LE RÔLE SOCIAL ET ÉCONOMIQUE DES INSTITUTIONS RELIGIEUSES


DANS LA CHÂTELLENIE DE MONTMORENCY



L’abbaye bénédictine de Saint-Denis en France


Un bourg, Catulliacum, existe dès l’époque gallo-romaine, au carrefour de la voie de Lutèce, menant au nord vers Beauvais et à l’ouest par la voie dite Chaussée Jules César, qui traverse toute la vallée de Montmorency. Des vestiges d’un cimetière gallo-romain y ont été retrouvés. Le christianisme y est attesté dès le milieu du IIIe siècle. Saint Denis, premier évêque de Paris, y est enterré vers 250-270. Sainte Geneviève y fait construire un oratoire vers 475. Les Mérovingiens possèdent là, sur la route de Paris à Beauvais, un domaine fiscal, où ils résident volontiers. Un premier monastère est fondé en 490. Vers 550, Childebert Ier l’agrandit. Dès la fin du VIe siècle, les membres de la famille royale y sont enterrés près de la tombe de saint Denis. Dès cette époque, on cite des faits miraculeux, significatifs de la protection divine accordée aux rois francs.

Mais ce sont les Carolingiens qui font de l’abbatiale le sanctuaire par excellence de la monarchie. Pépin, puis Charlemagne et Carloman, font donc élever, à partir de 750, une nouvelle église, consacrée en 775 par l’abbé Fulrad (749-784). Une partie de cette église subsiste sous l’édifice actuel.

L’abbé Hilduin (818-842) est chargé, par Louis le Pieux, d’organiser l’hagiographie de saint Denis au mieux des intérêts politiques de la royauté franque. C’est alors que la règle de saint Benoît est définitivement mise en vigueur. L’abbaye est fortifiée en 869 pour faire face à la menace normande.

On conserve à Saint-Denis les regalia, les couronnes royales, celles du sacre comme celle des banquets et l’épée Joyeuse. On les porte à Reims pour les sacres. De même garde-t-on là l’oriflamme, qui est à l’origine la bannière de l’abbaye.

L’abbatiale est reconstruite pour l’essentiel à partir de 1140 par l’abbé Suger (1122-1151), qui réorganise l’administration du temporel et fait de Saint-Denis l’un des centres d’action politique du royaume capétien.

Dès le Xe siècle, une foire se développe à l’occasion du pèlerinage à la Saint Jean (organisé sans doute dès le VIIe siècle). D’abord dans l’enclos de l’abbaye, puis dans le bourg et enfin dans la plaine entre Saint-Denis, Saint-Ouen, Aubervilliers et La Chapelle : c’est le Lendit1, dont la tradition attribuera la création à Dagobert. Le Lendit se tient en juin, dans les trois semaines qui précède la Saint-Jean (24 juin), donc à un moment laissé libre dans le cycle des six foires de Champagne.

Elle constitue un important centre de transactions : on y voit des marchands flamands et brabançons, voire des Italiens aussi bien que des Normands ou des Champenois2.


Richement possessionnée dans la châtellenie de Montmorency3, qui s’est formée à ses dépends, l’abbaye dionysienne connait, après la mort de Suger, un recul en cette région qu’expliquent les usurpations montmorencéennes et, à partir du XIVe siècle, les calamités de la guerre, des épidémies, du climat.

Présente, avant l’arrivée des seigneurs de Montmorency, pour la vallée de Montmorency seulement, à Eaubonne, Taverny, Deuil, et Groslay où elle pratique la culture de la vigne, elle exerce également sa suzeraineté sur les paroisses de Soisy, Migafin (Margency), Métigier (hameau de Montlignon), Franconville, Saint-Gratien, pour lesquelles Mathieu le Bel lui rend en 1146 un hommage-lige4. Suger va agrandir ce domaine. Il retire de la main d’Ursel, juif de Montmorency, la terre de Montlignon qu’il attribue au prieuré de Saint-Paul de l’Estrée, dépendant de Saint-Denis pour sa subsistance.

