LA FIN DU VIGNOBLE DE MONTMORENCY AU DÉBUT DU XXe SIÈCLE



Nous publions ci-après un article rédigé au début du XXe siècle par un rédacteur « anonyme » de La Tribune de Seine-et-Oise de Longuet, qui signait « Un vieux de Montmorency  ». Les historiens savent que sous ce pseudonyme se cachait Julien Louis Ponsin1, architecte et historiographe de Montmorency, 2ème conservateur du musée J. J. Rousseau (1846-1914), qui publia de nombreux articles dans cet hebdomadaire, de 1890 à 1912.

Ce texte est consultable aux Archives municipales d’Enghien-les-Bains (D 221, Montmorency) ainsi qu’au Musée Jean-Jacques Rousseau de Montmorency. Nous l’avons assorti de notes et de commentaires.


«  Adieu paniers,

Vendanges sont faites.

Montmorency n’est plus un vignoble2 : notre Conseil municipal vient de le décider !

Son vin était pourtant goûté des amateurs et celui d’Argenteuil, plus connu des Parisiens ne le valait pas. Voici d’après M. Tastevin, le classement des meilleurs crus des environs : Andilly, Saint-Prix, Montmorency, Groslay, Deuil, Sannois et Argenteuil.

M. A. Desmarest, au nom de dix à douze vignerons, vient d’envoyer cette intéressante requête :

« Monsieur le Maire3,

Au nom de tous les cultivateurs de Montmorency, je viens vous demander de faire abolir le grapillage4 à partir de cette année.

La raison est que cela existait dans le temps où tout le territoire était planté en vignes, mais aujourd’hui ce n’est plus la même culture ; il est planté de toutes sortes de plantes et nous ne récoltons pas à nous tous, cultivateurs, cinquante pièces de vin par an.

En laissant continuer le grapillage, vous nous lâchez tout un monde dans nos champs, que nous n’avons pas besoin de recevoir, nos récoltes n’étant jamais rentrées.

Je vous prie donc de vouloir bien faire annoncer à son de caisse, ou d’affiche, la requête que nous vous soumettons et donner des ordres formels à notre dévoué garde-champêtre pour en maintenir l’exécution.

Agréez, etc. 

A. Desmarest ».


Cette requête peint fort bien la situation ; aussi, dans sa séance du 25 octobre dernier, le Conseil municipal a voté ce qui suit :

« Considérant qu’il n’existe aucun usage local utilisant le grapillage, informe les habitants que le grapillage est interdit dans toute l’étendue du territoire de Montmorency ».


Le Conseil municipal a eu certainement raison d’empêcher tout un monde de venir grapiller dans nos champs tout autre chose que des grains de raisin, mais il a eu tort de voter qu’il n’existe aucun usage de grapillage. Cet usage existe depuis un temps immémorial ; il a été règlementé au Moyen Âge et au XVIIIe siècle.

Dès son origine, Montmorency a été un pays de vignobles et l’abbé Lebeuf5 déclare, en 1754, que : « C’est une chose sûre que dès le XIIe siècle, il y avait des vignes à Montmorency ».

Le père Cotte6, qui fut longtemps curé, rapporte en 1779 que : « les seigneurs de Montmorenci7 préféraient autrefois le vin de la côte des Mathousines, renommée dans le pays, puisqu’ils faisaient venir ce vin en Languedoc, dont ils étaient gouverneurs ». On appelait alors Mathousines la côte qui est située entre Saint-Valéry et les Chesneaux. Il est probable que le grand connétable ferait maintenant le contraire et qu’il ferait venir son vin du Languedoc, car le vin qu’on récolte à présent ici est d’assez mauvaise qualité.

Le climat ou le goût des buveurs ont-ils changé ou n’est-ce-pas plutôt parce qu’on vend à la halle le bon raisin pour les desserts et qu’on n’attend pas que le reste soit mûr pour vendanger ?

Toujours est-il qu’il y avait beaucoup de vignerons à Montmorency, et qu’il existe encore de grandes caves sous les anciennes maisons. L’hiver, quand ils ne pouvaient aller aux champs, nos vignerons s’occupaient à les prolonger en creusant le sable qu’ils sortaient à la hotte8 et il y a beaucoup de ces caves qui se croisent les unes au-dessus des autres, même sous les rues.

