tenais sur les marches avec les trois jeunes enseignantes qui ne disposaient pas, elles aussi, des documents nécessaires pour traverser légalement la France. J’imaginais Ruth et Eva tendant leurs mains dans une file d’enfants apeurés. J’imaginais les enfants tendant leurs mains, grimpant dans le train et se précipitant sur les places de fenêtre.

Tous les enfants aiment les trains. Est-ce que l’excitation du voyage suffirait à enlever la peur que j’avais lue dans leurs yeux ? Je priais pour que Léa ne traîne pas des pieds mais saute de joie, même si cela posait un problème au professeur.

- Mon Dieu, prends bien soin d’eux, ai-je prié.

Quand le dernier enfant a disparu au bas de la route, je me suis tourné vers les trois enseignants en leur disant :

- J’ai un peu de café qui reste dans la cuisine.

Nous nous sommes assises dans un coin de cantine vide.

- C’est si tranquille ici, dit Hilda.

C’était une femme de petite taille et mince, elle aurait pu passer pour une des adolescentes qui montaient maintenant dans le train.

- Jusqu’au dernier moment, j’ai pensé que je pourrais partir avec les enfants. J’ai même mis toutes mes affaires dans la valise.

Peter asséna son poing sur la table.

- C’est stupide ! C’est une mentalité ridicule, chère à Lene et Ernest. Des papiers, toujours des papiers. Des milliers et des milliers de gens fuient Paris et ils sont inquiétés pour des papiers. C’est stupide, dit Eugène. Il y a trois cents enfants dans le groupe. Qui va examiner les papiers des adultes qui les surveillent ?

- Je ne sais pas quoi faire maintenant, dit Hilda. Je n’ai aucune famille en France.

J’avais été tellement préoccupée par les préparatifs du voyage et si absorbée par la nécessité de me séparer de mes propres filles que je n’avais accordé aucune pensée à mon propre avenir. Hilda me remettait en mémoire le fait que je n’étais pas seule.

- Ma soeur vit ici à Montmorency, dis-je. Sa famille et elles vont gagner un village de montagne du sud-ouest, Villeneuve-sur-Lot. Je pense que je pourrais partir avec eux.

- C’est heureux pour vous, dit Hilda.

- Je vous quitterai après le repas, ai-je répondu, et j’ai commencé à porter les tasses à l’évier.

- Nous allons les nettoyer, proposa Peter. Pourquoi ne vous préparez-vous pas ?


Une vallée désertée

Une couverture nuageuse grise planait sur les rues désertées de Montmorency. Les obus explosaient au loin. Ils allaient se  rapprocher, pensai-je et je pressais le pas. Mais l’effort était trop grand. J’étais fatiguée. Je m’étais levée tôt et je n’avais pas bien dormi. Je ne dormais jamais bien quand une journée capitale s’annonçait. Le bombardement continuait. Quelques minutes en plus ou en moins ne ferait aucune différence, telle fut ma décision et je repris mon pas normal.

Tard dans l’après-midi, je suis entrée dans l’immeuble en briques d’Hannah et j’ai gravi les marches jusqu’au troisième étage. Personne ne répondit à la sonnette d’entrée. Je sonnai à nouveau. La maison était étrangement calme : aucun son de radio, aucun pleur d’enfant. Je sonnai chez un voisin. Personne ne vint à la porte. D’une manière convulsive, je me mis à essayer tous les appartements du troisième étage, puis de l’étage d’au-dessous. Il n’y avait aucun son en dehors du bruit de mes pas sur le dallage. « Hello, hello ! », ai-je crié. Aucune réponse. Ils sont partis, ils ont tous fui, me suis-je dit, en descendant les dernières marches. Je me suis assise sur le banc devant la maison. Je transpirais et je sentais mon coeur battre contre ma poitrine.

Peut-être sont-ils dans les boutiques au coin de la rue, pensai-je. Mais la pâtisserie était fermée. et le tailleur ne pouvait rien me dire :

- Mme Felber n’est plus ici depuis plusieurs jours.