Les progrès territoriaux de l’abbaye cistercienne de Notre-Dame de Bonport (Eure) inquiètent les moines de Saint-Denis au point qu’ils font promettre à cette abbaye de ne plus acquérir de vignes à Deuil. C’est avec leur consentement que Gérold, abbé de Bonport, construit des maisons, un pressoir, entoure d’une clôture les vignes qu’il possède sur le fundus de Saint-Denis entre Deuil et Montmagny. L’abbaye se livre alors à des achats successifs de pièces de vigne, maisons, sur le territoire de Deuil durant les deuxième et troisième tiers du XIIIe siècle. Ce qui prouve l’importance de ses vignes tant à Deuil, qu’à Argenteuil, dans l’économie dionysienne. Très nettement, l’abbaye cherche à accroître son domaine en ce lieu. En 1259, le Pape confirme les possessions de Saint-Denis et parmi elles la juridiction temporelle et toutes les appartenances de Deuil.

Les abbés bénédictins portent leurs efforts d’accroissement en d’autres endroits de la châtellenie : en février 1244 (n.st.), Mathieu, comte de Ponthieu, fils de Mathieu II de Montmorency, leur vend son bois du district de Maffliers, en l’actuelle forêt de l’Isle-Adam. En 1249 (n. st.), ils reçoivent, de l’aumône d’un habitant de Saint-Denis, 8 arpents de vigne à Soisy en trois pièces et environ 12 arpents de vigne à Richebourg (paroisse de Montmagny) avec un pressoir. L’an 1279, ils procèdent à l’acquisition d’une pièce de vigne sise à Groslay. En 1286 (n.st.), ils achètent une pièce de vigne à Franconville.

Malgré cela, un net recul de l’abbaye est perceptible dans la région montmorencéenne. Cette régression est marquée par l’apparition, dans les paroisses qui, au XIe siècle, lui étaient entièrement soumises, de censives relevant d’un autre seigneur foncier. Ainsi, à Taverny, dès 1100, travaillent des hôtes du prieuré clunisien parisien de Saint-Martin-des-Champs5, tandis qu’en 1150, Mathieu Ier de Montmorency est assez possessionné en ce lieu pour donner à l’abbaye cistercienne de Notre-Dame du Val, à Mériel, des vignes et un jardin.

Dès lors, au XIVe siècle, l’abbaye de Saint-Denis se préoccupe de conserver de rares îlots qu’elle possède encore dans le ressort montmorencéen : essentiellement cantonnée à Franconville, elle concentre alors sa position en ce lieu où elle achètera, en 1313, des cens et des vignes.

Les perturbations qui suivent la mort de Suger, les difficultés de gestion propres aux ordres bénédictins ne suffisent pas à expliquer cette régression. La cause principale réside dans l’opposition menée contre l’abbaye par les Montmorency. Tandis qu’ils favorisent par des donations multiples l’abbaye du Val ou le Temple de Paris, ils ne songent qu’à usurper les prérogatives dionysiennes, gênantes pour l’établissement de leur ressort.


Après cet aperçu sommaire sur l’état des possessions de l’abbaye de Saint-Denis, voyons quelle en était leur gestion : nature, exploitation et administration du domaine.

En 1274, une controverse oppose l’abbaye de Saint-Denis aux templiers du Temple de Paris à propos de la dîme perçue sur les vignes de Deuil, de la dîme de Migafin que les Templiers lèvent au détriment de Saint-Denis : c’est l’abbaye dionysienne qui a gain de cause. Elle jouit en outre des dîmes d’Epinay, de Saint-Leu et de Franconville, du don de Gui d’Herblay en 1260. Mais l’inféodation pratiquée sur ces revenus ne laisse souvent à l’abbaye que la suzeraineté de ces dîmes : tel est le cas de Saint-Leu. Des donations amputent également ces ressources : en 1188, Hugues, abbé de Saint-Denis, concède à l’abbaye bénédictine de Saint-Martin de Pontoise sa dîme de Taverny et du Plessis-Bouchard.

Occupés à exploiter leurs domaines et à s’y maintenir, les moines dionysiens laissent d’autres abbayes, favorisées par les sires de Montmorency, constituer des exploitations, des dîmeries et perdent ainsi, du seul point de vue ecclésiastique, leur domination dans la châtellenie de Montmorency.