On tirait un grand rapport du vin, aussi faisait-on bonne garde dans les vignes. Dans le règlement de police du baillage du duché-pairie d’Anguien (Montmorency) de 1773, on lit à l’article 20 :

« Enjoignons à toutes personnes qui possèdent, dans cette ville ou dans les villages de ce Duché, des héritages en vignes, de garder les portes de cette ville et des villages en tems que le raisin est en maturité et sur l’avertissement qui leur sera donné par le sindic de la paroisse, comme aussi de tenir fermées les portes de derrière de levrs jardins et clos, à peine de vingt livres d’amende contre chaque contrevenant. Enjoignons aussi aux sindics et messiers de cette paroisse de tenir exactement la main à l’exécution du présent article.

Deffendons à toutes personnes de vendanger avant le tems par nous indiqué par le ban des vendanges, qui sera publié chaque année, à peine de cinquante livres d’amende, de saisie et confiscation des chevaux, charrettes, harnois, ustensiles, et de la vendange, et autres peines qu’il appartiendra.

Faisons deffense à tous particuliers d’entrer dans les vignes sous prétexte d’y grapper9, si ce n’est après l’entière récolte des fruits de tout le territoire, à peine de vingt livres d’amende ».

Il y avait des vignes partout où il n’y avait pas de cerisiers10, même dans le cœur du pays.

Les vieux maçons se rappellent encore avoir bu du vin nouveau le 25 août 1832, jour de la Saint-Louis, leur patron. Les vignes d’où provenait ce vin étaient situées à l’angle de la rue Saint-Jacques et de la rue Grétry, là où est la maison du Dr Didier.

Les terrains en côte, ayant de la vue ont toujours séduit les parisiens pour y planter une maison de campagne : de là, la disparition de la vigne.

Avant la Révolution, les prêtres oratoriens11 récoltaient, rien que pour eux, 16 pièces de vin, qui valait environ 40 livres la pièce. Il y a 20 ans, on récoltait 500 hectolitres de vin12 ; puis, 250 hectolitres, il y a 10 ans ; un bon vigneron faisait, bon an, mal an, 60 à 80 pièces par an, comme le déclare M. Desmarest, on en fait plus guère, à présent, que 50 pièces qui valent de 80 à 100 francs.

Aussi, le recensement administratif des vignes n’a plus raison d’être fait à Montmorency et il y a longtemps que les messiers ont remisé leurs hallebardes dont on peut voir un spécimen que nous avons déposé à notre musée13.

Adieu paniers, Vendanges sont faites.


« Un vieux de Montmorency  ».


Texte relevé et annoté par Gérard Ducoeur,

juin 2010.


BIBLIOGRAPHIE


Francis Arzalier, Des villages dans l’histoire, Vallée de Montmorency (1750-1914), P. U. du Septentrion, Lille, 1996, 339 p., en part. p. 30 (Montmorency).

Brigitte Bedos, La châtellenie de Montmorency des origines à 1368, Publication de la SHAP VOV, Pontoise, 1980, 405 p.

Dr Pierre Caron, Le père Cotte (1740-1815), Inventeur des eaux d’Enghien et de la météorologie moderne, éd. du Valhermeil, 2002, 133 p.

André Duchesne, Les historiens de Montmorency. Julien Ponsin 1846-1914, in Revue de la Société d’Histoire de Montmorency et de sa Région, n° 6, 1987, p. 27-29.

Marcel Lachiver, Dictionnaire du monde rural. Les mots du passé, éd. Fayard, Paris, 1997, p. 394.

Marcel Lachiver, Vin, vigne et vignerons en région parisienne du XVIIe au XIXe siècle, SHAP-VOV, 1982, p. 831 et 835.

Jean-Charles Lefebvre, Les Ponsin, trois architectes de Montmorency, in Revue de la SHMR, n° 26, Montmorency, 2008, p. 56-77.

Charles Lefeuve, Montmorency, in Histoire de la vallée de Montmorency. « Le tour de la vallée », 1866, 2e éd., ré-édition du CHAEVM, n° 2, 1ère éd., 1975, 255 p., p. 19- 48.

Jean-Paul Neu, Albert Magarian, Montmorency, coll. « Nos villes en 1900 », II, éd. Cofimag, 1984, p. 66-69.

[Julien Ponsin], Montmorency, Revue illustrée des communes de France, Paris, 35 rue Étienne Marcel, 1909, articles réunis signés « Un vieux de Montmorency ».

Jacqueline Rabasse, Jean-Charles Lefebvre, André Duchesne, Les maires de Montmorency de 1790 à 1940, in Revue de la SHMR, n° 24, Montmorency, 2006, p. 5-67.