Hannah et Herman devaient avoir cru que je me rendrais dans le midi avec l’OSE. Ils n’avaient aucune raison d’attendre autre chose.

J’errais sans but dans les rues désertes, me sentant totalement seule. Sal devait être déjà être à Bordeaux, où le gouvernement français avaient transféré les internés. Hannah et Herman se trouvaient à Villeneuve-sur-Lot.  Les enfants devaient être dans le train maintenant. Je suis la seule à rester ici, pensai-je. Non, ce n’était pas vrai. Eugène, Peter et Hilda n’étaient pas partis.

Je me mis à regagner Eaubonne, tout en craignant que les trois enseignants ne fussent peut-être déjà partis. J’étais fatiguée de cette longue marche et mes pieds me faisaient mal. Le chemin de retour était escarpé et il me fallait encore près de deux heures pour gravir les rues pentues. Tout au long du chemin, les maisons étaient noires. Pas une seule lumière. Etait-ce une coupure de courant ou tout le monde avait-il fui ? Me frayant un chemin à travers les rues, je sentais ma respiration s’accélérer. Je ne voulais pas m’arrêter pour poser des questions dans les boutiques. Le sentiment de terreur, familier et terrible, qui m’avait envahie durant mes dernières semaines en Allemagne m’habitait à nouveau.


Les derniers moments à Eaubonne

Il faisait déjà nuit quand je regagnais Eaubonne. La maison était noire comme du charbon et semblait déserte. Est-ce que tous les stores étaient tirés ? Je n’en étais pas sûre et je craignais d’allumer la lumière. J’arpentais les pièces et les couloirs familiers, tous vides à présent. Le silence était oppressant. Dans le passé, il y avait toujours eu un autre être humain vers lequel je pouvais me tourner. Maintenant, j’étais totalement seule. Je me sentais engourdie, incapable d’élaborer des plans, même si je réalisais que les Nazis devaient être en train d’avancer. Je n’avais pas mangé depuis midi, mais ce n’était pas de nourriture dont je manquais. Debout au milieu du bureau de Lene, je me sentais irrésistiblement fatiguée. Je m’avançai vers le canapé que je savais posé contre le mur, les bras en avant pour éviter de buter contre le bureau.

Soudain, j’entendis des bruits de pas. Quelqu’un marchait dans une des salles de classe. Je me plaquai  au sol, convaincue que les soldats allemands étaient entrés dans le bâtiment. Je rampai sous le bureau, sur les mains et les genoux, et j’écoutai. Avais-je  inventé les bruits de pas ? Non, ils se répétèrent. Une voix d’homme lança : « Hello ? ».

J’ouvris les yeux.

- Hello. Est-ce vous, Amalia ? Êtes-vous là ?

C’était Eugène ! Eugène, qui m’appelait.

- Ici, dans le bureau, criai-je, en bondissant de ma cachette. Je vous ai entendu marcher et j’ai pensé que c’était les Nazis. Oh, Eugène !

Maintenant le jeune professeur se profilait sur le pas de la porte.

- Nous étions trois d’entre nous au grenier, dit-il. Nous avons décidé de nous cacher là pour la nuit et de prendre chacun notre tour de garde. Peter pensait que c’était vous qui vous approchiez  de la maison, mais il n’en était pas sûr. Nous avons attendu un peu et puis nous avons décidé de descendre voir.

Lentement, Eugène et moi, nous sommes montés à l’étage supérieur. Il n’y avait aucun meuble dans le grenier. C’était un peu plus qu’un vide sanitaire, avec une petite fenêtre. La lune était notre seule source de lumière. Hilda s’assit sur une couverture étendue sur le sol, adossée au mur :

- Asseyez-vous, Amalia et racontez nous ce qui s’est passé.