La culture presque exclusivement pratiquée par les moines bénédictins au nord de Paris est la vigne. Deuil, Franconville, Tour (Saint-Prix) en sont les principaux centres.

Malgré la concurrence du castrum de Montmorency, les XIIIe et XIVe siècles voient se maintenir la suzeraineté dionysienne en certains lieux, comme le prouvent les aveux rendus. Franconville resta un fief dionysien où, même, en 1368 Charles Ier de Montmorency n’a qu’un domaine utile infime et pas de fief. En 1222 (n.st.), Guillaume Bateste se dit homme-lige de Saint-Denis pour sa maison de Franconville et ses dépendances. À défaut de seigneurie foncière, l’abbaye conserve une suzeraineté, qui ne l’exclut pas totalement de ce qui compose l’arrière-pays de son castrum de Saint-Denis.

Maîtresse du nord de Paris au Xe siècle, l’abbaye de Saint-Denis fait fructifier de vastes domaines viticoles et agricoles (élevage et céréales de la Plaine de France). Elle a créé un réseau de fiefs qui lui assurent une solide domination sur la région. Aux XIe et XIIe siècles, elle est pourtant absente des grands travaux de défrichement. Sa seule participation à l’accroissement du sol cultivable réside dans des travaux d’assèchement pratiqués sur l’Ile Saint-Denis. Dès la mort de Suger, elle cherche à regrouper ses terres de façon à les soustraire aux usurpations montmorencéennes. Malgré ce repli, le XIIIe siècle lui est encore favorable. Mais le XIVe siècle, pour des raisons restées ignorées faute de document, l’abbaye bénédictine doit 800 livres parisis aux seigneurs de Montmorency.

Ce sont des raisons politiques plus qu’économiques qui expliquent ce déclin de l’abbaye dans notre région : la montée croissante des Montmorency, soutenue virtuellement par la royauté, qui jamais ne tranche un litige radicalement en faveur des Bénédictins et qui par le biais de l’expansion de ses vassaux élargit sa propre suzeraineté, explique en grande partie que Saint-Denis préfère grouper ses possessions autour de l’abbaye en obtenant par échange la terre de Saint-Marcel, et par achat, l’Ile Saint-Denis. Mais les riches domaines viticoles de la vallée de Montmorency sont perdus6.


L’abbaye bénédictine de Saint-Martin de Pontoise


Dans la première moitié du XIe siècle, un groupe de moines s’établit à l’intérieur même du castrum de Pontoise, autour de ce qui semble être une chapelle7. Cette fondation, réalisée vers 1050, à la suite d’une donation, vers 1032, de Dreux de Jérusalem, est sous le vocable de saint Germain. En 1069, le roi, Philippe Ier, donne à l’abbaye une charte de confirmation des biens et d’immunité, ce qui lui permet d’échapper à la juridiction temporelle de l’évêque de Rouen. C’est sous l’abbatiat de Gautier (1030-1099), que l’abbaye est soumise à la règle bénédictine et qu’elle prend le vocable de saint Martin.

En effet, vers 1080, à la suite de la donation, par Guiscard, de l’église de Saint-Martin située hors les murs de Pontoise, l’abbaye est transférée sur le plateau, à proximité de la voie romaine dite Chaussée Jules César, allant de Paris à Rouen, non loin du confluent de l’Oise et de la Viosne. Une nouvelle église abbatiale est construite et dédiée à saint Martin.

Le fait marquant de l’abbatiat de Gautier est la fondation d’au moins six prieurés. À l’origine le prieuré Noir de Tour (ancien nom de Saint-Prix) fondé par Geoffroi Le Riche vers 1085 est donné à l’abbé Gautier pour qu’il y établisse des moines. Celui de Taverny, est fondé grâce à une donation de Richard de Montmorency-Banthelu vers 11218.