Jacqueline Rabasse, La vigne à Montmorency au XVIIIe siècle, in Revue de la SHMR, n° 7, Montmorency, 1988, p. 17-22.



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1 Cf. Jean-Charles Lefebvre, Les Ponsin, trois architectes de Montmorency, in Revue de la SHMR, n° 26, Montmorency, 2008, p. 56-77.

2 Cf. notre article « Vignes et vignerons en vallée de Montmorency ».

3 À l’époque de cet article, le maire de Montmorency était M. Théophile Vacher (1843-1919), maire de mai 1904 à janvier 1909. Cf. Jacqueline Rabasse, Jean-Charles Lefebvre, André Duchesne, Les maires de Montmorency de 1790 à 1940, in Revue de la SHMR, n° 24, Montmorency, 2006, p. 5-67, en part. p. 51-52.

4 Grapillage : action d’enlever les raisins qui restent attachés aux ceps après la vendange. On dit aussi grappage. On écrit parfois grapillage. Dans la Loire, on dit grappetage. En Bourgogne, action de pénétrer dans les vignes, et qui se fait sans l’accord des propriétaires. Cf. Marcel Lachiver, Dictionnaire du monde rural, Les mots du passé, éd. Fayard, Paris, 1997, 1766 p., en part. p. 898.

5 Cf. nos articles « Les historiens de la vallée de Montmorency » et « L’abbé Lebeuf (1687-1760), auteur de l’Histoire de la ville et du diocèse de Paris ».

6 Dr Pierre Caron, Le père Cotte (1740-1815), Inventeur des eaux d’Enghien et de la météorologie moderne, éd. du Valhermeil, 2002, 133 p.

7 Cf. notre article « Les premiers seigneurs de Montmorency ».

8 Cette pratique est attestée, depuis le Moyen Âge, dans l’ensemble du coteau de Montmorency, formé de sables de Fontainebleau (50 m d’épaisseur). Cf. notre article « L’église Saint-Germain – Le pèlerinage – Le presbytère – La fontaine à Saint-Prix ». Conférer aussi, pour Saint-Prix, Auguste Rey, Journal et impressions du Maire et du Curé de Saint-Prix pendant la guerre (de 1870-1871), Notes sur mon village, Paris, Libr. Champion, 1899, 281 p., ré-éd. Le Livre d’histoire-Lorisse, Paris, 2005.

9 Grapper. Dans le Blaisois, cueillir dans les vignes les raisins laissés par les vendangeurs, ce qu’on appelle ailleurs grapiller. Le terme se retrouve à Argenteuil (Val d’Oise), en 1705. Grapiller. Cueillir les petites grappes laissées par les vendangeurs. On trouve aussi grappeter. Cf. Marcel Lachiver, op. cit., p. 898.

10 Cf. notre article « Les cerises de Montmorency ». Objet d’un autre article, du même auteur, intéressant également l’ethnographie régionale.

11 Au Moyen Âge, les chanoines de Saint-Victor de Paris, sont installés, vers 1135, au prieuré du Bois Saint-Père, à Bouffémont, puis à la collégiale St-Martin de Montmorency, par Mathieu Ier de Montmorency. Cf. Brigitte Bedos, La châtellenie de Montmorency des origines à 1368, Publication de la SHAP VOV, Pontoise, 1980, 405 p., en part. p. 146-150. Sous l’Ancien Régime, en 1693, ceux-ci sont remplacés par les Oratoriens et desservent, comme les précédents, la collégiale St-Martin de Montmorency. Cf. notre article « Le rôle social et économique des communautés religieuses dans la châtellenie de Montmorency ».

12 Cf. Francis Arzalier, Des villages dans l’histoire, Vallée de Montmorency (1750-1914), P. U. du Septentrion, Lille, 1996, 339 p., en part. p. 30 (Montmorency). Cf. aussi Marcel Lachiver, Vin, vigne et vignerons en région parisienne du XVIIe au XIXe siècle, SHAP-VOV, 1982, p. 831 (Montmorency) et 835 (Argenteuil).

13 Le premier musée J.J. Rousseau fut ouvert en 1899 et le deuxième, dont il est question ici, fut installé dans la mairie actuelle en octobre 1906, le troisième, et actuel, fut enfin localisé au Mont-Louis. Cf. Neu (J.-P.), Magarian (A.), Montmorency, coll. « Nos villes en 1900 », II, éd. Cofimag, 1984, p. 66-69.