- Tout le monde est parti, ai-je dit. Pas uniquement les Juifs, les Français aussi. Les boutiques sont fermées, sauf le tailleur, qui projette de partir à six heures. Il a dit que c’était son dernier jour ici et qu’il se rendait à la ferme de son frère.

- Montmorency est sur la principale route pour Paris, dit Eugène. Les armées vont passer par là. C’est pourquoi tout le monde a fui.

- Nous ne pouvons pas rester ici, dit Peter. Il nous faut regagner Paris. Si nous partons tôt le matin, nous avons une chance de précéder les Allemands. J’ai là-bas un ami, un camarade nommé Philippe. Si j’arrive à le trouver, peut-être nous aidera-t-il ».

- Il fait jour à six heures, déclara Hilda, si devons partir tôt demain, j’aimerais dormir un peu.

Le lendemain de bonne heure, nous prîmes un petit-déjeuner de pain frais avec de la confiture et du café. Je n’avais aucune idée de ce qui pouvait arriver à Eaubonne, mais je refusai de laisser le souk dans ce qui avait été ma cuisine.

Hilda et moi, nous avons lavé et séché les tasses et les assiettes, et nous les avons rangées dans l’armoire. Puis nous avons mis un change de sous-vêtements, une brosse à dent, un dentifrice et des chemises dans des musettes (des sacs à dos). Les trois jeunes enseignants roulèrent les couvertures et les fixèrent à leur musette. Je pris ma veste de laine avec une pièce d’or dans la doublure. Après avoir gagé mon étole de renard et la montre de mon père à Paris, Herman m’avait pressée de le laisser convertir une partie de la caisse en or. « Le papier est le papier » disait-il. « Mais l’or aura toujours de la valeur ».

Pendant un moment, nous sommes restés tous les quatre en silence sur les mêmes marches où nous nous trouvions la veille tandis que nous regardions partir les enfants. Puis Peter claqua la porte. Eaubonne était abandonné ».


Post-scriptum

Mme Kanner a réussi à gagner le château de Montintin, au sud de Limoges, où elle a continué à faire la cuisine pour une centaine de garçons hébergés par l’OSE, jusqu’en 1941. Elle y a retrouvé M. Ginodman, professeur de menuiserie et Mme Krakovsky, la première directrice. Si elle était restée plus longtemps, elle aurait pu y côtoyer un moniteur de théâtre, nommé Marcel Mangel, qui sera davantage connu après la guerre sous le nom du mime Marceau.

Mme Kanner a réussi à émigrer aux États-Unis avec ses trois filles. Elle y est décédée en 2003 à un an avant ses cent ans. Ses filles sont encore en vie.


LE TÉMOIGNAGE D’UN DES ENFANTS HÉBERGÉS À LA CHESNAIE


À l’occasion des 70 ans de l’occupation nazie en France, L’Écho, Le Régional du vendredi 23 avril 2010 (sous la signature de Fabrice Cohen et Romain Dameron) a publié trois pages sur le séjour des enfants juifs de l’OSE au château de la Chesnaie. Avec l’aimable autorisation du journal, nous publions le témoignage d’un des pensionnaires, vivant actuellement aux États-Unis, spécialement recueilli par la rédaction. Aujourd’hui âgé de 82 ans, Arthur, né Oswald Kernsberg, vit en Californie. Il a vu disparaître une partie de sa famille dans les camps. Il a 12 ans lorsqu’il arrive au château de la Chesnaie.