Seule l’histoire du prieuré de Taverny sera abordée ici, celle du prieuré Noir de Tour faisant l’objet d’un article séparé : « Les prieurés des abbayes de Saint-Martin de Pontoise et de Saint-Victor de Paris à Saint-Prix - Le prieuré Noir : moines bénédictins de Saint-Martin de Pontoise ».

Le prieuré de Taverny, même au XIIIe siècle, connait une existence plus difficile que celui de Tour (Saint-Prix). En août 1226, Barthélémy, évêque de Paris, permet au prieur de Taverny, à cause de sa pauvreté, de racheter pour 50 sous parisis la procuration due annuellement à l’évêque pour l’exercice du droit de visite. C’est sans doute dans l’espoir d’accroître leurs revenus que les religieux de Taverny baillent à croît de cens, en 1275, un four et une maison sis à Taverny.

Les pouillés de 1352 et 1384 attestent son existence sans que l’on puisse savoir la façon dont il vécut au XIVe siècle : en 1352, ses revenus sont évalués à 50 livres parisis tandis que ceux de Tour se montent à 60 l.p., ceux de Saint-Martin de Pontoise à 130 l.p.


Son peu d’assise foncière ne permet pas à cette abbaye bénédictine de jouer un rôle important dans l’économie agricole de la châtellenie de Montmorency. Ses prieurés pratiquent une agriculture vivrière fondée sur le faire-valoir direct dans une perspective d’économie, bien que des censives soient également mentionnées. Levant des dîmes essentiellement composées de grains (avoine, blé, froment, méteil), l’abbaye pontoisienne voit en elles des revenus constants à préserver ; elle apparaît alors en véritable rentier du sol, modèle que les Cisterciens ont si violemment rejeté9.


Le prieuré clunisien de Saint-Martin des Champs de Paris


Le roi Henri Ier, vers 1060, relève le prieuré de Saint-Martin des Champs10, détruit lors des invasions normandes. Il le confie à un collège de prêtres séculiers, et le dote largement, imité en cela par les seigneurs d’Ile-de-France. Le roi Philippe Ier les remplace par des Bénédictins et le donne à l’abbé de Cluny en 1079, qui en fait l’un des prieurés les plus importants de son ordre11.

La seigneurie de Bouffémont lui est donnée par Hugues Tirel et l’église de Domont par Raoul le Bel. Mais tout porte à penser que certains seigneurs qui le gratifient du fief de Maubuisson à Tour (Saint-Prix) veulent par là décharger leur âme et leur patrimoine d’un bien mal acquis12.

En 1148, Mathieu le Bel lui cède « la dîme de Saint-Brice, tenue injustement en des mains laïques ». Dans la charte de confirmation de Thibaut, évêque de Paris, vers 1151, sont énumérés les biens suivants : toute la dîme de Saint-Brice, l’église d’Ecouen, la dîme et la chapelle d’Ezanville, l’église de Moisselles avec la grande et la menue dîme, l’église de Domont avec la cure et la dîme.


Le prieuré a obtenu, en 1122, la dîme des vignes de Tour (Saint-Prix). Bouchard IV de Montmorency lui octroie justice et coutumes à Tour et à Métigier (hameau de Montlignon), terres apportées en dot par sa seconde femme Agnès, fille de Radulfus Delicatus (Raoul Deliès de Pontoise). Un échange de 1105 a mis le prieuré en possession de 5 arpents de vigne sis à Montmagny. Mais c’est à Tour que les clunisiens assoient le noyau de leurs domaines fonciers, noyau connu sous le nom de fief de Maubuisson13, où ils font respecter fermement leurs droits. Dès 1150, Saint-Martin des Champs est présent sur le fief de Maubuisson : à cette date, en effet, une veuve du nom d’Eveline prétend avoir en ce lieu maison, terre et vignes. Après enquête il est reconnu que le prieuré possède ces biens depuis trois ans.

En 1307, un arrêt du Parlement maintient le prieur de Saint-Martin contre le seigneur de Montmorency dans le droit de convoquer lui-même ses hommes demeurant à Taverny et à Tour pour aller à l’armée du roi.


L’attitude économique du prieuré de Saint-Martin des Champs de Paris subit des fluctuations dues au fait que, comme Cluny et Saint-Denis, il a fait reposer la grande partie de sa gestion sur le monétaire. Le retour à l’exploitation directe, devenu nécessaire par la dévaluation de l’argent, est rendu peu efficace par les difficultés agricoles que connaît la première moitié du XIVe siècle. Le prieuré parisien en sort affaibli, mais non diminué dans ses possessions foncières.

Son prieuré de Domont, avec sa seigneurie et la ferme de Bouffémont de 291 arpents (96 hectares) d’après le registre de cens et revenus en 1300 et le registre Bertrand de134014, jouit de domaines groupés sur lesquels il est installé. Il pratique une gestion plus attentive fondée sur l’équilibre des revenus en nature et en espèces, qui lui assure au milieu du XIVe siècle une prospérité étonnante15.


Prieuré bénédictin de Saint-Eugène de Deuil


L’abbaye de Saint-Florent-le-Vieil (Maine et Loire) est une ancienne communauté de bénédictins fondée au Ve siècle sur le Mont-Glonne surplombant la rive gauche de la Loire. Elle est ruinée par les Bretons, puis par les Normands. Les moines se réfugient alors à Tournus, puis reviennent s’installer dans l’enceinte du château de Saumur sous la protection du comte de Blois, Thibaut Ier (vers 950) et y demeurent jusqu’à la prise de Saumur par Foulque Nerra (1026). L’abbaye est alors restaurée en aval de Saumur au lieu-dit Saint-Hilaire des Grottes : c’est l’abbaye de Saint-Florent-lès-Saumur. Saint-Florent-le-Vieil n’est plus alors qu’un prieuré dépendant de la nouvelle abbaye16.


C’est Hervé Ier, seigneur de Montmorency, qui donne vers 1090-1094 à l’abbaye Saint-Florent-lès-Saumur l’église de Deuil, les hôtes de l’atrium, l’église de Gonesse. C’est ce même Hervé qui installe à Saint-Eugène de Deuil les frères de Saint-Florent-lès-Saumur17. Ils n’emménagent que du temps de Bouchard IV, seigneur de Montmorency, qui leur fait don alors de revenus sur le travers de Saint-Brice, des fours de Soisy et de Saint-Marcel.

En 1184, l’accroissement de la population nécessite l’érection de la chapelle Saint-Thomas de Montmagny en paroisse ; jusque là, elle dépendait du prieuré de Deuil et, afin de ne pas léser ce dernier dans ses droits ecclésiastiques, Bouchard V décide que la nouvelle cure sera à la présentation du prieur de Deuil qui gardera tous ses droits et les parts qu’il détient dans la grande et petite dîme. Très peu d’éléments permettent de définir la vie économique de ce prieuré, sans doute très active puisque le compte de 1352 lui attribue 350 l. p. de revenus. Il est donc plus riche que le prieuré de Domont, pourtant remarquable par sa gestion qui lui assure à la même époque 240 l. p. de revenus.

L’abbaye de Saint-Florent de Saumur posséde aux environs de Paris treize églises et trois chapelles réparties entre les cinq prieurés : Bruyères-le-Châtel (91), Deuil (95), Gometz-le-Châtel (91), Saint-Rémy-lès-Chevreuse (78), Saulx-lès-Chartreux (91).

Le plus important de ces prieurés est celui de Deuil de qui dépendent les églises de Saint-Marcel à Saint-Denis, Gonesse, Dugny, Groslay.


Dès le XIIe siècle, l’atrium de Deuil a été donné par Hervé, déjà peuplé d’hôtes ; les moines ont maintenu leur installation et l’ont peut-être développée : de terre d’asile qu’il était, l’aître devient une censive aux portes du prieuré lotie et cultivée avec succès.

Tandis que le XIVe siècle reste une période difficile pour l’économie agricole, le prieuré de Deuil augmente ses possessions foncières, tente de les regrouper géographiquement afin de créer des unités d’exploitation. L’obituaire du XIVe siècle ne mentionne ni friches, ni maisons détruites, mais présente un atrium loti de maisons et peuplé de tenanciers. Sans cesse alimenté par des fondations d’anniversaires, le budget du prieuré traverse indemne les difficultés de l’érosion monétaire et des mauvaises récoltes18.