« Je suis né à Vienne en Autriche en 1928 et y ai vécu jusqu’à l’Anschluss en mars 1938. Je pense qu’on nous considérait comme appartenant à la classe moyenne. C’est pourquoi mon frère et moi avons eu une vie plutôt agréable et confortable. Nous n’étions pas particulièrement pratiquants et nos amis étaient juifs et non-juifs. Tout cela a changé après l’Anschluss. L’usine textile de mon père a été confisquée. Nous avons dû quitter l’école publique et avons été forcés d’aller dans une école juive créée à la hâte. Aucun de nos amis non-juifs ne voulait plus rien avoir à faire avec nous. On ne pouvait plus aller au cinéma ou au parc. Quelques-uns de mes oncles ont été envoyés au camp de Buchenwald et la peur avait envahi toute notre vie. Mes parents ont essayé d’émigrer en Angleterre, aux USA, à Cuba et au Paraguay mais rien n’a marché. Ils ont alors essayé de nous faire sortir d’Autriche, mon frère et moi. J’ai été accepté dans un transport d’enfants pour la France mais mon frère de 13 ans a été refusé. J’ai quitté Vienne le 14 mars 1939 avec 19 autres enfants. Nous sommes arrivés à Paris le 15 mars et on nous a emmenés à l’hôpital Rothschild où nous avons passé des examens physiques. Après plusieurs jours, on nous a envoyés au château Maubuisson à Saint-Ouen-l’Aumône où nous sommes restés deux semaines avant de partir pour la villa Helvétia à Montmorency (aujourd’hui le commissariat de police, NDLR). Nous étions sous les auspices de l’OSE. Comme de plus en plus d’enfants arrivaient à la Villa Helvétia, l’OSE a ouvert deux autres homes : la Chesnaie à Eaubonne et les Tourelles à Soisy. Avec 60 autres enfants des plus pratiquants nous avons été placés à la Chesnaie en avril 1939. Les trois homes d’enfants étaient gérés par l’OSE avec Ernst Papanek comme directeur, Boris Ginodman étant le directeur de la Chesnaie.


La fin de l’insouciance

Nous étions répartis, en fonction du sexe et de l’âge, dans différents groupes et chambres. Une routine s’est mise en place rapidement : exercice matinal, toilette, petit-déjeuner, prière, école jusqu’à midi. Les études incluaient l’apprentissage d’un métier comme l’ébénisterie pour les garçons les plus âgés et la couture pour les filles. La plupart des enfants étaient scolarisés soit à la Chesnaie soit aux Tourelles bien que quelques enfants qui parlaient un peu français aillent à l’école publique. Après le repas de midi, nous avions récréation puis nous faisions les devoirs et nous avions une leçon d’hébreu. Après le repas du soir c’était l’heure de la prière puis vers 19 heures c’était le coucher. Chaque groupe de cinq à huit enfants avait un conseiller responsable du groupe. La nourriture était bonne et abondante. Nous jouions au foot, au voelkerball, aux échecs, au Monopoly... Chaque dimanche, nous devions écrire à nos parents. Une fois par semaine chaque groupe allait à la douche. Malgré le fait que la plupart d’entre nous avait le cafard, nous avions une vie agréable.

Après une courte période, Boris Ginodman fut remplacé par Madame Krakovsky comme directrice de la Chesnaie. La majorité des enfants ne l’aimaient pas car elle était très stricte et autoritaire. Il y eut même, à un moment donné, une révolte des enfants contre elle lorsqu’ils ont vandalisé son bureau. La guerre a éclaté le 1er septembre 1939. Comme la plupart des enfants étaient allemands ou autrichiens, nous ne pouvions plus correspondre avec nos parents puisqu’il n’y avait plus de courrier entre la France et l’Allemagne.

J’ai commencé à correspondre avec mes parents via la Suisse où mon père avait de la famille. Puis les choses ont empiré avec le rationnement. Nous avons reçu les consignes sur ce qu’il fallait faire en cas de raid aérien ou d’attaque au gaz. Les black-out ont commencé et lorsqu’il y avait des raids aériens, nous descendions à la cave. Les gens du coin commençaient à nous appeler « sales boches » ou « sales juifs ». Nous suivions les événements avec beaucoup d’inquiétude et nous nous demandions ce que devenaient nos parents. Ce n’était plus une vie insouciante.