L’abbaye cistercienne de Notre-Dame du Val


Fidèle aux usages cisterciens qui imposent de fonder des monastères « au désert », des religieux de La Cour-Dieu (diocèse d’Orléans) viennent s’installer en forêt de l’Isle-Adam en112519. Les bâtiments furent édifiés au bord du ruisseau du Vieux-Moutier, que domine une importante falaise de calcaire lutétien20. Mais rapidement, la générosité des seigneurs de Montmorency, de Villiers et de l’Isle-Adam la dote, au sein de la châtellenie de Montmorency, d’importants domaines fonciers.

En 1140, Mathieu Ier de Montmorency donne aux religieux la forêt de Saint-Denis et des vignes à Taverny. De même, en 1160, il leur fait don de la forêt de Nogent (à l’Isle-Adam), près de l’abbaye ; de son successeur Bouchard V, ils obtiennent le bois des Défaits à Sognolles. En octobre 1264, ils reçoivent, par échange, de Mathieu III de Montmorency le bois de Beauchamp, vers Taverny.

Les cisterciens du Val reçoivent encore, en 1182, une vigne à Montmorency ; en 1189, Gui de Taverny, entrant dans la communauté leur fait don de vignes sises à Saint-Leu, du consentement de Bouchard V ; en 1193, des vignes à Andilly et en 1217 des vignes à Groslay.

Pour la nécessité de l’exploitation de leurs domaines les religieux acquièrent des granges à Montmorency, Taverny, Maant (à Montubois, en forêt de Montmorency) à Saint-Leu ; puis deux granges et la ferme au Fayel (à Baillet-en-France).

Ils se livrent en outre à l’exploitation de plâtrières sur Saint-Leu et Saint-Prix et même d’une tuilerie à Saint-Leu (1362), en réalité sur Taverny, au lieu-dit « La Thuilerie », en forêt de Montmorency, près du ru de Montubois (ancien ru de la Fontaine du Four).

Ils tiennent également un rôle social : leur abbaye renferme un « hôpital » qui se présente surtout comme un lieu d’accueil pour les pauvres21.

Bien mieux connu est le rôle de nécropole familiale imposée en leur abbaye par les seigneurs de Montmorency, mais aussi par un certain nombre de seigneurs de la région et de la vallée de l’Oise (Chambly, Beaumont, Adam de l’Isle, Gadancourt, Méry, Montigny, Valangoujard, Villiers, etc.)

Le dynamisme agricole et commercial qui engendre une étonnante prospérité chez les cisterciens du Val s’effondre à partir de la deuxième moitié du XIVe siècle sous les assauts répétés des « gens de guerre ».

L’abbaye réagit, mais au prix des principes qui ont contribué à sa prospérité : le faire-valoir direct est abandonné ; l’argent constitue un revenu et non plus un gain22.


Le Temple de Paris


L’histoire économique du Temple de Paris au sein de la châtellenie de Montmorency, et de ses possessions en vallée de Montmorency, font l’objet de l’article : « La présence des Templiers en vallée de Montmorency ».






Abbaye de Saint-Victor de Paris


L’histoire économique des possessions en vallée de Montmorency, notamment celle de Tour (Saint-Prix) est incluse dans l’article « Les prieurés des abbayes de Saint-Martin de Pontoise et de Saint-Victor de Paris à Saint-Prix - Le prieuré Blanc : moines victorins de Saint-Victor de Paris ».

Les chanoines réguliers, vivant en communautés canoniales, attirent la générosité des seigneurs fonciers laïcs pieux, désireux d’introduire dans leurs campagnes un meilleur service divin.

Mathieu Ier de Montmorency s’entoure d’Augustins, en les faisant venir au Bois-Saint-Père, en forêt de Montmorency, en les associant à la collégiale qu’il crée, sans doute à l’imitation de leur communauté. Dotés de biens fonciers, les Victorins participent, en sus de la vie religieuse, à la vie économique de la châtellenie. Leur œuvre de défricheurs est contrariée par les seigneurs du lieu et ils se tournent donc vers l’exploitation de la vigne, l’étendant sur des terres jusque là consacrées à d’autres cultures. Economie vivrière visant à assurer l’approvisionnement du prieuré et de l’abbaye parisienne, il ne semble pas qu’elle ait permis aux chanoines le rôle commercial joué alors par les Cisterciens23.


La collégiale Saint-Martin de Montmorency


Une petite communauté de chanoines venus de l’abbaye Saint-Victor de Paris, est présente au sein d’un chapitre siégeant à la collégiale Saint-Martin de Montmorency, également fondée par Mathieu Ier de Montmorency pour assurer la célébration de la messe en son castrum.

Contrairement à l’abbaye du Val Notre-Dame, aux prieurés du Bois-Saint-Père ou du Meynel, la collégiale n’a pas reçu pas la sépulture des sires de Montmorency : il s’agit d’un oratoire familial auquel ils ajouteront par la suite, en 1174, une chapelle privée dédiée à Notre-Dame.

Introduits, installés par la famille des Montmorency, les chanoines de Saint-Martin ont aussi une activité économique, attestée par de nombreux documents. L’origine de leurs possessions foncières est à rechercher dans la générosité des châtelains du lieu. Bien que distribué en prébende, dont chacun des membres du chapitre a l’administration, le patrimoine est collectif, et mentionné comme tel dans les documents, où il est fait état des censives de Saint-Martin à Villetaneuse en vignes, à la Croix de Soisy en masures, à Montmagny en terres arables. C’est surtout à Montmorency que se concentre le domaine des chanoines (pièces de vignes, terres).

Les revenus du patrimoine ne sont pas calculés en fonction de l’approvisionnement d’une collectivité, mais d’un individu. L’argent est un revenu souple, se prêtant plus facilement aux échanges commerciaux que les revenus en nature. Sans doute est-ce la raison qui pousse les chanoines à adopter la position de rentier du sol, quelle que soit la conjoncture, alors que l’attitude d’autres ordres religieux en la châtellenie de Montmorency se modèle de plus près aux conditions économiques du moment24.


Le prieuré du Meynel de l’ordre de Grandmont


Mathieu Ier ayant fondé le prieuré du Bois-Saint-Père et le chapitre canonial de sa collégiale Saint-Martin de Montmorency, son fils, Bouchard V ne veut pas être en reste : en 1169, il établit les religieux de Grandmont, près du château de Maffliers25, en sa haute forêt de Montmorency où, dès 1172, l’abbaye du Val a abandonné au nouvel établissement les usages qu’elle a dans cette partie de la forêt. On compte 130 maisons de l’Ordre au XIIIe siècle, principalement dans la France de l’Ouest26.

Ainsi est créé ce prieuré, qui porte indistinctement les noms de Notre-Dame des Bonshommes, « nom donné aux religieux de cet ordre à cause de la simplicité de leurs mœurs et de la sainteté de leur vie27 », du Meynel, du Coudray. Leur domaine à l’origine se composait d’une forêt enclose de murs avec fonds de terre à semer, de 5 muids de grains à prendre sur la grange d’Ecouen et de 10 muids de vin assignés annuellement à Taverny et au Plessis-Bouchard, le tout provenant du don de Bouchard V. Dotés de redevances en nature qui leur assurent le grain et le vin, ou la possibilité de les acheter, les religieux du Meynel se livrent principalement à l’exploitation de la forêt qui les entoure de toutes parts. Ils pratiquent plus largement l’exploitation du bois, la cueillette des fruits, de l’herbe qui fournit le fourrage à leur élevage de bestiaux. En 1314, Guillaume de la Marche, recteur du Meynel, se plaint de ce que les gens et les sergents du sire de Montmorency empêchent ses moines de cueillir leurs fruits, leur herbe, leur bois. Ils soutiraient aux religieux du vin pour leur permettre de procéder à ces coupes, mais n’en confisquent pas moins le bois qu’ils revendent ensuite. Jean Ier maintient Guillaume de la Marche dans la libre disposition de ses bois.