Sous les bombardements

Une semaine avant l’entrée des Allemands dans Paris, nous avons été évacués. Certains d’entre nous sont allés dans un home d’enfants à Broût-Vernet près de Vichy. Avec d’autres enfants des Tourelles et de la Chesnaie, je me suis retrouvé au château Montintin près de Limoges. Les plus jeunes ont été amenés à la gare où nous avons pris un train bondé avec des gens sur le toit. Pendant ce voyage, on pouvait voir toutes sortes de véhicules sur la route : des voitures, des chars à bœufs, des charrettes poussées à bras, des gens à pied avec des bagages sur le dos, des familles avec des petits enfants... Les Allemands bombardaient les trains, c’était la pagaille. Des enfants, plus âgés, ont eu des problèmes pour obtenir des papiers et n’ont pas pu monter dans le train. Comme l’OSE avait un camion, ces enfants ont pu faire le voyage. Je suis resté au château Montintin jusqu’en mai 1941 lorsque l’OSE a pu envoyer quelques enfants aux USA. J’ai été choisi pour partir avec le premier convoi de cent enfants qui ont quitté la France vers la fin mai 1941. Pour une raison que j’ignore, j’ai été retiré de la liste d’enfants programmés pour ce voyage et envoyé à château Mas-Jambost aux environs de Limoges.

Début juillet 1941, j’ai été ramené à Montintin et on m’a dit que je partirai quelques jours plus tard avec le deuxième convoi d’enfants. Avec cent autres enfants des différents homes OSE, j’ai été convoyé jusqu’à Marseille où nous avons fait valider nos papiers par le consulat américain. De là, cinquante d’entre nous ont été conduits par train à travers la France, l’Espagne et le Portugal où nous avons embarqué sur le Mouzinho, un navire portugais. Nous sommes arrivés à New York le 1er septembre 1941. J’ai été placé dans une famille d’accueil pendant un an puis je suis allé vivre avec un oncle et une tante récemment immigrés aux USA. Je suis resté avec eux jusqu’à la fin de mes études secondaires puis je me suis débrouillé seul. J’ai travaillé à mi- temps et l’été pour me payer des études à l’université où j’ai décroché un diplôme d’ingénieur.

Je suis marié depuis 58 ans, j’ai trois enfants, quatre petits-enfants et un arrière-petit-enfant. En février 1942, mes parents et mon frère ont été déportés de Vienne vers la Pologne où ils ont été tués. J’ai eu beaucoup de chance ! »

Traduit de l’anglais par Nelly Bourrel.


Documentation réunie par Hervé Collet,

juin 2010.


Amalia et sa famille à Montmorency à Montmorency en 1940

M. et Mme Kanner et leurs trois filles.

(Photos publiées sur le site de Mme Eve Rosenzweig Kugler http://freespace.virgin.net/er.kugler/index.htm)

1 Cf. notre article « Les enfants de la Shoah en vallée de Montmorency ».

2 Conservé comme il était au XVIIIème siècle, il est habité par des particuliers, M. et Mme Soavina, qui accueillent des mariages et des réceptions. Cf. notre article « Histoire générale d’Eaubonne ».

3 Mia Amalia Kanner, Eve Rosenzweig Kugler, Shattered Crystal (Cristal brisé), CIS Publishers Lakewood, New Jersey, 1997. Dans ce livre, écrit en collaboration avec sa fille Eva (Eve), Mme Kanner raconte l'histoire vraie de son combat désespéré pour sauver sa famille de l'anéantissement de l'Allemagne nazie et déchirée par la guerre en France. C’est l’histoire d'amour d'une femme remarquable qui a assuré la libération de son mari, Salomon David Kanner (Sal), depuis le camp de concentration de Buchenwald. Ce dernier, pendant les jours sombres de la guerre, est arrêté en France. Amalia Kanner réussit à trouver un moyen de le sauver de la déportation vers les camps de la mort.

4 La traduction française du passage concernant Eaubonne est de Hervé Collet. Tous droits réservés

5 Sa dernière fille, âgée de trois ans.