Vie simple, pastorale, fondée sur le faire-valoir direct pratiqué par les convers. Ce prieuré essentiellement possessionné de l’enclos de bois qui l’entoure perçoit en 1352, cinquante livres parisis de revenus annuels28.



Gérard Ducoeur,

avril 2009.



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1 Lombard-Jourdan (A.), La plaine en ses grands jours, Les foires médiévales en plein champs, in La plaine de Saint-Denis, 2000 ans d’histoire, éd. CNRS, 1994, p. 107-112.

2 Favier (J.), (sous la dir.), Dictionnaire de la France médiévale, Fayard, Paris, 1993, p. 847-848.

3 Bedos (B.), La Châtellenie de Montmorency des origines à 1368, Aspects féodaux, sociaux et économiques, SHAPVOV, 1980, p. 103-112.

4 Renaux (D.), Villiers-le-Bel, 1428-1499, Mémoire EHESS, Espace et Société. Un village de la Plaine de France à la fin du Moyen Age, 1981, p. 68-69.

5 Depoin (J.), Recueil de chartes et documents de Saint-Martin-des-Champs, monastère parisien, t. I à V, 1912 à 1921, Paris.

Collectif, Liber testamantorum Sancti Martini de Campis, SHSO, Picard, Paris, 1905.

6 Bedos (B.), op.cit., p. 103-112.

7 Bedos (B.), op. cit., p. 112-116.

8 Pegeon (A.), L’abbaye de Saint-Martin de Pontoise au Moyen Age (XIe-XIVe s.), t. 78, SHAPVOV, 1995, p. 15-31.

Depoin (J.) : Cartulaire de l’abbaye de Saint-Martin de Pontoise, 5 fascicules, Pontoise, SHPV, 1895-1909.

9 Bedos (B.), op. cit., p. 112-116.

10 Ollivier (J.-P.), L’évolution du temporel de Saint-Martin des Champs (XIIe-XVe siècles), in Abbayes et prieurés, communautés religieuses en Ile-de-France, Mémoires Paris et IDF, t. 48, Paris, 1997, p. 143-150.

Bedos (B.), op. cit., p. 116-121.

11 Beaunier (Dom), La France monastique, Recueil historique des archevêchés, évêchés, abbayes et prieurés de France, Province ecclésiastique de Paris, t. 1, Paris, 1905, p. 98-102.

12 Rey (A.), Le fief de Maubuisson et le château de La Terrasse à Saint-Prix (canton de Montmorency), in Notes sur mon village, Champion, Paris, 1888, p. 4.

13 Rey (A.), op. cit. , p. 3-12.

14 Ollivier (J.-P.), op. cit. , p. 148-150.

15 Bedos (B.), op. cit., p. 116-121.

16 Favier (J.), (sous la dir.), op. cit., p. 849.

17 Bedos (B.), op. cit., p. 121-124.

18 Bedos (B.), op. cit., p. 121-124.

19 Foucher (S.), Notre-Dame du Val, abbaye cistercienne en Val d’Oise, Valhermeil, 1998, 290 p.

Bedos (B.), op. cit., p. 124-133.

20 Hérard (P.), Recherches archéologiques sur les abbayes de l’ancien diocèse de Paris, E. Hellé, Paris, 1853, III , Abbaye Notre-Dame du Val.

21 Omont (H.), Cartulaire de l’hôpital de l’abbaye du Val-Notre-Dame, au diocèse de Paris (XIIIe siècle), Mémoires SHP, Paris, 1904, 50 p.

22 Bedos (B.), op. cit., p. 124-133.

23 Bedos (B.), op. cit., p. 142-146.

24 Bedos (B.), op. cit., p. 146-150.

25 Darras (E.), Le prieuré grandmontain de Notre-Dame des Bonshommes du Meynel-lez-Maffliers (1169-1791), Pontoise, l’Isle-Adam, 1928, 83 p.

26 Favier (J.),(sous la dir.), op. cit., p. 466.

27 Grimot (J.), Notice historique sur le prieuré des Bons Hommes, Revue des Sociétés Savantes, 1863, 1er semestre, p. 359-363.

28 Bedos (B.), op. cit., p. 150-153.